Trois défaites de l’arrogance

Publié le 18 novembre 2022

Liz Truss, éphémère Premier ministre britannique, lors de son arrivée à Downing Street le 5 septembre dernier. – © PM Office/Source officielle

Du mandat brutalement abrégé de Liz Truss au 10, Downing Street à la troisième débandade militaire russe en Ukraine en passant par l’évanouissement de la «vague rouge» aux élections de mi-mandat aux Etats-Unis, un point commun: leurs initiateurs étaient tellement sûrs de gagner qu’ils se sont laissés aveugler. Trois leçons de modestie pour la planète.

On allait voir ce qu’on allait voir: lors de sa nomination comme Premier ministre britannique le 5 septembre dernier, Liz Truss arrivait au 10, Downing Street bardée de certitudes ultra-libérales: baisses massives d’impôts, déréglementations, et dépenses accrues pour faire face à la crise de l’énergie. Et comme on l’a vu, en moins d’un mois de direction effective du pays, elle a dû prendre la porte la queue entre les jambes, défaite par la vive réaction des marchés financiers qu’elle prétendait servir.

Oups, ce n’était pas prévu

On allait voir ce qu’on allait voir. Lorsqu’il a lancé ses troupes à l’assaut de l’Ukraine le 24 février dernier, Vladimir Poutine était certain que l’affaire serait réglée en trois jours, avec des troupes accueillies en triomphe dans les rues de Kyiv, de Kharkiv et d’ailleurs, écrasant moralement, au passage, ces décadents d’Occidentaux. Presque neuf mois plus tard, son armée a essuyé trois retraites dont une débandade, elle est embourbée dans le Donbass, la Russie est au ban des pays riches et son dictateur est même privé de présence au G20, le club des puissants. Rattrapé par la faiblesse de son armée et de son pays et par les capacités de mobilisation de ses adversaires prétendument incapables du moindre geste sérieux.

On allait voir ce qu’on allait voir. Lorsqu’il lance ses candidats à l’assaut du Congrès et des divers postes à responsabilité dans les Etats lors des élections de mi-mandat le 8 novembre aux Etats-Unis, Donald Trump fait dans l’emphase qu’on lui connaît. Il jure qu’une «vague rouge» va déferler sur les Etats-Unis. Que cette «vague» républicaine sera l’expression de la volonté du bon peuple américain de balayer les élites corrompues de Washington et d’ailleurs. Et que la vraie Amérique, la sienne, reviendra au pouvoir, avec lui à sa tête naturellement. Les électeurs en ont décidé autrement, se prononçant au contraire pour un partage du pouvoir entre les deux principales forces politiques du pays et lançant un appel au consensus et à l’apaisement. Les électeurs n’ont de toute évidence pas accepté qu’on leur force ainsi la main.

La fin de l’homme fort?

Ces trois exemples d’échecs qui ont eu la planète entière pour témoin sont les derniers développements de l’effondrement des visions, des stratégies et des croyances lorsqu’elles résultent de l’aveuglement de leurs initiateurs et non pas de la réalité des faits. Liz Truss voulait défier les lois de l’économie, l’économie l’a rappelée à l’ordre. Vladimir Poutine voulait montrer qu’il était le plus fort, et le rapport de force s’est révélé à lui. Donald Trump croyait pouvoir dicter les choix des électeurs américains. Et ces derniers lui ont rappelé que ce sont les urnes, et pas lui, qui commandent.

Les trois dirigeants ont cru que l’idéologie pouvait supplanter les valeurs démocratiques ou les lois du marché. Ils ont cru à l’aphorisme selon lequel les problèmes compliqués ne pouvaient être résolus que par des solutions simplistes. Ils ont cru à leur propres promesses. Ils ne sont évidemment pas les seuls à s’être laissés aveugler par leur propre puissance! Que dire de Jaír Bolsonaro, qui a cru qu’il suffisait d’insulter et de menacer ses adversaires sur les réseaux sociaux pour remporter une élection présidentielle au Brésil? De Sam Bankman-Fried, qui croyait qu’il suffisait d’accabler un concurrent pour sauver sa plateforme de négoce des cryptomonnaies FTX de la faillite début novembre? D’Urs Rohner, qui présumait de la force de Crédit Suisse qu’il a présidé, au point de décourager les vrais contrôles de risque internes, au point de plonger la banque dans une crise profonde en octobre?

