Multipolarité et démocratie: quand le discours se heurte à la réalité

Publié le 30 janvier 2026

Image générée par l’IA, fournie par l’auteur.

Le discours moral international — science contre complotisme, droit contre force — apparaît de plus en plus déconnecté des pratiques réelles du pouvoir. Il ne tient plus dans un monde devenu multipolaire et se heurte à un système néo capitaliste qui neutralise le débat public. Mais si la multipolarité révèle ce décalage, elle offre aussi la possibilité d’un autre rapport au réel et, peut-être, une opportunité de réinventer le politique.

Yves Borgeaud

A Davos, Emmanuel Macron a rappelé des principes familiers: Etat de droit, prévisibilité, science, respect, règles. «Nous sommes un espace où l’Etat de droit et la prévisibilité sont toujours la règle», affirme-t-il. Il promet «une Europe plus forte et plus autonome», et préfère «la science au complotisme» et «l’Etat de droit à la loi du plus fort».

Ces paroles représentent des idéaux, mais elles reposent sur un monde stabilisé qui n’existe plus. Les grandes puissances ne gouvernent plus uniquement par les règles, mais par leurs intérêts vitaux. Les normes deviennent des instruments, non des fondations. Le discours européen invoquant la prévisibilité et la rationalité internationale apparaît alors comme un discours incantatoire, peu soutenu par la réalité géopolitique.

L’Etat de droit à géométrie variable et la lucidité de Carney

L’Etat de droit cesse d’être un principe intangible et devient un outil stratégique, appliqué quand il protège le système et suspendu quand il gêne. Un droit à géométrie variable n’est plus un droit, mais un rapport de force, ce qui mine la légitimité démocratique. Comme l’a souligné le philosophe italien Giorgio Agamben, le glissement de l’Etat de droit vers un état d’exception permanent transforme les instruments de protection des citoyens en instruments du pouvoir, rendant l’exception la norme plutôt que la dérogation.      

En France, l’Etat de droit est soumis à un état d’urgence permanent, empêchant son exercice réel, surtout dans les moments de crise. Il devient ainsi un instrument fonctionnel du pouvoir, renforçant l’idée d’un totalitarisme doux et accentuant l’écart entre les valeurs proclamées et les pratiques effectives.

Mark Carney, ancien banquier central et acteur clé du système mondial, a mis en mots, à Davos, une réalité que beaucoup percevaient déjà: l’ordre international fondé sur des règles reposait en partie sur des fictions utiles. En reconnaissant que les plus puissants s’exonéraient des normes quand cela les arrangeait, que les règles du commerce étaient appliquées de manière asymétrique, et que le droit international s’exerçait différemment selon l’identité de l’accusé ou de la victime, il ne révèle pas un changement de paradigme. Il confirme un fonctionnement ancien et structurel, rarement admis publiquement par un acteur de son niveau.

Cette lucidité est un événement rare, mais elle n’annonce pas une transformation de fait. L’aveu ne modifie pas forcément les pratiques: il autorise simplement à reconnaître ce qui était déjà là. Carney ne rompt pas forcément avec l’ancien système mais le justifie a posteriori; il constate que le récit ne tient plus et que les justifications morales ne suffisent plus à masquer la réalité.

La lucidité de Carney ne doit pas nous endormir mais nous réveiller: reconnaître ces mensonges tolérés et la fin de leur efficacité narrative permet de comprendre que les règles ne sont jamais automatiques. Elles doivent être défendues et rendues effectives par la vigilance citoyenne.

La dérive d’un totalitarisme doux en Europe

L’Europe centralisée glisse vers un totalitarisme doux structurel. Les institutions, les traités et l’expertise concentrent le pouvoir et réduisent le débat politique réel. Les formes démocratiques — élections, parlements, médias — restent, mais leur substance se vide: les choix essentiels sont verrouillés.

En France, la verticalité croissante du pouvoir se traduit par une réduction de l’espace du débat et le recours à la contrainte: usage massif de la police, violences documentées, mutilations. Les dispositifs constitutionnels, comme le 49.3, ou des décisions votées la nuit en l’absence de nombreux parlementaires, montrent que la délibération n’est plus un préalable mais un obstacle à contourner.

Le discours moral — science, droit, rationalité — sert à légitimer le pouvoir. L’opposition devient irrationnelle, donc illégitime. La démocratie est vidée de sa substance: le citoyen cesse d’être acteur et devient sujet à encadrer.

Le rôle du néo-capitalisme et des médias

Le néo-capitalisme valorise l’efficacité et la stabilité du système plus que la vérité ou le droit. Le droit, la démocratie et la discussion deviennent des infrastructures fonctionnelles: à utiliser, à assouplir ou à contourner selon les besoins du système.

