Grands-Prés: entre l’ombre et l’éclair

Publié le 23 juin 2023

Pierre Samuel Louis Joyeux – helveticarchives.ch

Au terme de chauds et vifs débats, la population a exprimé sa volonté ce dimanche à plus de 70% des voix. Le projet immobilier (280 appartements) qui devait voir le jour sur un espace vert entre Chailly et Clarens, soutenu par la Municipalité et le Conseil communal, a été recalé. Signe des temps. L’écrivain et danseur Luciano Cavallini, très engagé dans la défense de ce lieu historique, livre son témoignage personnel.

Lire aussi: Sentir la beauté des Grands-Prés


Par ce beau dimanche matin, bien décidé d’agir en urgence, je me suis évadé avec mon petit Rousseau de poche, depuis le chemin de la Nouvelle Héloïse jusqu’à l’endroit béni des «Grands-Prés».

Hector Malot et Jean-Jacques Rousseau parlaient déjà tous deux de ce lieu mythique, de cette découpe unique des sommets clignant entre les orées d’arbres centenaires.

Une pénombre douce et mordorée, rappelant les voix de l’enfance, les silhouettes immortelles des aïeux m’invitant à aimer les terres d’où nous avions tous émergé, m’accompagnait en filigrane jusqu’au lieu si convoité.

Il devenait donc inconcevable qu’on laisse fourrager sans agir ce paysage idyllique, maintes fois labouré à la sueur du front, par des fratries descendant de couches les unes derrière les autres, ou victimes du bacille de Koch, de l’humidité des caves et autres débattues dues aux lessives longuement meulées sur les rebords de fontaines. Parfois bien plus, et contées par ma grand-mère; les engelures de cette dernière ne se curant jamais, à force de mariner en permanence entre les salaisons des premières Coop de la région, celle des Planches plus particulièrement.

Les ouvrières du beau, faux ou râteaux à la main, n’avaient plus guère le temps de goûter à la quiétude des angélus, ni au bucolisme serein des premiers liserés crépusculaires.

C’est donc bien cela que je défends aujourd’hui bec et ongles, corps et âme, contre ces invasions barbares, ces chancres grisâtres s’éboulant en miasmes mortifères, le long du canal de Gambetta.

La mémoire sacrée de nos vieux, des heures et labeurs, de cette région tant chantée par Lord Byron, Rousseau, Sissi, Fitzgerald et Hemingway, ne pouvait ni ne devait reposer sous les chapes de l’ignorance, la cupidité, de cette hypocrisie sociale ânonnée continuellement et bradant sans vergogne «La Croix-Rouge au Mont-de-piété».

Tant de fois, durant ce combat sans merci, ai-je eu à m’engluer en ce fiel doucereux répétant à l’envi vouloir soulager la veuve et l’orphelin. Tant de fois Dame Tartine du haut de sa cabane en pains d’épices, tenta d’attraper au passage les moucherons de la naïveté.

Nous avons sous un éclairage nouveau, celui des feux rousseauistes, redoré les blasons de notre chère Montreux, fidèle à elle-même, aux berges tissées d’hôtels majestueux, emplis d’oriels cristallins nimbant nos promenades enchanteresses depuis le Basset jusqu’au port de Territet.

Rien ne devrait plus jamais souiller ces quais parés de crinolines, depuis la fête des narcisses, Stravinsky et le couple Sakharov esquivant les quelques rondeaux avant-gardistes du ballet néo-classique.

Ce Montreux unique du mouvement de la sécession viennoise, celui qu’on voyait défiler en adage depuis l’impériale des bateaux Belle Epoque ou lors du Grand Tour Britannique, lorsque le Simplon Orient Express louvoyait entre les courbes de Territet, ce Vernex-là doit s’ancrer définitivement en nous, parce que nous ne sommes justement que de passage.

«Les touristes veulent rêver. A Montreux, ils viennent pour admirer l’architecture de la Belle Epoque», me jetait vivement Frantz Weber sur RadioSuisseFM.ch. «Ils veulent contempler l’endroit mythique de la Nouvelle Héloïse».

Or, depuis 1970, je ne sais ni par qui ni pourquoi, le pilon des concupiscences vint hacher menu les albâtres architecturaux de notre cité. Il devint subitement inutile d’arguer, voire de parlementer avec des détracteurs aussi rustiques que malveillants.

On l’a dit, on le répète: il n’est même plus possible de dialoguer, car le moindre référent historique ou patrimonial n’a tout simplement plus cours chez certains de nos élus. Peu ou prou. Ce serait, dixit GI Gurdjieff, le fameux thaumaturge Russe Caucasien: «Comme parler de la fameuse affaire des Indes avec une orange.»

La mémoire vacille, joue dangereusement les funambules au-dessus des abysses, à tel point que cela ne nous autorise plus aucun lancer de passerelles générationnelles. Je me heurtai donc continuellement à des gens forts mal dégrossis, éructant plus une haleine de carnotzet, qu’une locution «pensée finement puis énoncée aisément.»

Je cite, sans le papet de poireaux entre les dents: «Si vous croyez que les touristes vont s’arrêter devant votre parc à Rousseau, vous rêvez en couleurs!» 

Je n’ai rien d’autre à répondre que ceci: «Si vous croyez que tous nos Clarensois sont de votre acabit, ce n’est plus de rêves dont il s’agit, mais bel et bien d’inculture dont vous voudriez tous nous affubler. Bétonner ne suffit plus, nivelons par le bas.»

J’en viens à penser avec certitude que nos antagonistes sont tous indignes de fouler ces terres, dont ils n’ont pas la moindre idée de ce par quoi elles ont été façonnées depuis l’ère bénie du doyen Bridel «Dont le Dieu dessina nos rivages», jusqu’au tempétueux Claude Nobs.

L’horizontalité semble les avoir embourbés dans la glaise, telles leurs pelleteuses qu’ils brandirent tous bien haut, avant même de connaître le résultat final des urnes: engoncés dans le lard profond de la concupiscence, ils n’entendent plus, car incapables de se tenir courtoisement debout.

Cela faisait depuis fort longtemps qu’on outrageait le visage de notre belle Montreux, par un vitriolage rémanent qu’on prenait plaisir à répandre. Retournons donc un peu à l’époque des lumières et laissons ce comité de salut public montagnard s’enliser seul dans le ciment.

L’ère solaire revient avec éclat sur le Versailles des Bosquets.

En trompettes, mandolines et clavecin, notre devin du village finaud et connaissant déjà certainement tout du dénouement nous aida, c’est certain, à reconquérir ce fameux bonheur courant dans les prés et qu’on ne laissera plus filer de si tôt.

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