Tempêtes sur terre et dans les têtes

Publié le 13 août 2021

© DR

Le dernier rapport du GIEC déchaîne toutes sortes de réactions passionnées. Il confirme les constats précédents, hausse le ton et affirme que le réchauffement s’accélère. Dont acte. Mais que faire dans nos têtes des clameurs qui s’élèvent, emportées par l’escalade des superlatifs? Alerte rouge, menace sur l’humanité, la terre brûle… Tenter plutôt d’en revenir aux faits. Et faire la part des attitudes et propositions très diverses face à l’alarme. Se demander aussi comment nous choisirons de vivre demain.

Guère besoin de s’attarder sur les climato-sceptiques à tout crin, en Europe ils sont très minoritaires et se font peu entendre. A l’autre extrême, on peut laisser à leur vision masochiste les catastrophistes qui attendent la fin de l’humanité sans proposer grand’chose.

Quant à ceux, de plus en nombreux aujourd’hui, qui clament la nécessité d’agir, il importe de les écouter et de réfléchir froidement aux programmes qu’ils avancent. Deux écoles se dessinent et s’opposent. Celle que l’on entend le plus exige une cascade de décisions inter-gouvernementales, une avalanche de taxes punitives, un changement drastique de notre manière de vivre et de consommer. Certes, il est raisonnable de revoir certaines de nos habitudes: moins brûler d’essence (adieu les SUV!), mieux isoler nos logis, acheter moins d’objets plus ou moins utiles, tenter de les recycler, etc. Mais gare au dérapage de cette logique. Ne plus voyager?

Le voyage désormais maudit

Le philosophe allemand Peter Sloterdijk, dimanche passé à Locarno (1), décelait un tournant de la société: après des siècles où le voyage était promesse d’enrichissement matériel et culturel, le voilà maudit. Dans l’air du temps, la sagesse serait de se déplacer le moins possible. Après les taxes sur les avions et les voitures, lançait-t-il sourire en coin, viendront celles sur les vélos et bientôt les rollers!… En signe de refus, le brillant penseur propose d’ajouter un droit fondamental à la démocratie. Celle-ci s’appuie sur le «habeas corpus», loi définie en Angleterre en 1679, qui garantit la personne contre l’arbitraire. Sloterdijk en appelle à un «habeas motus»! Motus en latin: le mouvement. Bref, il revendique comme un droit fondamental la liberté de se déplacer et de voyager, reconnue comme un impératif de l’intelligence. Piquant de lire, après ce discours, un commentaire de la NZZ qui pourfend la bougeotte contemporaine: «Toute forme de mobilité a des effets négatifs sur l’environnement et la société.» L’auteur part en guerre contre… les CFF! Il en veut particulièrement à l’abonnement général qui ne couvrirait pas les coûts réels et surtout pousserait les usagers à beaucoup trop voyager! Des étudiants profiteraient du confort de nos trains pour y potasser leurs cours… quelle horreur!

L’avenir de la planète dépendrait donc d’abord du comportement des individus? De leur encadrement fiscal et punitif par l’Etat, de divers systèmes de contraintes et contrôles? Beaucoup y pensent. A titre d’exemple, le plan concocté par un groupe d’activistes français du climat brandissant ce qu’ils appellent «l’œconomie». L’idée est d’attribuer à chacun un quota individuel, égalitaire et échangeable, d’émissions de CO2. Quand les sédentaires et les frugaux on en auront trop, ils les vendront. Ceux qui en manqueront les achèteront dans une bourse créée à cet effet, avec une fluctuation des prix selon l’offre et la demande. Bref, c’est le cas de dire, une usine à gaz!

Le génie technologique et les nombreuses innovations possibles

A ceux qui font du défi climatique une question de morale individuelle répondent ceux qui misent sur le génie technologique des humains, dans la suite d’une longue histoire de progrès. On les entend moins que les prédicateurs au doigt levé. Ce sont pourtant une immense cohorte de chercheurs, de scientifiques, d’industriels qui planchent sur les outils permettant de sortir de l’énergie carbonée, de récupérer le CO2 à des fins utilitaires. Ces champs des innovations possibles est sans limites. Passionnant pour qui ne hausse pas les épaules en annonçant par avance leurs échecs. Tout en restant conscient que la technologie doit se développer dans un cadre légal, social et économique raisonnable. La plupart des Etats font encore peu pour encourager ce volet de la recherche. Il est tellement plus facile d’augmenter simplement les taxes ici et là. Néanmoins, les subventions commencent à pleuvoir. Ce qui donne des ailes à toutes sortes d’entrepreneurs. Ici et ailleurs. La Chine, plus avancée qu’il n’y paraît à ce chapitre, dit faire ce pari… car il est vrai que ses émissions ont explosé ces dernières décennies.