L’expertise et l’information sont souvent inféodées: financements dirigés vers le récit dominant, analyses pilotées, orientations décidées à distance. Les médias sont souvent des porte-paroles du pouvoir plutôt que des contre-pouvoirs. Ceux qui dérangent sont étiquetés et évincés du débat public: complotistes, extrême droite, antisémites, etc. Les récits dominants se diffusent même lorsqu’ils sont faux, et les corrections, lorsqu’elles existent, apparaissent rarement dans les gros titres. La science et l’information deviennent des instruments de scientisme pseudo-scientifique et de propagande, vidant le débat public de sa substance critique.

La multipolarité comme révélateur et opportunité

La multipolarité ne garantit rien, mais elle déstabilise le verrou centralisé, réintroduit le conflit, l’incertitude et la contingence. Elle ouvre de nouveaux possibles: choix économiques, industriels, diplomatiques et technologiques, tous rendus impossibles par le dogme centralisé.

Exercée avec discernement et ancrée dans une droiture intérieure, chevillée à des valeurs pratiques plutôt qu’idéologiques, la multipolarité peut être moins risquée qu’un totalitarisme doux. Dans un monde multipolaire, les conflits resteront souvent localisés et les intérêts réels primeront sur les guerres coûteuses pour de petites entités. A l’inverse, un système centralisé rigide peut justifier des guerres mondiales comme instruments de légitimation morale, le coût humain et matériel étant considéré comme négligeable ou nécessaire pour la cause défendue.

La multipolarité bien comprise offre une chance de rendre les décisions plus mesurées et responsables, tout en réintroduisant la liberté de choix et la contingence, essentielles pour que la démocratie devienne effective et ne soit pas qu’un décor à exposer au besoin. Comme le souligne Michel Maffesoli, la puissance instituante doit trouver sa place face à la puissance instituée.

Conclusion

Le discours moral international — science contre complotisme, droit contre force — se heurte à un pouvoir qui pratique l’inverse sur son propre territoire et à un système néo‑capitaliste qui neutralise le débat public.
La lucidité exprimée par Carney à Davos ne constitue pas un changement de paradigme: elle en est le symptôme. Elle révèle que le récit de l’ordre international fondé sur des règles ne tient plus dans un monde devenu multipolaire. C’est cette multipolarité — et non l’aveu de Carney — qui ouvre la possibilité d’un autre rapport au réel, d’un débat démocratique plus contradictoire, plus honnête, émancipateur, responsable qui légitime une réouverture des possibles.
Voir l’illusion se dissiper est inconfortable, mais c’est une reconquête du réel. La démocratie peut redevenir une pratique risquée, imparfaite, mais vivante — et l’histoire recommence à respirer.

S’abonner
Notification pour
2 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Sciences & Technologies

Les limites du contrôle dans le monde multipolaire

Dans un monde multipolaire de plus en plus interconnecté, la tentation du contrôle total se heurte aux lois de la complexité. A mesure que les systèmes gagnent en densité et en vitesse, les stratégies de domination révèlent leurs limites, exposant les acteurs les plus centralisateurs à des effets de retour (...)

Igor Balanovski
Sciences & Technologies

Au-delà des risques et des promesses, la force du grain de sable

Les événements récents, corroborés par la publication des derniers rapports annuels sur les risques, confirment la persistance des menaces existantes, désormais amplifiées par le développement de l’intelligence artificielle. Celles-ci s’inscrivent dans une dynamique de long terme marquée par la fragilisation des sociétés, sous l’effet conjugué des tensions géopolitiques, de l’érosion (...)

Solange Ghernaouti
Politique, Histoire

Zahra Banisadr, un regard sur l’Iran et la Suisse

Cette rayonnante personnalité neuchâteloise — elle a reçu le doctorat honoris causa en 2025, le prix de la Ville en 2015 — a une connaissance approfondie de l’Iran, son pays d’origine, du nôtre, de la France aussi. Après le fracas des manifestations iraniennes et leur abominable répression, après les commentaires (...)

Jacques Pilet
Politique

Moyen-Orient et fronde des Pays du Golfe: vers un ordre post-occidental?

Et si le véritable tournant stratégique du Moyen-Orient ne venait pas de Washington, mais du Golfe? En bloquant l’option militaire américaine contre l’Iran — au grand dam de Benjamin Netanyahou — les monarchies du Golfe actent une rupture historique: fin de l’alignement automatique, rejet du risque israélien et entrée assumée (...)

Hicheme Lehmici
PolitiqueAccès libre

Big Donald et l’attaque de la diligence groenlandaise

Tel un hors-la-loi, Trump s’est attaqué au Groenland. Il frappera encore. Les Européens, après des décennies de léchage de bottes et de soumission, se retrouvent médusés et impuissants face à cette tentative de hold-up qu’ils croyaient impossible. Mais jusqu’à quand accepterons-nous de nous laisser humilier et vassaliser, alors que d’autres (...)

