Pour ne plus se laisser berner par la désinformation économique

Publié le 4 mars 2022

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Le dernier livre de Myret Zaki, «Désinformation économique, repérer les stratégies marketing qui enjolivent les chiffres officiels», est «un exercice de liberté intellectuelle». Sans a priori idéologique, la journaliste économique y analyse le monde lucidement. Contrairement à ce que prétendent les discours officiels et les mensonges du marketing, on découvre notamment que les Suisses se paupérisent, que l’UE va mal économiquement et comment les 1% les plus riches du monde façonnent l’opinion.

Myret Zaki est un esprit libre dans une tête bien faite. Prisonnière d’aucune chapelle politique, d’aucune idéologie, elle analyse le monde d’un point de vue qu’elle détermine en toute indépendance. Notre confrère Pascal Décaillet, présentant son dernier livre sur la chaîne de télévision Léman Bleu, a très justement dit qu’il s’agissait d’un «exercice de liberté intellectuelle». Paru aux Editions Favre, Désinformation économique, repérer les stratégies marketing qui enjolivent les chiffres officiels est le cinquième livre de la journaliste économique.

Dans son introduction, l’auteure clarifie tout de suite les choses: si l’on parle désormais régulièrement de désinformation, c’est essentiellement pour stigmatiser les quidams des réseaux sociaux, les «hurluberlus», les complotistes, l’extrême droite, les Russes, les Chinois, etc. Or, la désinformation dont elle parle dans son livre est celle qui vient «d’en-haut», des «Etats, des grandes entreprises, des services de renseignement, des lobbies, des agences de relations publiques» occidentaux. «La désinformation est la diffusion de données officielles ou provenant d’importants acteurs institutionnels qui laissent croire à une réalité différente, qui embellissent ou travestissent les faits dans un sens conforme aux intérêts de l’émetteur, plutôt qu’à la vérité et à l’intérêt général.»

Alors que les chiffres ont une aura d’objectivité, Myret Zaki dévoile dans son livre, exemples à l’appui, comment ils sont manipulés par ceux qui veulent nous faire croire que leur idéologie est la meilleure, ceci dans le seul but de mieux préserver et faire prospérer leurs intérêts.

La désinformation dont parle le livre est celle qui a d’une part «une fonction géopolitique sur le plan extérieur: masquer le déclin occidental face aux puissances émergentes», et d’autre part «une fonction sociale sur le plan intérieur: réduire l’étendue des revendications sociales.»

Quelques exemples.

Le coût de la vie

L’indice du coût de la vie a une grande importance. Il indique l’évolution du coût minimal lié à la consommation d’un ensemble de biens et de services d’utilité constante pour le consommateur. Donc l’accès des consommateurs à ces biens, leur possibilité – ou pas – de les obtenir. Il ne faut pas confondre cet indice avec celui des prix à la consommation (IPC), qui, lui, mesure simplement l’évolution des prix d’un ensemble fixe de biens et de services.

L’enjeu consiste à déterminer s’il y a ou non inflation, afin de savoir si les salaires, par exemple, doivent être augmentés pour conserver aux travailleurs le même pouvoir d’achat. Ou si les rentes vieillesse doivent être adaptées, dans le même but. Or, explique Myret Zaki, «l’IPC suisse exclut certaines dépenses. (…) Par exemple les primes des assurances maladie, qui se trouvent être l’une des dépenses ayant le plus augmenté dans les ménages ces dernières années.» Elle précise: «En ne reflétant pas le coût de la vie réel des ménages, l’IPC, pris tout seul, donne le signal trompeur selon lequel les prix sont bas et qu’il n’est donc pas nécessaire d’adapter les salaires à un renchérissement.» Et il est à relever qu’en Suisse la stagnation des salaires ne reflète pas une stagnation de la croissance, puisqu’«entre 2009 et 2018, les dividendes redistribués aux actionnaires par les sociétés cotées au SMI ont grimpé de plus de 50%.»

