Une anthologie d’écrits d’artistes sur l’économie

Publié le 11 mars 2022

© DR

En réunissant ces «propositions», autour de la valeur, le prix, le travail, la production, la monnaie, la banque et les alternatives au capitalisme, l'ouvrage de Sophie Cras propose un recueil de proses paradoxales – de la théorie économique écrite par des non-économistes, et expose la pertinence comme les impertinences de ce paradoxe.

Car avec humour ou sérieux, érudition ou provocation, lyrisme ou sécheresse ironique, ces essais font de l’expérience de l’art un laboratoire théorique et pratique pour repenser l’économie. 

Toutes ces contributions sont irréductibles à un genre bien défini et que certains agitateurs d’avant-garde aient écrit sur l’économie n’a rien d’étonnant. Ils ont écrit sur tout. Raoul Hausmann, Isidore Isou, Asger Jorn, Joseph Beuys, étaient notoirement des grands fournisseurs de prose critique utopique et contre-utopique et ce qui peut pousser à lire ces textes n’est sans doute pas leur intérêt en matière d’économie mais la personnalité et les réalisations de leurs auteurs. Si Critique de la politique économique (1960) de Jorn et La Théorie nucléaire de la monnaie et de la banque (1966) d’Isou sont des essais, les autres textes vont de la production académique la plus classique d’un Wassily Kandinsky aux manifestes artistiques les plus allumés de Mierles Laderman Ukeles.

Les situationnistes

Tout au long de sa courte existence, Asger Jorn publie de très nombreuses interventions écrites, sur la création ouverte, contre le fonctionnalisme, sur le maudit dans l’art, contre le travail aliénant et la réification de tout, choses et gens. En parallèle, son camarade Pinot-Gallizio, l’inventeur de la peinture industrielle, propose le jeu et le gaspillage comme solution ultime à tous les maux, misères et ennuis, qui accablent le monde. Il imagine des machines spécialisées dans la destruction de ce que d’autres machines auront produit et annonce, en un délire technophile et prométhéen, qu’il veut changer la terre entière en un gigantesque Luna Park. «Là où, aujourd’hui, nous lançons des signaux avec des fusées de sodium, il nous faudra demain utiliser de nouveaux arcs-en-ciel, mirages, aurores boréales que nous aurons construits; les stripteases des constellations, les danses rythmiques des astéroïdes et la musique ultrasonique de milliards de sons éclatés nous offriront des moments dignes de demi-dieux» écrit-il. C’est d’ailleurs sur cette idée, jugée aujourd’hui obsolète, d’une émancipation par le biais de la technique que Guy Debord lui-même comptait pour donner un contenu concret à son vieux slogan «Ne travaillez jamais».

A l’opposé de cette technophilie, on peut ici lire l’Appel à l’alternative de Joseph Beuys qui est l’un des fondateurs des Verts allemands et bien sûr l’acteur de l’inoubliable performance chamanique intitulée Coyotte. A Düsseldorf, une ambulance prend en charge l’artiste, emmitouflé dans une couverture et l’emmène dans un aéroport. Arrivé à New York, une autre ambulance l’attend. Surmontée d’un gyrophare, elle le transporte jusqu’à un local où il passe trois jours en compagnie d’un coyote fraichement capturé au Texas. Portant son habituel chapeau et recouvert de feutre, Beuys joue avec l’animal en agitant sa canne. Chaque jour, un fort paquet d’exemplaires du Wall Street Journal leur est livré et tout aussi régulièrement, le coyote urine dessus. 

Autres contributions

L’une est de Roger Fry, ami de Virginia Woolf et membre du cercle de Bloomsbury, qui comptait parmi ses membres le célèbre fondateur de la macroéconomie, John Keynes. Une autre est d’Öyvind Falström connu pour sa culture encyclopédique, son invention graphique et sa forte implantation dans le réel. Pontus Hulten disait de lui qu’il était le seul artiste qu’il connaissait capable de peindre en regardant la télévision.

On y découvre aussi Charlotte Posenenske et ses sculptures modulables vendues au prix coûtant.

Isidore Isou, comme Debord, adhérait pleinement aux objectifs de plein emploi et d’expansion, et chantait les bienfaits de la croissance économique et des techniques modernes. Mais à l’inverse des théories néolibérales, il donnait à la Banque centrale un rôle prépondérant, refléter au plus juste tout aussi bien les richesses existantes que les richesses potentielles; le crédit devant être distribué non plus selon un processus opaque mais en toute clarté.

M. L. Ukeles, elle, joue de la trivialité pour démystifier la symbolique – «L’arrière-goût amer de toute révolution: après la révolution qui va ramasser les poubelles le lundi matin?», écrit-elle en 1969. Artiste, femme, épouse et mère, lavant, cuisinant, nettoyant, préservant, entretenant, réparant, elle se demande et nous demande: que fait-on des déchets? Elle, ce sont ces activités-là, sa vie de mère et de ménagère, qu’elle désire dorénavant exposer en tant qu’art. 

