Un coup de plus sur l’île de la détresse

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Les médias, tournés vers d’autres guerres et tensions, n’en parlent guère. Mais Cuba n’en finit pas de sombrer. Un peuple de dix millions d’habitants privé depuis des mois d’énergie, d’aliments et de médicaments. Le pays est plongé dans l’obscurité la plupart du temps, faute de pétrole, faute aussi de bon fonctionnement des centrales. Les Etats-Unis ne laissent pas arriver les bateaux ravitailleurs. Seuls trois ou quatre navires russes et chinois ont pu aborder depuis le début de l’année. Et le principal pourvoyeur d’hier, le Venezuela, est mis hors-jeu. La nourriture aussi se fait rare, car elle est importée pour une grande part, l’agriculture locale ayant été négligée depuis tant d’années.
Cuba est sous sanctions américaines depuis 64 ans. Avec des variations d’intensité, et un relâchement momentané sous Barack Obama. D’autres pays, notamment latino-américains et européens, ont pu cependant maintenir des relations diverses avec l’île. Ce sera désormais encore plus difficile. Le 1er mai, les Etats-Unis ont mis en vigueur une loi «sur les pouvoirs économiques d’urgence internationaux». Elle promet de sanctionner plus sévèrement encore toute personne et toute entreprise dans le monde qui commerce avec Cuba. Et particulièrement avec le GAESA, le conglomérat militaro-économique tout puissant. Conséquences? Le secteur touristique, déjà en déliquescence, sera touché. La plupart des hôtels, dont la moitié restent ouverts, sont en copropriété avec des structures espagnoles. Le coup sera rude pour ces investisseurs et pour cette première source de devises du pays.
Les dollars de la diaspora dans le viseur
Une large part de la population tremble aussi. Tant de familles vivent des remesas, les envois de dollars par leurs proches à l’étranger. Un à deux milliards par an. Les services classiques de transfert sont déjà déconnectés, mais divers circuits discrets sont en place à partir d’Europe notamment. Ils seront mis dans le viseur américain. Pour les Cubains de l’extérieur, désireux d’aider leurs parents, il ne restera qu’à leur rendre visite, la valise pleine de billets. Une aide d’autant plus nécessaire que sur place, l’aide alimentaire d’Etat devient de plus en plus précaire, mais on trouve toutes sortes de biens… payables en dollars. Les salaires? Ils ne suffisent plus à s’acheter le minimum du minimum. De fait, nombre de travailleurs renoncent à se fatiguer, désespérés. Et tant d’entreprises ne fonctionnent qu’à peine ou plus du tout.
Les hôpitaux, longtemps célèbres pour leurs performances, sont aussi à bout de souffle. Faute d’énergie et de médicaments. La mortalité infantile, autrefois si basse, remonte. Paradoxe: Cuba exporte encore ses médecins qualifiés — au nombre de 24 000 — en Amérique latine, en Afrique et même en Europe. Ces «missions» rémunérées rapportent à l’Etat 4 à 5 milliards par an et représentent la deuxième source de devises. Mais, là aussi, les Etats-Unis font pression pour que les pays accueillants renoncent à ces pros de la santé. L’Italie qui en souhaitait vient d’annuler de tels contrats.
Des négociations discrètes avec le régime
Parallèlement à ce tour de vis supplémentaire, la diplomatie américaine s’active. Le 14 mai, le chef de la CIA, John Ratcliffe, s’est rendu à La Havane durant six heures pour réactiver les pourparlers en cours depuis des mois dans l’ombre. Avec un double but: l’ouverture au capitalisme — déjà modestement amorcé à diverses reprises — et la livraison de la grande figure de la Révolution, Raúl Castro, 94 ans, objet d’une enquête du ministère public américain pour avoir fait abattre deux petits avions d’une organisation anti-castriste en 1996. Situation piquante: parmi ses interlocuteurs figurait le petit-fils du célèbre personnage, Raúl Guillermo Rodriguez Castro. Un quadragénaire influent, actif dans les transactions financières internationales, discret sur sa vie luxueuse, ses fréquents voyages à l’étranger en jets privés. Un profil qui ne déplaît pas à l’entourage de Trump.
Ce n’est pas demain la veille que les Américains s’empareront de Raúl Castro. Le coup de l’enlèvement de Maduro ne se répétera pas. Mais il se murmure qu’en cas d’accord, le vieillard à la santé défaillante pourrait s’exiler en Russie. Il reste néanmoins puissant, avec le soutien de l’armée. Les tensions au sein du régime restent fortes et l’actuel président, Miguel Díaz-Canel, paraît affaibli. Pour obtenir un succès négocié, l’envoyé de Washington a fait miroiter la possibilité d’un don de 100 millions de dollars à des fins humanitaires par l’intermédiaire du Vatican.
La tentation d’un compromis cubain
Trump n’a aucune envie de lancer son armée dans une opération militaire. En dépit de la disproportion des forces, ce serait risquer des déboires. La Havane vient de confirmer que ses troupes disposent de drones de combat. Mais toute concession du régime serait bienvenue dans la rhétorique trumpienne. Les Américains sont plus sensibles à ce qui se passe à 150 kilomètres de leurs côtes qu’au lointain Iran. La communauté cubaine à Miami est en effervescence, divisée entre ceux qui rêvent d’une intervention fracassante et les tenants du dialogue, même méfiants. Le secrétaire d’Etat Marco Rubio est de ceux-ci. Il a rencontré plus d’une fois le petit-fils de Raúl Castro et envoyé, en avril, une délégation pour discuter avec le géant militaro-économique GAESA. Le maintien du système moyennant quelques aménagements ne lui déplairait pas, à l’image de ce qui se passe au Venezuela. Il rêve sans doute de mettre les pieds dans le pays d’où sont venus ses parents.
Ainsi, donc, l’emprise américaine sur le continent latin s’accroît. Ce qui ne veut pas dire une totale soumission. Les spasmes que l’on observe ces temps-ci en Argentine et en Bolivie laissent entrevoir des surprises. Sans parler de celles qui nous attendent sur l’île de la détresse que les Etats-Unis ne cessent de martyriser.
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