37% des ménages suisses ont besoin de subsides pour payer leurs primes d’assurance maladie

Myret Zaki n’a rien d’une gauchiste, pourtant elle l’affirme: «Les employeurs n’ont pas augmenté suffisamment les salaires, préférant augmenter les dividendes. A leur place, l’Etat a payé plus de subsides avec nos impôts.» Et elle nous rappelle qu’en Suisse: «Les bénéficiaires de subsides à l’assurance maladie représentent 1,5 millions de ménages, soit 37% des ménages.» Oui, vous avez bien lu: «Pour 37% des ménages en Suisse, l’assurance maladie obligatoire est impossible à couvrir avec leurs revenus, ceci dans un pays où l’inflation est censée avoir été faible à nulle ces dernières années, et où le chômage – à 2,5% en octobre 2021 – est si bas que l’on parle du plein emploi.» Sans oublier qu’«en Suisse romande, un retraité sur cinq risque de tomber sous le seuil du minimum vital.»

Voilà effectivement des informations que camouflent habilement les chiffres officiels de l’inflation et du chômage.

L’accès à la propriété n’a jamais été aussi difficile

Jamais, durant les dernières décennies, les taux hypothécaires n’ont été aussi bas dans notre pays. Autour de 1,3% pour celles et ceux qui souhaitent emprunter à 10 ans pour acheter un logement. Cela veut donc dire que l’accès à la propriété est devenu plus facile pour le commun des mortels en Suisse? Pas du tout! «Le taux de 1% véhicule une fausse idée de la réalité. Il ne dit rien du durcissement des conditions de crédit pratiquées par les banques. Ainsi, pour accéder à ce taux de 1%, la banque exigera que l’acquéreur soit théoriquement capable de financer un taux de 5% (pour l’amortissement) en plus de 1% pour l’entretien. Et ce coût de financement réel ne doit pas dépasser un tiers des revenus du ménage. Il faut des revenus et des capitaux toujours plus élevés pour remplir les conditions de la propriété immobilière. C’est ainsi que, dans un pays où les taux hypothécaires affichés sont au plancher, l’accès à la propriété n’a jamais été aussi difficile pour la plupart des ménages. (…) La part des ménages propriétaires de leur logement est tombée à 37% en 2021, contre 44% en 2016, et 47,6% en 2013.»       

Le mensonge de la bourse

Myret Zaki ne parle pas que de la Suisse dans son livre. Elle évoque aussi, par exemple, les Etats-Unis pour illustrer ses propos sur «une omission qui confine au mensonge»: la hausse boursière présentée comme le résultat d’une croissance économique. «Durant le mandat de Donald Trump (mais pas seulement), les médias financiers, dans ce cas Fox News, ont laissé entendre que les records des indices boursiers étaient dus à l’excellente performance de l’économie. Relayer la hausse boursière en 2020 en laissant croire qu’elle doit tout au seul mérite des entreprises cotées est faux. Depuis plus d’une décennie, la croissance organique des entreprises est moyenne à faible, et les records boursiers doivent beaucoup à l’argent des banques centrales qui injectent des liquidités dans les marchés de manière pratiquement continue depuis 2009.»

L’économie réelle vs la propagande financière

Répétons-le, Myret Zaki n’est ni une gauchiste ni une complotiste. Mais elle ne confond pas la communication économique et l’information, lesquelles ont «deux buts opposés», comme elle l’explique dans un chapitre de son livre. Les autres chapitres parlent de «l’impact des sponsors, mécènes et fondations» dans la désinformation économique, de la propagande, de la désinformation sur les paradis fiscaux, de la sous-estimation des déficits de l’UE…

Le dernier chapitre s’intitule Comment les 1% façonnent l’opinion. «Ce chapitre explique comment les 1% les plus riches du monde développé sont ceux aujourd’hui qui créent de facto la plupart des récits collectifs et des valeurs sociétales qui se diffusent ensuite à travers les médias et la culture. Et comment ces narratifs correspondent à l’intérêt de ceux qui les émettent, à leur vision du monde, permettent d’avancer leurs causes, leurs combats spécifiques et leurs points de vue. Qui ne coïncident pas, ou peu, avec ceux des 99%. (…) Les milliardaires sont en quelque sorte les rédacteurs en chef du monde.»

Oui, Pascal Décaillet a raison, le livre de Myret Zaki est un exercice de liberté intellectuelle. Et les lecteurs, eux, ont la liberté de chercher à s’informer ou de continuer à croire aux balivernes qu’on leur sert jour après jour.


«Désinformation économique. Repérer les stratégies marketing qui enjolivent les chiffres officiels», Myret Zaki, Editions Favre, 246 pages.

Myret Zaki présentera son livre chez Payot Lausanne, Place Pépinet 4, le samedi 12 mars, de 15h à 17h30.      

 

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