Luis Camnitzer, lui, dans un Manifeste en 1982, avec beaucoup d’ironie, souhaitant éradiquer l’exploitation de l’Homme par l’Homme, décide de sous-payer ses fournisseurs, d’exploiter ses assistants, de nuire de toutes les façons possibles et imaginables à ses concurrents et de manipuler le monde de l’art et de l’argent. 

Pour William Morris, en 1886, pratiquement tout ce qui est produit est inutile ou même nuisible. Les marchandises indigentes et les services futiles générés par le capitalisme industriel sont un gaspillage évident des ressources de la nature et du temps humain et contribuent à creuser les inégalités entre ceux qui consomment démesurément et ceux qui ne peuvent acheter ce qui vaut la peine d’être fabriqué. 

Robert Filliou, économiste de formation, se proclame lui auteur de principes d’économie poétique de première importance, principes naissant de la pratique quotidienne de la survie matérielle des artistes en milieu capitaliste. De l’Autrisme («quoi que tu fasses, fais autre chose») au Principe d’équivalence (entre le «Bien-fait», le «Mal-fait» et le «Pas-fait»), de la Création Permanente au Territoire de la République Géniale, l’art est pour lui l’instrument d’une utopie sociale, valorisant la création dans la vie quotidienne.

Et Pierre Klossowski, en digne adepte de Charles Fourier, propose carrément un concept de monnaie vivante et dès sa parution en 1970, ce texte devient une référence pour toute une génération de penseurs français qui rêvaient de dépasser le freudisme et le marxisme, tels Gilles Deleuze ou Michel Foucault. «Que l’on imagine un instant une régression apparemment impossible: soit une phase industrielle où les producteurs ont le moyen d’exiger, à titre de paiement, des objets de sensation de la part des consommateurs. Ces objets sont des êtres vivants. Selon cet exemple du troc, producteurs et consommateurs en viennent à constituer des collections de « personnes » destinées prétendument au plaisir, à l’émotion, à la sensation. Comment la « personne » humaine peut-elle remplir la fonction de monnaie? Comment les producteurs, au lieu de « se payer » des femmes, se feraient-ils payer « en femmes »? Comment les entrepreneurs, les industriels, paieront-ils alors leurs ingénieurs, leurs ouvriers? « En femmes. » Si la production perfectionnée des instruments de production arrive à réduire la main-d’œuvre, si le temps gagné à produire du temps gagné se solde par du temps disponible à la sensation, aux compétition du plaisir (Fourier) – la sensation même ne saurait encore être gratuite.» 

Pratique théorique ou théorie pratique?

De passage à Cuba, Núria Güell, activiste espagnole, va répondre aux nombreuses demandes en mariage qu’elle reçoit et qui visent à obtenir des papiers pour l’Espagne en organisant un jury de prostituées, elles s’y connaissent en hommes, pour élire l’heureux gagnant. 

Dans cette anthologie, elle expose une méthode pour sortir de l’aliénation et du système. Méthode qu’on peut résumer comme suit: obtenir un bulletin de salaire. Ouvrir un compte en banque et y domicilier son salaire. Ouvrir un deuxième compte dans une autre banque et y domicilier également son salaire. Trois mois après la première domiciliation de salaire, solliciter un prêt. Répéter ces actions 3 et 4 dans différentes banques. Demander aussi un prêt à une société financière. Quand la première banque vous appelle pour vous faire remarquer que vous n’honorez pas vos engagements, que vous ne remboursez rien, dire que votre entreprise a fait faillite et que vous avez donc été licencié. Ne pas paniquer quand vous recevrez des lettres de recouvrement à l’amiable puis une assignation à comparaître devant un tribunal. Vous allez faire l’objet d’une saisie mais comme vous ne possédez rien, l’affaire va s’arrêter là. Et voilà, pour finir, vous ne faites plus partie du système productiviste et consumériste, et ainsi, vous est enfin offerte la possibilité d’apprendre à vivre hors système.


«Ecrits d’artistes sur l’économie. Une anthologie. De modestes propositions», Editions B42, 240 pages. Avec des textes de Joseph Beuys, Burkhard Brunn, Luis Camnitzer, Sophie Cras, Öyvind Fahlström, Robert Filliou, Roger Fry, Jack Green, Núria Güell, Raoul Hausmann, Isidore Isou, Asger Jorn, Vassily Kandinsky, Yves Klein, Pierre Klossowski, Mierle Laderman Ukeles, Kasimir Malevitch, William Morris, Jimmy Morrison, Giuseppe Pinot-Gallizio, Charlotte Posenenske, John Ruskin, Joe Scanlan, Allan Sekula, W.A.G.E. (Working Artists and the Greater Economy)

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