Grandeur d’un monstre: la Standard Oil Company

Publié le 11 novembre 2022

Première raffinerie appartenant à la Standard Oil, à Cleveland, Ohio. – © DR

Son histoire se confond avec celle de la révolution industrielle et la genèse du capitalisme moderne. Fondé à l’aube du XXème siècle au pays de l’or noir américain, le trust dirigé par John D. Rockefeller a fasciné et terrorisé des générations d’hommes. Ses méthodes machiavéliques, son monopole, ses ramifications innombrables, ses profits faramineux furent dénoncés et combattus. Une journaliste, Ida Tarbell, finit par terrasser le monstre. Cette enquête parue en 1904 est pour la première fois traduite en français. Elle n’a rien perdu de son acuité.

Au commencement, il n’y avait rien. Ou pas grand-chose d’intéressant. Une région inhospitalière au nord-ouest de la Pennsylvanie, délaissée par les vagues de migrations successives. Couverte de forêts primaires, cette région était habitée par des bûcherons, qui faisaient descendre les troncs le long de la rivière Allegheny. Dans le lit des cours d’eau, parfois à la surface, des nappes d’un liquide visqueux affleuraient, que l’on appelait déjà «oil», pétrole. Conditionné en petits flacons, le pétrole était, dans la première moitié du XIXème siècle, vendu comme une panacée par des marchands ambulants. 

Après en avoir perçu et étudié le potentiel, notamment inflammable et énergétique, un homme, Edwin Drake dit «le colonel» fora le premier puits de pétrole à Oil Creek, en 1859. La ruée vers l’or noir commença. En douze années, les désormais dites Régions Pétrolifères devinrent l’une des régions les plus dynamiques et attractives de la planète. Les «hommes du pétroles», les producteurs indépendants, accomplirent sa transformation, assurèrent sa prospérité et surtout, inventèrent les instruments nécessaires à l’essor de l’industrie pétrolière: techniques de pompage, de stockage, transport, raffinage et commercialisation. 

Naissance du monstre

C’est à partir de cette genèse légendaire que la journaliste d’investigation Ida Tarbell campe une vaste enquête, parue en feuilleton dans McClure’s Magazine en 1904, sur une figure non moins légendaire de l’histoire des Etats-Unis, la Standard Oil Company. Et son fondateur, John D. Rockefeller.

Dès sa rencontre avec Drake, Rockefeller comprend le potentiel de la future industrie pétrolière et se fixe un objectif: la contrôler tout entière. Il commence par se lancer dans le raffinage et la commercialisation de produits pétroliers. Dès 1870, la Standard Oil Company sise à Cleveland, Ohio, possède la plus grande capacité de raffinage de la ville et bénéficie à ce titre de tarifs préférentiels sur l’expédition de son pétrole par chemin de fer. Les pipelines viendront plus tard. Les tarifs du fret sont alors le nerf de la guerre, Rockefeller d’un côté, les producteurs indépendants de l’autre, le comprennent vite. En 1872, Rockefeller tente pour la première fois d’arroger à la Standard Oil un monopole «pour le bien» des producteurs des Régions Pétrolifères. Grâce à un habile système de remises sur ses propres expéditions et de rétrocessions sur les expéditions des autres compagnies, l’entreprise avale petit à petit la concurrence.

Plusieurs fois trainé devant les tribunaux, le premier trust de la Standard est condamné pour «conspiration», les compagnies ferroviaires complices de l’entente tarifaire pour «discrimination en faveur du capital». Cela n’arrête pas Rockefeller et la petite dizaine d’hommes qui tiennent avec lui les rennes de la Standard, surnommée «le Monstre».

Leurs méthodes se révèlent imparables. Guerre des prix, ventes à perte si le marché et la concurrence l’imposent, sous-enchères de sociétés factices, méthodes concurrentielles sans pitié, rachats et démantèlements, intégrations forcées au trust, intimidations, espionnage… Par un impressionnant réseau d’informateurs dans tout le pays, Rockefeller sait tout, de la moindre transaction passée entre épiciers et colporteurs, jusqu’aux expéditions vers l’Europe. «Connaître chaque détail du commerce du pétrole, être capable d’atteindre à tout moment son point le plus éloigné, contrôler même son aspect le plus insignifiant, tel était l’idéal de John D. Rockefeller pour faire des affaires».

Face à lui, les hommes du pétrole, sans cesse présentés en bloc, comme une horde d’aventuriers qui n’ont pas en tête la vraie valeur de l’argent, les échelles d’investissement et de retour sur investissement moins encore, manquent de patience et des bases théoriques de l’économie. Ainsi Rockefeller n’a eu de cesse de vouloir mettre un frein à la surproduction de brut qui écrasait les coûts et mettait en difficulté les producteurs. Ceux-ci, en retour, lui reprochaient ses profits démesurés sur le pétrole raffiné, sans voir qu’une baisse à moyen terme et un contrôle à long terme de la production feraient mécaniquement augmenter leurs propres bénéfices.