Guy Mettan
Economie, PolitiqueAccès libre

Une Allemagne brisée: l’Europe face à son suicide économique

En 2026, l’Allemagne affronte une crise industrielle profonde qui dépasse le simple cycle économique. La première économie européenne paie l’empilement de choix politiques ayant fragilisé son appareil productif, sur fond d’énergie coûteuse, de pressions géopolitiques et de transition verte mal conçue. L’UE est désormais confrontée à ses contradictions.

Michel Santi
Politique

Taïwan sous pression: jusqu’où la Chine est-elle prête à aller?

L’achat massif d’armes américaines par Taïwan, suivi de manœuvres militaires chinoises d’ampleur inédite, illustre la montée des tensions dans le détroit. Entre démonstrations de force et stratégies de dissuasion, Pékin teste les limites sans franchir le point de non-retour. Mais face à des enjeux économiques et géopolitiques majeurs, le risque (...)

Jonathan Steimer
Politique

L’Europe devrait renouer avec l’Afrique sans discuter

A force de crises et de maladresse diplomatique, l’Europe a laissé s’éroder son influence en Afrique. Celle-ci est pourtant un partenaire clé pour l’avenir européen. Tandis que la concurrence s’impose sur le continent, Bruxelles et ses Etats membres amorcent un timide réajustement. Mais pour renouer avec des partenaires africains lassés (...)

Guy Mettan
Philosophie

Les non-dits du monde multipolaire

Le nouveau contexte mondial en pleine reconfiguration se situe non seulement dans un espace à comprendre, mais aussi dans un temps particulier à reconnaître.

Igor Balanovski
Politique

Ce que change le raid de Caracas

Donald se voit en maître du monde. Même enivré par sa gloriole, il ne tardera pas à découvrir les revers de la médaille. Au-delà de la violation du droit international — les Américains sont coutumiers du fait — il convient de cerner les effets de son grand coup. En particulier (...)

Jacques Pilet
Politique

Venezuela: le retour brutal de la doctrine Monroe

L’enlèvement de Nicolás Maduro par les Etats-Unis constitue une rupture majeure du droit international et un signal géopolitique fort. Derrière l’opération militaire, se dessine le retour assumé de la doctrine Monroe et l’usage décomplexé de la coercition contre les Etats engagés dans la multipolarité.

Hicheme Lehmici
Accès libre

«Il ne s’agit pas de réfuter ses analyses, mais de les rendre inaccessibles»

L’article de Jacques Pilet sur les sanctions dont est victime Jacques Baud, ex-colonel suisse des services de renseignement, ex-expert de l’ONU, ex-délégué auprès de l’OTAN, a suscité de nombreux commentaires, dont celui-ci qui nous semble particulièrement intéressant.

Bon pour la tête
PolitiqueAccès libre

Rogner les libertés au nom de la démocratie

Il se lève, en Europe, une vague de fond, peu bruyante, qui néanmoins atteint au cœur ce à quoi nous tenons tant: la liberté d’expression. Partout, les Etats concoctent des appareils de surveillance des propos qui courent. Nous avons parlé ici des tracasseries policières et judiciaires — surtout en Allemagne (...)

Jacques Pilet
Economie

Affrontement des puissances économiques: la stratégie silencieuse des BRICS

Alors que l’Occident continue de penser la puissance à travers les marchés financiers et les instruments monétaires, les BRICS avancent sur un autre terrain: celui des ressources, des infrastructures de marché et des circuits de financement. Sans rupture spectaculaire ni discours idéologique, ce bloc hétérogène participe à une recomposition géoéconomique (...)

Hicheme Lehmici
Politique

Pendant que l’Europe s’adonne à la guerre, le reste du monde avance

Les violences spectaculaires, les discours alarmistes et l’emballement idéologique ne relèvent pas du hasard. Mais tandis que l’Europe s’enferme dans la fureur et une posture irresponsable, le reste du monde esquisse les contours d’un ordre mondial alternatif fondé sur le dialogue, la retenue et la multipolarité.

Guy Mettan
PolitiqueAccès libre

Arctique et Grand Nord: la bataille mondiale a bel et bien commencé

La fonte accélérée des glaces transforme la région en nouveau centre névralgique de la puissance mondiale: routes maritimes émergentes, ressources stratégiques et militarisation croissante y attisent les rivalités entre pays. Le Grand Nord — dominé pour l’heure par Moscou — est devenu le théâtre où se redessinent les rapports de (...)

Hicheme Lehmici