Des villes néerlandaises interdisent la publicité pour la viande

Affiche de Proviande: chaque année, la Confédération subventionne à hauteur de 5 millions de francs la publicité pour la viande suisse. © Proviande
Article de Anand Chandrasekhar / Swissinfo.ch publié sur Infosperber du 22 avril 2026, traduit et adapté par Bon pour la tête
Amsterdam, souvent considérée comme l’une des villes les plus libérales au monde, amorce un virage inattendu en s’attaquant à la consommation de viande. En janvier, 27 des 45 membres du conseil municipal e la ville ont voté en faveur d’une interdiction de la publicité pour les produits carnés dans l’espace public. Cette décision s’appuie sur une motion déposée en avril 2024 par le Parti pour les animaux (Partij voor de Dieren) et le parti écologiste GroenLinks. La mesure doit entrer en vigueur le 1er mai.
Pour ses défenseurs, l’objectif est clair: réduire l’impact climatique lié à la consommation de viande. «Notre proposition visait à interdire la publicité pour les produits et services qui aggravent la crise climatique. Pour notre parti, il est clair qu’une telle proposition ne doit pas s’appliquer uniquement aux produits et services utilisant des énergies fossiles, mais aussi aux produits carnés», explique Anke Bakker, conseillère municipale du Parti pour les animaux et coautrice de la motion.
Elle insiste sur les effets environnementaux globaux de cette industrie: «La chaîne de production internationale de la viande est extrêmement néfaste pour l’environnement, de la déforestation de l’Amazonie au transport d’aliments pour animaux et d’animaux vivants à travers le monde.» Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’élevage est responsable d’environ 12 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre.
Publicité autorisée à l’intérieur et à l’extérieur des commerces
La mesure adoptée à Amsterdam cible exclusivement l’espace public. Elle concerne les panneaux d’affichage, les abribus, les gares, les stations de tramway ainsi que les véhicules de transport public. En revanche, les commerces pourront continuer à faire de la publicité pour leurs produits dans leurs vitrines ou sur leurs façades. «Notre proposition stipule clairement que tout type de publicité sur ou à l’intérieur d’un bâtiment […] n’est pas concerné par l’interdiction», précise Anke Bakker, ajoutant que «les entreprises locales […] ont toujours la possibilité de promouvoir leurs produits comme elles l’entendent. Les grandes chaînes de restauration rapide nuisibles à l’environnement, comme McDonald’s, sont clairement visées par l’interdiction. McDonald’s, KFC et d’autres font de la publicité dans tout l’espace public de la ville; ces grandes chaînes seront donc probablement les plus touchées par l’interdiction.»
Amsterdam s’inscrit dans une tendance plus large aux Pays-Bas. La ville de Haarlem a été la première au monde à adopter une telle interdiction en 2022. Elle a été suivie par plusieurs autres villes, dont Utrecht, La Haye, Zwolle, Nimègue et Delft. Ces initiatives s’intègrent dans des stratégies locales visant à promouvoir une alimentation plus durable. Amsterdam s’est ainsi fixé pour objectif que 50 % de l’alimentation consommée dans la ville soit d’origine végétale d’ici 2050.
Cinq millions de subventions par an pour Proviande
En Suisse, une telle évolution semble encore lointaine. Non seulement la publicité pour la viande y est autorisée, mais elle bénéficie également de subventions publiques. L’organisation professionnelle Proviande reçoit chaque année environ 5,2 millions de francs de la Confédération pour ses activités de marketing et de communication. A cela s’ajoutent des contributions équivalentes de la branche, portant le budget total à environ 10 millions de francs.
Ce soutien fait débat depuis plusieurs années. En 2015, le socialiste Beat Jans avait déposé une interpellation remettant en cause ces subventions, estimant qu’elles étaient incompatibles avec les objectifs d’une économie verte. A l’époque, le gouvernement avait répondu que, «étant donné que l’agriculture suisse doit respecter des normes strictes en matière d’environnement et de protection des animaux, il est conforme […] de privilégier la viande suisse par rapport à la viande importée». Si le financement public a alors été maintenu, le Contrôle fédéral des finances a recommandé en 2018 d’y mettre fin.
Une question centrale demeure: la publicité pour la viande influence-t-elle réellement les comportements de consommation? Les données disponibles ne permettent pas de trancher clairement. Aux Pays-Bas, les autorités locales ne collectent pas de données précises sur les effets des restrictions publicitaires. Toutefois, la consommation de viande y a atteint en 2024 son niveau le plus bas depuis deux décennies, selon un rapport de l’université de Wageningen.
Des recherches académiques apportent un éclairage nuancé. Une étude menée en 1995 par l’économiste Ted Schroeder montre que la publicité générique pour la viande n’a pas d’impact significatif sur la demande, contrairement à la publicité spécifique à des marques.
Proviande défend également une vision différente du rôle de la publicité. «L’objectif de nos activités […] n’est pas de stimuler les ventes de viande. Notre objectif est de convaincre les consommateurs que la viande est un élément important d’une alimentation équilibrée et qu’ils devraient préférer la viande suisse», affirme son porte-parole Philippe Haeberli.
Les divergences d’interprétation sont également politiques. Pour Anke Bakker, l’urgence climatique justifie des mesures fortes: «Aucun citoyen d’Amsterdam n’a jamais demandé qu’une affiche publicitaire soit mise en place. Une interdiction […] donnera moins de possibilités aux industries nuisibles à l’environnement d’inciter les gens à acheter leurs produits.» Elle estime que cette mesure ne porte pas atteinte à la liberté de choix des consommateurs.
Liberté économique?
L’industrie de la viande voit les choses autrement. Proviande dénonce «une atteinte massive à la liberté des entreprises et des particuliers» et insiste sur le droit des consommateurs à décider eux-mêmes de leur alimentation.
En Suisse, la mise en œuvre d’une interdiction similaire se heurterait à plusieurs obstacles juridiques et politiques. Les communes ne peuvent pas interdire certaines publicités sans base légale spécifique. Un précédent existe toutefois: en 2022, la commune genevoise de Vernier a décidé de supprimer tous ses panneaux publicitaires afin de lutter contre la surconsommation et la pollution visuelle.
Cette décision, adoptée de justesse, a été mise en œuvre en 2023 avec le retrait de 172 panneaux. En 2024, le Tribunal fédéral a rejeté les recours déposés par les entreprises concernées, estimant que cette interdiction constituait une «atteinte admissible» à la liberté économique.
Mais la démocratie directe complique toute généralisation. A Genève, une tentative d’interdiction similaire avait été rejetée en votation populaire en 2023, avec 51,9 % de non. Les opposants invoquaient notamment une atteinte à la liberté du commerce, un impact négatif sur les entreprises locales et une perte de revenus estimée à 10 millions de francs par an.
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