Leurs échecs marquent-ils celui de l’idéologie de l’homme fort (ou de la femme aux idées fortes)?  Rien n’est moins sûr. La planète compte de nombreux dictateurs ou dirigeants autoritaires que rien ne semble vouloir faire partir, comme Xi Jinping ou Recep Tayip Erdogan. Mais les revers planétaires de Madame Truss et de MM. Poutine et Trump ont montré que les peuples, lorsqu’ils ont le choix, ne se laissent pas emporter par leurs arguments simplistes. Les peuples, quand ils peuvent s’exprimer, sont d’abord demandeurs de solutions concrètes à leurs problèmes. Ils sont attachés à la préservation de leurs droits démocratiques et à la paix. Ils ne veulent pas des slogans arrogants et déconnectés des réalités de la vie.

Madame Truss, MM. Poutine et Trump, et tous leurs partisans et suiveurs, nous vous souhaitons un retour sur Terre pas trop douloureux.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique

Libye, le pays qui ne veut pas naître

Le pays le plus riche du Maghreb est aussi celui qui refuse, depuis quinze ans, d’exister en tant qu’Etat. Dans une impasse constitutionnelle délibérément entretenue, deux gouvernements rivaux se disputent un territoire fragmenté en féodalités armées. Pendant que les chefs de guerre se partagent les revenus pétroliers, des citoyens n’ont (...)

Sid Ahmed Hammouche
Economie, Politique

Comment les Etats-Unis tentent de faire main basse sur le magot énergétique mondial

Derrière les conflits récents, de l’Ukraine au Moyen-Orient, se joue une bataille bien plus vaste: celle du contrôle des ressources énergétiques mondiales. Depuis plus d’une décennie, Washington avance ses pions pour consolider sa domination, au prix d’un enchaînement de crises et de déstabilisations. Une stratégie désormais assumée et aux conséquences (...)

Guy Mettan
Politique

Moyen-Orient: la guerre des nuages et le spectre des armes climatiques

Après plusieurs années de sécheresse, le retour inattendu des pluies et de la neige dans plusieurs régions iraniennes alimente d’étranges interrogations. Dans un contexte de guerre avec Israël et les Etats-Unis, certains responsables et médias iraniens évoquent l’hypothèse d’une «guerre climatique» et accusent des puissances étrangères d’avoir manipulé les conditions (...)

Hicheme Lehmici
PolitiqueAccès libre

«Le crépuscule de l’illusion russe en Afrique est arrivé»

Après avoir dénoncé les dérives des mercenaires russes au Sahel, le journaliste nigérian Oumarou Sanou revient sur l’échec stratégique de Moscou au Mali. A la lumière des récentes attaques djihadistes, il décrypte les illusions entretenues autour de la présence russe en Afrique. Et appelle à un panafricanisme affranchi des puissances (...)

Catherine Morand
Politique

Enquête au cœur de la fabrique du sionisme aux Etats-Unis

Chaque année, des dizaines de milliers de jeunes Juifs américains embarquent pour Israël, tous frais payés. Dix jours, un itinéraire minutieusement orchestré, des soldats de Tsahal en guise de compagnons de voyage. Et, au retour, une identité clé en main. Birthright Israel, fondé en 1999 sur fond de panique démographique (...)

