Plaidoyer conservateur pour une civilisation en déclin

Par Renato Weber · Publié le 6 février 2026 · 13 min de lecture

Plaidoyer conservateur pour une civilisation en déclin
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Voix conservatrice issue de la génération Z, Etienne-Alexandre Beauregard livre, avec «Anti-civilisation», une critique frontale du progressisme contemporain. Wokisme, fragmentation sociale et perte de l’unité nationale sont au cœur de son analyse. Un essai ambitieux, dérangeant et intellectuellement dense.

Sommaire

Renato Weber

Les intellectuels de droite ou conservateurs ne sont pas monnaie courante. Ceux de la génération Z (Beauregard a 24 ans), encore moins. Et lorsque l’un d’eux publie un essai de l’étoffe d’Anti-civilisation – puissance des arguments, style à couper le souffle et richesse débordante des sources – cela tient presque du prodige. Si son projet ne manquera pas de choquer certains par son conservatisme, ses idées n’en sont pas moins à méditer.

A la fois diagnostic sans détour de la société occidentale et réquisitoire contre les recettes mises en œuvre par les progressistes (tant socialistes que libéraux), cet essai a le mérite de proposer un regard de droite assumé, honnête et cohérent de la première à la dernière page. Inspiré rien de moins que du souci – réaliste et sincère! – que nos sociétés se délitent. Lentement mais sûrement. Que se passe-t-il, selon le jeune intellectuel québécois? Pour résumer (excessivement) son propos, nos sociétés occidentales et française sont en passe de perdre une certaine unité qui les avait rendues fortes (résilience sociale et réussite économique notamment) – une force idéalement incarnée par la classe moyenne aisée des Trente Glorieuses, à laquelle appartenait plus de deux tiers de la population française.

Les racines idéologiques de la fragmentation sociale

Les causes présentées par Beauregard sont multiples et vont de facteurs soci(ét)aux, économiques, à la géopolitique et à la technologie, en passant par les phénomènes migratoires. Mais, pour l’auteur, cet effondrement est surtout le fait de l’influence d’un discours de gauche qui domine la sphère publique depuis les années 1960 (à ce propos, Sartre et Foucault sont, entre autres, généreusement cités): un état d’esprit aux multiples facettes dont le wokisme n’est que le dernier avatar qui, pour le dire en une phrase, méprise systématiquement le commun et glorifie l’excentrique. Pour les tenants de cette «éthique de l’authenticité», le divers ou le dissident est automatiquement jugé supérieur du point de vue moral. Sous l’effet de ce discours porté par l’élite «créative» (diplômée, politiquement à gauche, qui domine notamment l’académie, les médias et les exécutifs de nombreuses villes), les gens ordinaires, qui aspirent avant tout au respect des règles – Beauregard parle aussi du «bien commun» – sont de plus en plus marginalisés.

Le propos de l’auteur dépasse toutefois ces dichotomies en discutant certaines questions connexes, telles que le populisme, la dépénalisation des stupéfiants, la famille, le sentiment d’appartenance et, surtout, le besoin d’ordre et d’unité. Ce dernier serait en effet l’élément fondateur en matière de civilisation.

L’Etat, dernier rempart de l’unité?

La solution esquissée consiste essentiellement à faire revivre le «bien commun» ou le sentiment d’unité, donc certaines mœurs et valeurs partagées par une majorité de la population d’un pays. Car, oui, ce retour à des sociétés plus harmonieuses et à davantage de civilisation doit s’effectuer en premier lieu à l’échelle nationale: pour Beauregard, «bien commun» suppose culture et mœurs communes, et l’Etat-nation est le mieux à même de jouer ce rôle fédérateur. C’est autour de valeurs nationales que des individualités font le plus facilement société et que cette dernière est renforcée sans que les premières en soient affaiblies.

Inutile de dire que Beauregard prend le contre-pied non seulement de tout laisser-aller woke, avec ses excès en matière identitaire, mais également de certaines idées libertariennes puisque, dans sa société, l’Etat a bel et bien un rôle à jouer. Si ce point de vue est défendable, on peut trouver trop insistante sa longue critique des libertés individuelles, finalement pas toujours si néfastes au vivre-ensemble, et trouver un brin saugrenue l’idée, qui demeure d’ailleurs peu concrète, de la nécessité de légiférer sur la morale et la culture. Car qui, sinon l’Etat, dans le rôle d’une sorte de police, devrait appliquer une telle «législation» morale et culturelle?

Le tableau brossé par Beauregard est certes assez sombre, car traversé par la conscience que l’évolution décrite est désormais amorcée. Mais il est éclairci par une foi optimiste, perceptible tout au long de l’ouvrage, que les choses peuvent toujours évoluer dans le bon sens.

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«Anti-civilisation. Pourquoi nos sociétés s’effondrent de l’intérieur», Etienne-Alexandre Beauregard, Les Presses de la Cité, 361 pages.

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