Les trente années d’histoire de la Standard Oil que relate Ida Tarbell s’apparentent à une constante guerre de David contre Goliath, où la sympathie de la narratrice irait contre-intuitivement à Goliath, en l’occurrence la plus forte concentration d’intérêts et de capitaux que le monde moderne ait jamais connue, pour un chiffre d’affaires évalué à 1’000 milliards de dollars actuels à son apogée. Et l’on voit entre les lignes se dessiner la géopolitique des énergies des XXème et XXIème siècles: la découverte de champs pétroliers en Galicie, la concurrence montante du pétrole russe et les astuces des producteurs américains pour lui disputer le marché européen, les opérations de contrôle britannique sur les ressources en hydrocarbures de Sumatra, alors que le Moyen Orient n’est encore qu’un acteur dormant de ce marché.

Le diabolique M. Rockefeller

«Le Méphistophélès de Cleveland» à la tête d’une «puissance quasi surhumaine», M. Rockefeller est regardé avec crainte et superstition, raconte la journaliste. L’homme, grand absent de l’enquête, se montre d’une discrétion extrême. Inutile, pour les reporters, de le poursuivre de leurs demandes d’entretiens, il refuse. Et sa discrétion nourrit son image. «La population considérait qu’une proposition de M. Rockefeller équivalait peu ou prou à un ordre de ‘se rendre et d’abandonner ses biens’.» Sa campagne pour le monopole de l’industrie pétrolière est comparée aux conquêtes militaires de Napoléon, avec qui Ida Tarbell l’identifie fréquemment.

Drôle de parti pris, pour une journaliste d’investigation dont il faut rappeler que le travail fut à l’origine, sept années plus tard, du démantèlement effectif de la Standard Oil Company. Curieux personnage que cette Ida Tarbell, habituée des portraits d’hommes riches et puissants, en comptant un certain nombre parmi ses amis.

Une série d’articles déclenchant une enquête judiciaire sur un acteur économique surpuissant ne paraît bien sûr pas sans dommages pour son auteur. Ida Tarbell fut ainsi accusée de solder une vieille rancune familiale, elle-même étant la descendante d’un petit producteur de pétrole indépendant «avalé» par la Standard Oil. En fait de ressentiment personnel, c’est plutôt son admiration pour John D. Rockefeller qui transparaît au fil des pages. A l’aube du XXème siècle, l’âge d’or de la Standard Oil Company, Ida Tarbell souligne même que seules des griefs personnels peuvent alors motiver critiques et attaques contre Rockefeller. C’est sous couvert d’impartialité journalistique qu’elle met ainsi bon ordre dans les rumeurs, légendes urbaines et actes malveillants dont on accuse ou soupçonne la Standard et ses directeurs. Elle minimise habilement l’aura diabolique du trust. Et surtout, relève les (nombreux) moments où les adversaires de Rockefeller, les «indépendants», ont péché par impatience, ont perdu leur sang-froid, ont montré les limites de leur intelligence des affaires. 

La fin justifie les moyens, peut-on résumer. Quelles que soient ses méthodes, si redoutables qu’elles soient, M. Rockefeller est «un homme bien», un bon chrétien et père de famille, un visionnaire, un génie. Certes. Mais aussi et surtout un homme froid et violent qui, s’il fait la gloire et la puissance économique des Etats-Unis, contribue aussi à une forme de pourrissement moral.

Pour une éthique du capitalisme

Voilà sans doute la morale de l’enquête, et comment l’histoire de la Standard Oil Company peut se lire comme une fable capitaliste dont la validité n’a pas pris de rides. Car si la Standard a bien été démantelée en 1911, 34 sociétés lui succédèrent, parmi lesquelles BP, ExxonMobil, Chevron ou Esso, des noms toujours familiers de notre paysage.

«Pour M. Rockefeller, ce sentiment (d’attachement à sa raffinerie) était une faiblesse. Préférer l’indépendance au profit était pour lui aussi incompréhensible que de refuser un rabais parce que ce n’était pas bien

Dans sa conclusion qui résonne avec notre actualité, Ida Tarbell déplore que Rockefeller et ses confrères soient érigés comme des modèles pour les plus jeunes. Glorifier l’immoralité dans les affaires, au prétexte que cela porte ses fruits, menace la cohésion de la société américaine, plaide-t-elle, et in fine, la démocratie. Si les grands acteurs de l’économie se comportent en prédateurs, ils poussent les plus petits à agir comme tels en retour. Si les capitaines d’industrie pratiquent la corruption, le flirt avec l’illégalité, les manœuvres douteuses et l’intimidation, et si ces pratiques ne provoquent pas une condamnation unanime du monde des affaires, alors il n’y a aucune raison pour que la déchéance morale de l’ensemble de la société ne soit déjà en marche. 

La journaliste argue que les Américains sont «une race d’hommes d’affaires», et que le progrès de l’humanité en dépend, sa charge ne porte donc pas sur le libéralisme sauvage dont le trust de Rockefeller est le symbole universel. Un capitalisme éthique, tel fut le vœu pieux d’Ida Tarbell en 1904. On l’imagine sans peine le formuler à nouveau aujourd’hui.


«L’histoire de la Standard Oil Company», Ida Tarbell, Editions Séguier, 507 pages.

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