Tatiana Crelier
Politique

Vivre sous les décombres du possible en Iran

Ils parlent depuis l’intérieur d’un pays que l’on ne voit plus qu’en flammes. Ces Iraniens ont accepté de témoigner via des canaux sécurisés, au péril de leur vie. Ils ne plaident ni pour le régime des mollahs, ni pour ceux qui le bombardent. Ils racontent un Iran sous les bombes (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Trump, l’Iran et la faillite morale d’une superpuissance

Bluffer, mentir, menacer, se renier. Dans le registre de la parole sans foi ni loi, Donald Trump s’est imposé comme un cas d’école. La Fontaine l’avait écrit: à force de crier au loup, le berger finit seul. Trump, lui, crie aux mollahs depuis la Maison-Blanche. Et le monde ne sait (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique, Sciences & Technologies

L’hégémonie américaine décrite par un géant de la tech 

Les errances du pouvoir de Trump nous égarent. L’appareil de son Etat et les puissants acteurs américains de la high-tech ont bel et bien un programme cohérent. Pour la suprématie de l’Occident, rien de moins… C’est le patron de Palantir, Alex Karp, qui vient de le dire en toute clarté.

Jacques Pilet
Culture

La subversion, joyeuse et insolente, excessive et sans concession  

La première édition de l’«Anthologie de la subversion carabinée» de Noël Godin a paru en 1988 à L’Age d’homme. La voilà revue et augmentée aux Editions Noir sur Blanc. Ce livre, à rebours de l’esprit de sérieux, ne s’adresse pas aux tièdes, les textes qui s’y trouvent ne craignent pas (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

Les accords Suisse-UE cachent «une intégration sans précédent» à l’UE

L’expression «Bilatérales III», soigneusement choisie par le Conseil fédéral, minimiserait les conséquences constitutionnelles des accords entre la Suisse et l’Union européenne signés le 13 mars dernier, sur lesquels le peuple se prononcera. C’est la conclusion du professeur émérite Paul Richli, mandaté par l’Institut de politique économique suisse de l’Université de (...)

Martin Bernard
Politique

Donald Trump ou le stade anal de la politique

Que le chef de la première nation du monde se prenne pour Jésus-Christ et invective le pape qui l’a remis à sa place témoigne d’une inquiétante régression politique. Après le stade oral — celui du verbe creux — de ses prédécesseurs, le président américain, tel un bébé tyrannique assis sur (...)

Guy Mettan
Politique

L’Europe de l’Est restera turbulente

Soulagement, cris de victoire à Bruxelles et dans plusieurs capitales. Viktor Orban écrabouillé par les électeurs hongrois, l’UE célèbre le coup porté au «national-populisme». Courte vue. Le nouveau premier ministre est un conservateur nationaliste endurci et, dans le voisinage est-européen, d’autres pouvoirs feront encore grincer la machine.

Jacques Pilet

Histoires de foi

Il est assez rare que regarder le cul de la voiture devant soi au feu rouge suscite la méditation philosophique. Et pourtant, cet autocollant aperçu l’autre jour m’a laissé songeur: «Jésus est mon airbag». La croyance chrétienne protège-t-elle vraiment du tumulte des guerres dans nos têtes?

Jacques Pilet
Politique

L’Ukraine à l’offensive tous azimuts

L’attention du monde s’en était détournée. En ce printemps 2026, sur ce théâtre, il se produit pourtant des rebonds qui changent les perspectives d’avenir. Pas d’issue à la guerre pour le moment, mais les rapports de force se modifient.

Jacques Pilet
Politique, Philosophie

Les «Lumières sombres» ou le retour de la tentation monarchique aux Etats-Unis

Et si la démocratie libérale n’était qu’une illusion? Derrière cette hypothèse se déploie la pensée des «Lumières sombres», une nébuleuse intellectuelle radicale qui séduit une partie des élites technologiques et politiques américaines, jusqu’à l’entourage de Trump lui-même.

Martin Bernard
Politique

Cessez-le-feu Iran-Etats-Unis: une mise en scène pour masquer une victoire iranienne?

Présenté comme une victoire diplomatique de Washington, ce cessez-le-feu pourrait en réalité traduire un recul stratégique américain. En filigrane, l’accord révèle l’influence croissante de nouveaux équilibres géopolitiques, notamment sous l’impulsion de la Chine.

Hicheme Lehmici