Récupérer le CO2

L’Australie, qui veut continuer à extraire son charbon en dépit des Accords de Paris, prétend miser, comme tant d’autres, sur la récupération du CO2 − on sait de mieux en mieux le faire − afin de le stocker sous terre ou, mieux, de l’utiliser dans la fabrication de carburants de synthèse propres, notamment pour l’aviation. Le Chili, lui, veut tirer parti de sa situation géographique avec ses 4500 kilomètres de longueur nord-sud. Sur son désert de l’Atacama, le soleil tape fort en permanence, d’immenses centrales solaires s’y construisent, avec en plus de vastes parcs d’éoliennes, la production d’électricité suffit au pays. Et devrait lui permettre, selon les plans du gouvernement, de produire à bas prix de l’hydrogène. Exportable, espère-t-il, vers des contrées moins bien loties, pour faire rouler proprement camions, voitures et même avions du futur. Et si l’on se mettait à chercher dans la nature cette précieuse source d’énergie verte? On s’y emploie déjà… au Mali! (Voir Hydrogène pour la transition énergétique: est-on obligé de le fabriquer?).

Cela pour dire que l’intelligence humaine n’a pas dit son dernier mot. Si elle ne se laisse pas envahir par le vacarme des émotions et les approches moralisantes.


(1) Le philosophe allemand Peter Sloterdijk a été honoré le 7 août, en marge du Festival de Locarno, du Prix de la culture politique européenne de la Fondation Hans Ringier, animée par le journaliste Frank A. Meyer.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique

Tunisie, la grande désillusion

Sous le régime de Kaïs Saïed, le pays qui incarna le «printemps arabe» est devenu une vaste cage. Économie sinistrée, presse muselée, opposants derrière les barreaux: quinze ans après la révolution du jasmin, la Tunisie se bat contre ses vieux démons.

Sid Ahmed Hammouche
EconomieAccès libre

Pharma: quand les géants rachètent leurs rivaux pour mieux les enterrer

De Biontech à Sanofi, en passant par Pfizer et Novo Nordisk, les «rachats prédateurs» se multiplient dans l’industrie pharmaceutique. Derrière les discours sur les synergies et l’innovation, certaines acquisitions viseraient surtout à neutraliser des concurrents prometteurs, à préserver des positions dominantes et à maintenir des prix élevés — au détriment (...)

Martina Frei
PolitiqueAccès libre

Jusqu’où la Suisse peut-elle absorber la croissance de sa population?

Michel Vonlanthen réagit à l’article de Jacques Pilet «Trop d’étrangers? Vieux débat… sur l’avenir». En prévision de la votation du 14 juin prochain sur l’initiative populaire «Pas de Suisse à 10 millions!», il analyse les tensions liées à la croissance démographique en Suisse et interroge le rôle des dynamiques économiques (...)

Bon pour la tête
Economie, PolitiqueAccès libre

La valse opaque des milliards européens

L’Union européenne a construit un système de solidarité entre les régions et les Etats qui a fait ses preuves. Mais son opération de soutien lors de la crise Covid a débouché sur un cafouillage total. C’est la Cour des comptes européenne qui le dit. Et gare aux cadeaux pour l’Ukraine.

Jacques Pilet
Economie, Politique

Trop d’étrangers? Vieux débat… sur l’avenir

L’initiative contre une Suisse à dix millions divise dans toutes les couches de l’opinion. Les «pour» et les «contre» ont de bonnes raisons. Au-delà des consignes de partis, jetons un regard sur le passé et les futurs possibles.

Jacques Pilet
Economie, PolitiqueAccès libre

Des villes néerlandaises interdisent la publicité pour la viande

A Amsterdam, la publicité pour la viande disparaît peu à peu de l’espace public au nom de la lutte contre le changement climatique. Cette décision, déjà suivie par plusieurs villes néerlandaises, relance un débat sensible: jusqu’où peut-on encadrer la consommation pour des raisons écologiques? En Suisse, où la promotion de (...)

