Une impossible quête de vérité menée par Erri De Luca

Publié le 27 août 2021

Paysage de montagne, Konrad Petrides (XIXème). – © Dorotheum

Par l’un des plus grands écrivains italiens actuels, «Impossible» nous confronte au passé des «années de plomb» italiennes, abordant les thèmes de la violence révolutionnaire, de l’amitié trahie et du clivage entre générations, notamment…

Que s’est il vraiment passé ce jour-là, sur cette vire vertigineuse des Dolomites de laquelle tel homme a soudain déroché pour se fracasser dans les rochers, avant que tel autre, qui le suivait de plus ou moins loin, ne donne l’alerte conformément à la loi non écrite des montagnards? Qui d’autre que ce dernier pourrait témoigner de ce drame? Et pourquoi son appel à l’aide s’est-il transformé en geste suspect au regard d’un juge d’instruction, au point qu’il se retrouve incarcéré pour soupçon d’homicide après qu’un lien personnel «historique» a été établi entre les deux hommes, tous deux anciens révolutionnaires dont l’un, trahissant ses camarades, à valu à l’autre des années de prison. 

Et si c’était une vengeance? Si la présence des deux hommes sur la «vire fatale» n’était pas une coïncidence, comme le prétend obstinément le narrateur? Si celui-ci avait ourdi et camouflé une sorte de guet-apens? C’est ce dont le magistrat est persuadé, mais comment établir la vérité? Et qu’en est-il «au final» de celle-ci? L’affirmer est-il possible? C’est ce que se demanderont la lectrice et le lecteur d’Impossible, dernier roman paru d’un des auteurs italiens les plus vifs, en dépit de son âge, et les plus intéressants de l’heure, dont ce nouvel ouvrage, concis et d’une profonde résonance poétique, rappelle les fables de cet autre écrivain-grimpeur que fut Dino Buzzati et, pour ses connotations policières et politiques, les investigations romanesques d’un Leonardo Sciascia, lequel est d’ailleurs cité à plusieurs reprises par le protagoniste.

Un récit à multiples facettes

Le narrateur en question, comme Erri De Luca, est un ancien militant d’extrême-gauche et un frère de ces «conquérants de l’inutile» dont parlait l’alpiniste français Lionel Terray. Peu importe, au demeurant, dans quelle mesure les parcours des deux personnages coïncident, mais ce que dit le narrateur, de sa vie et du monde passé et présent, recoupe en tout cas ce que nous savons de l’écrivain: à savoir qu’il vient du Sud, est issu d’une famille modeste, n’a pas fait d’études universitaires mais a été ouvrier et néanmoins grand lecteur, a milité dans une organisation révolutionnaire sans participer pour autant à la lutte armée, etc.  

Ce qui est sûr, aussi, c’est qu’Erri De Luca est en mesure de comprendre son narrateur, alors que celui-ci pense que le jeune magistrat qui l’interroge ne le peut pas vraiment. Or cette question de la difficile compréhension entre générations — celle de l’écrivain et de son narrateur ayant été «la plus poursuivie par la justice de toute l’histoire d’Italie» n’exclut pas une possibilité de communication plus ou moins fraternelle, comme on le verra dans l’évolution des relations entre le prévenu et le magistrat —, ni bien sûr la compréhension affective éclairée par la relation amoureuse, comme on le voit au fil des très belles et très tendres lettres que le détenu envoie à sa compagne beaucoup plus jeune que lui…

De la vérité et de ses interprétations

Affirmer qu’il n’y a qu’une Vérité, évidemment assortie d’un V majuscule, relève de l’autorité d’une doctrine de justice ou d’une dogme religieux qui se veulent indivisibles, au contraire des vérités à visages humains aux multiples approches et possibles interprétations; et ce qu’on peut rappeler, dans la foulée, est qu’Erri De Luca est, depuis longtemps, un lecteur et un traducteur assidu de la Bible, même s’il se dit non croyant sans être athée…

Dans son dernier roman, sans doute marqué par les démêlés judiciaires récents de l’écrivain, ex-communiste passé par l’anarchisme et rallié à la cause altermondialiste, la version du narrateur s’affronte aux convictions «intimes» du magistrat, au fil d’une enquête où interviennent des témoignages extérieurs, à vrai dire fragiles, des indices qui ne le sont pas moins, des investigations portant sur le passé commun de la «victime» supposée et du présumé suspect, à quoi s’ajoutent, au fil du temps, les réactions des anciens camarades du narrateur et des médias, etc. 

Un thème central d’Impossible, qui s’ajoute à celui de la quête de vérité, est celui de la trahison du «collaborateur de justice», qui a balancé ses camarades pour des raisons non précisées ici mais qui pourraient se discuter. De fait, certains révolutionnaires repentis avaient des raisons, devant les excès de la lutte armée, de se rallier à la répression du terrorisme. Et qui pourrait exclure que le jeune magistrat lui-même généreux et intelligent, cherchant à comprendre son prévenu, n’aurait pas été, cinquante ans plus tôt, du côté des contestataires?

Par sa forme même, alternant les interrogatoires (auxquels participe, contre la volonté du prévenu, un avocat d’office au rôle ambigu), les lettres du narrateur à sa compagne et une missive finale du magistrat lui-même, le roman de De Luca module en quelque sorte le débat auquel le lecteur se sent forcément convié, dont la conclusion splendide, évoquant quelque mythique combat ancestral, n’explique rien de façon «rationnelle», ressortit à la poésie et rappelle le titre d’une des pièces du grand analyste des ambiguïtés humaines que fut Luigi Pirandello, A chacun sa vérité


Erri De Luca, «Impossible», traduit de l’italien par Danièle Valin, Editions Gallimard, coll. Du monde entier, 171 pages. 

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