Predator Files: la malhonnêteté suisse

Publié le 20 octobre 2023

© Colin Foo 2023 – Amnesty International

Depuis quelques années, des scandales liés aux logiciels espions éclatent régulièrement. On se souvient de l'affaire Crypto AG, de Pegasus et, depuis le 5 octobre dernier, d'un nouveau scandale qui n'est pas sans importance: les fichiers Predator. Une alliance internationale de journalistes a mis en lumière le commerce, chiffré en milliard, de logiciels espions pour smartphones depuis l'Europe. Au milieu de tout cela: la Suisse.

Le Conseil fédéral, avec ses réponses confuses à chacun de ces scandales, et le Parlement, incapable d’enquêter sur ne serait-ce qu’un seul, mettent la Suisse dans une situation précaire: la confiance de l’étranger et des citoyens s’amenuise.

Guy Parmelin, jadis ministre de la Défense, déclarait il y a 5 ans que l’espionnage au moyen des technologies de l’information et de la communication avait pris une grande ampleur en Suisse et que cela l’inquiétait de voir comment certains pays cherchaient à défendre leurs propres intérêts.

A peine un an et demi plus tard, l’affaire Crypto éclatait. On s’en souvient: Crypto AG, basée dans le canton de Zoug, a vendu pendant des années des appareils de chiffrement permettant à plus d’une centaine d’Etats d’échanger des informations secrètes étatiques, soi-disant sans risque d’interception. Mais cette société a été noyautée par la CIA et les services secrets allemands. BPLT en a parlé. Jusqu’à ce jour, toutes les tentatives de clarification de cette affaire ont échoué.

Lorsque Viola Amherd a repris le département de la Défense en 2019, elle a fait des déclarations audacieuses sur l’affaire Crypto: à l’heure actuelle, elle n’autoriserait pas une action d’espionnage comme celle menée à l’époque avec Crypto AG. «Si l’on veut collaborer avec d’autres pays, il ne faut pas les espionner de cette manière. Il faut respecter les bases légales», affirmait-elle alors.

Il y a deux ans éclatait l’affaire Pegasus. Ce scandale a montré comment des hommes d’affaires sans scrupules développent des cyberarmes et les vendent à presque tous les Etats prêts à payer, qu’il s’agisse de démocraties ou d’Etats de non-droit. Le logiciel malveillant développé par le groupe israélien NSO a également permis d’espionner des opposants politiques, des journalistes et des militants des droits de l’homme. Une enquête menée par des journalistes de la NZZ a finalement révélé que le gouvernement Suisse utilisait Pegasus ainsi que d’autres logiciels espions depuis 2017.

Et qu’a dit le gouvernement Suisse? La cheffe du DDPS Viola Amherd est restée discrète sur la question de savoir si le logiciel Pegasus ou un produit similaire avait été utilisé par la Confédération. Sans citer de noms, elle a simplement avancé que pour préserver la sécurité intérieure et extérieure de la Suisse, «dans des cas justifiés, des possibilités d’intrusion dans des systèmes informatiques, y compris des téléphones portables» pouvaient avoir lieu.

Et voilà que début octobre, un autre scandale de malware d’espionnage est révélé. Le 5 octobre, les journaux français Mediapart, l’allemand Der Spiegel et en Suisse la WOZ ont publié les «Predator Files». Ont également participé Amnesty International et d’autres organisations. Ils dévoilent un réseau d’entreprises opaques, issu d’un consortium appelé Intellexa Alliance qui a commercialisé le logiciel espion dans le monde entier. Encore un logiciel espion qui s’introduit dans les smartphones à la suite de failles de sécurité dans les systèmes d’exploitation ou par des liens suspects dans les logiciels populaires. Ainsi, les téléphones infectés sont mis sur écoute et transformés en mouchards non-stop. Amnesty International est clair: ces logiciels espions sont «utilisé pour éroder les droits de l’homme, la liberté de la presse et les mouvements de la société civile dans le monde entier.»

Selon les recherches journalistiques, les technologies ont été vendues dans 25 pays au total, dont l’Allemagne, la Suisse et l’Autriche. Selon la WOZ, l’attitude des autorités suisses vis-à-vis des fournisseurs de logiciels espions soulève également des questions: «Personne ne veut être responsable de quoi que ce soit». Ni le Secrétariat d’Etat à l’Economie (SECO), ni le département fédéral des Affaires étrangères (DFAE), ni la Police fédérale (Fedpol), ni le Service de renseignement de la Confédération (SRC) ne veulent répondre aux questions sensibles. En outre, la WOZ affirme qu’il n’est pas possible d’établir clairement quel logiciel de surveillance est utilisé par les autorités suisses elles-mêmes. En réponse à une demande basée sur la loi sur la transparence (LTrans), l’Office fédéral de la police (Fedpol), le SRC ainsi que l’autorité d’acquisition d’armement Armasuisse auraient refusé de communiquer toute information, en invoquant la sécurité intérieure et extérieure de la Suisse.

La conclusion d’Amnesty International par sa secrétaire générale Agnès Callamard est un coup de tonnerre: «Intellexa dit être “une entreprise réglementée et basée dans l’UE”, ce qui en soi montre que les Etats membres et les institutions de l’UE ont échoué à empêcher le déploiement débridé de ces produits de surveillance, malgré des enquêtes telles que celle qui a porté sur le projet Pegasus en 2021. Cet échec est si patent que, comme en témoigne cette nouvelle enquête, même des responsables et des institutions de l’UE ont été pris dans les mailles du filet [de l’alliance Intellexa]». L’Union européenne ne réglemente pas efficacement l’industrie de la surveillance, qui est opaque et opère à l’échelle mondiale.

Ce dernier scandale est éclipsé par l’attaque du Hamas contre Israël qui s’est produit un jour après la publication des «Predator-Files». Seuls quelques journaux en ont parlé, le tollé est également absent dans la population. Et comme la Suisse s’apprête à vivre un week-end électoral important, de nombreux politiciens se garderont bien d’aborder un sujet aussi brûlant. Le statut de pays neutre est sévèrement entamé. Toutes les déclarations faites jusqu’ici par l’ensemble du Conseil fédéral démasquent la véritable politique de nos sept Sages: «Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais».

Aucun gouvernement, ni aucune économie au monde ne peut entretenir de relations sincères sur cette base. Et vous, chère lectrice, cher lecteur, sachez que plus aucune information sur votre smartphone n’est en sûreté.


Pour aller plus loin:

La Suisse s’apprête à reviser la loi fédérale sur le renseignement (LRens). L’entrée en vigueur est prevue pour 2026. Espérons qu’un vrai travail de fond sera fait par le Parlement.

Video de la WOZ sur l’affaire Predator (en allemand seulement).

Le rapport d’Amnesty International.

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