Bon pour la tête
Sciences & Technologies

Nucléaire: le choix contraint

La guerre en Ukraine et les tensions géopolitiques récentes ont remis la question énergétique au cœur des priorités européennes. Longtemps contesté, le nucléaire revient en force comme solution de souveraineté et de décarbonation. Mais entre relance, contraintes économiques et risques persistants, l’atome divise toujours. Tour d’horizon d’un débat redevenu central. (...)

Jonathan Steimer
Politique

Les accords Suisse-UE cachent «une intégration sans précédent» à l’UE

L’expression «Bilatérales III», soigneusement choisie par le Conseil fédéral, minimiserait les conséquences constitutionnelles des accords entre la Suisse et l’Union européenne signés le 13 mars dernier, sur lesquels le peuple se prononcera. C’est la conclusion du professeur émérite Paul Richli, mandaté par l’Institut de politique économique suisse de l’Université de (...)

Martin Bernard
Economie, PolitiqueAccès libre

Biens volés, restitutions gelées: pourquoi l’Europe garde encore l’argent des anciens régimes africains

Des milliards gelés, quelques millions restitués: du Nigeria à l’Algérie, l’écart entre les avoirs saisis par les pays européens et les sommes effectivement rendues aux Etats africains ne cesse de s’élargir. Enquête sur un système qui sait bloquer l’argent sale, mais peine à le rendre.

Bon pour la tête
Politique

Les Européens entraînés dans le chaos

La guerre au Moyen-Orient nous concerne plus que nous ne le ressentons. Avec, bien sûr, les fâcheux effets économiques. Avec la dérisoire question des touristes bloqués. Mais, bien plus encore, parce qu’elle révèle nos faiblesses et nos contradictions.

Jacques Pilet
PolitiqueAccès libre

Blocus total de Cuba: quid du droit international?

Le blocus américain contre Cuba, qui dure depuis plus de six décennies, s’est intensifié début 2026, avec une pression maximale visant l’effondrement énergétique de l’île. Ces sanctions draconiennes plongent la population dans la misère et l’exposent à une grave crise humanitaire. Des juristes internationaux dénoncent ouvertement cette situation. Les médias, (...)

Urs P. Gasche
Sciences & Technologies

Le marché de l’IA stagne face à son angle mort: la gouvernance de l’usage

Si l’intelligence artificielle gagne en puissance, la valeur qu’elle génère ne suit pas toujours la même trajectoire. Non pas parce que la technologie plafonne, mais parce que nos usages, nos cadres mentaux et notre gouvernance tardent à évoluer. Entre complémentarité humain-machine, littératie numérique et enjeux économiques, une question s’impose: et (...)

Igor Balanovski
Economie, Politique

Affaire Epstein: trois millions de documents lèvent le voile sur un système financier opaque

La publication massive d’archives par le Département de la Justice américain relance l’affaire Jeffrey Epstein bien au-delà du seul volet sexuel. Réseaux bancaires suisses, flux financiers suspects, proximités politiques et soupçons de liens avec des milieux du renseignement: ces millions de pièces dessinent le portrait d’un dispositif d’influence tentaculaire dont (...)

Martin Bernard
Economie, Politique, SantéAccès libre

La transparence aurait peut-être permis d’éviter la catastrophe de Crans-Montana

Le label «confidentiel» peut servir à dissimuler des contrôles négligés, des fautes professionnelles et du népotisme, et pas seulement en Valais. Partout en Suisse, le secret administratif entrave la prévention, protège les manquements et empêche les citoyens de contrôler l’action publique.

Urs P. Gasche
Economie, PolitiqueAccès libre

Une Allemagne brisée: l’Europe face à son suicide économique

En 2026, l’Allemagne affronte une crise industrielle profonde qui dépasse le simple cycle économique. La première économie européenne paie l’empilement de choix politiques ayant fragilisé son appareil productif, sur fond d’énergie coûteuse, de pressions géopolitiques et de transition verte mal conçue. L’UE est désormais confrontée à ses contradictions.

Michel Santi
Politique

L’Europe devrait renouer avec l’Afrique sans discuter

A force de crises et de maladresse diplomatique, l’Europe a laissé s’éroder son influence en Afrique. Celle-ci est pourtant un partenaire clé pour l’avenir européen. Tandis que la concurrence s’impose sur le continent, Bruxelles et ses Etats membres amorcent un timide réajustement. Mais pour renouer avec des partenaires africains lassés (...)

Guy Mettan