«Il ne s’agit pas de réfuter ses analyses, mais de les rendre inaccessibles»

Publié le 9 janvier 2026

En médaillon: Jacques Baud, ex-colonel suisse des services de renseignement, ex-expert de l’ONU, ex-délégué auprès de l’OTAN, sanctionné par l’Union européenne. © Shutterstock et DR

L’article de Jacques Pilet sur les sanctions dont est victime Jacques Baud, ex-colonel suisse des services de renseignement, ex-expert de l’ONU, ex-délégué auprès de l’OTAN, a suscité de nombreux commentaires, dont celui-ci qui nous semble particulièrement intéressant.

Un commentaire de Yves Borgeaud à propos de l’article de Jacques Pilet du 19 décembre Rogner les libertés au nom de la démocratie

Les intertitres sont de la rédaction

Ce qui arrive est inquiétant, mais parfaitement logique et cohérent du point de vue d’une idéologie dominante désormais bien installée en Europe. La normalisation de la surveillance des discours, justifiée au nom de la lutte contre la désinformation, s’exerce sans garanties procédurales, sans débat public réel et sans pluralité d’interprétations — autrement dit, dans le cadre étroit d’une raison close. Cette dérive n’est pas un accident. Elle s’inscrit dans une architecture politique et économique plus vaste: celle du système néolibéral européen à visée mondialiste, dont les tensions internes deviennent chaque jour plus visibles.

L’Union européenne se présente comme un projet démocratique fondé sur des valeurs — droits fondamentaux, Etat de droit, liberté d’expression. Mais dans les faits, ces principes sont structurellement subordonnés à des impératifs économiques et géopolitiques. Le cœur du pouvoir européen ne réside pas dans la délibération citoyenne, mais dans les traités, les règles budgétaires, les accords commerciaux et les grands «deals» conclus entre institutions, multinationales, acteurs financiers et industries stratégiques. La démocratie y est tolérée tant qu’elle ne perturbe pas le bon fonctionnement du marché.

Neutraliser le débat par la disqualification morale ou par la sanction administrative

Ce renversement est décisif. Dans une démocratie véritablement subsidiaire, l’économie est un moyen au service du politique et du bien commun. Dans l’Union européenne actuelle, c’est l’inverse: le politique devient un instrument de stabilisation d’un ordre économique donné. Toute contestation profonde de cet ordre est alors perçue non comme un désaccord légitime, mais comme une menace systémique. D’où la tentation de neutraliser le débat en amont, par la disqualification morale ou par la sanction administrative.

La sanction infligée à Jacques Baud illustre parfaitement cette logique. Il ne s’agit pas de réfuter ses analyses, mais de les rendre inaccessibles, inaudibles, voire socialement toxiques. Le procédé est révélateur: pas de procès, pas de contradiction, pas de droit de réponse. Une décision technocratique, opaque, justifiée par des catégories floues — «propagande», «complotisme» — devenues des instruments de gouvernement. Nous ne sommes plus dans une démocratie délibérative, mais dans une gestion des récits.

Ce glissement est cohérent avec l’idéologie néolibérale elle-même. Un système qui se présente comme rationnel, scientifique et inévitable finit toujours par considérer la critique comme une irrationalité dangereuse. Or le néolibéralisme européen est aujourd’hui traversé de contradictions majeures: promesse de souveraineté populaire contre réalité d’une gouvernance hors sol, discours de paix contre escalade militariste, défense proclamée des droits humains contre violations procédurales manifestes. Mais ce système n’est plus capable de voir ses propres incohérences, aveuglé par ses angles morts idéologiques.

«En réduisant le champ du dicible, on réduit le champ du pensable»

L’aveuglement n’est pas seulement institutionnel, il est culturel. En réduisant le champ du dicible, on réduit mécaniquement le champ du pensable. La société s’habitue à des récits simplifiés, manichéens, émotionnels. La complexité devient suspecte. La nuance est interprétée comme une trahison. C’est ainsi que s’installe une ploutocratie douce: un pouvoir concentré entre quelques grands acteurs économiques et politiques, protégé non par la force brute, mais par la gestion de l’opinion et la moralisation du débat.

Ce que nous vivons n’est donc pas seulement une crise de la liberté d’expression, mais une crise de la démocratie comme processus vivant. Une démocratie sans conflit réel, sans pluralité authentique, sans contestation structurée, n’est plus qu’une façade procédurale. Elle subsiste formellement, mais se vide de sa substance.

Résister à cette dérive ne consiste pas à défendre indistinctement toutes les opinions, mais à défendre le droit au dissensus, à l’erreur, à l’analyse non alignée. Cela implique de renverser la hiérarchie actuelle des priorités: redonner à la politique ouverte sa primauté sur l’économie, au débat transdisciplinaire sa primauté sur la gestion technocratique, et à l’intelligence collective sa primauté sur la peur.

Sans cela, l’Union européenne risque de réussir une prouesse historique: préserver les formes de la démocratie tout en en détruisant l’esprit. ET UNE DÉMOCRATIE QUI NE SUPPORTE PLUS D’ÊTRE INTERROGÉE FINIT TOUJOURS PAR SE DISSOUDRE DANS CE QU’ELLE PRÉTEND COMBATTRE.

La Suisse hésite-t-elle à se positionner par prudence stratégique, ou cette retenue révèle-t-elle une proximité — assumée ou non — avec les mêmes forces idéologiques et intérêts ploutocratiques qu’elle prétend observer à distance?

Yves Borgeaud

S’abonner
Notification pour
2 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Economie, Politique

La valse opaque des milliards européens

L’Union européenne a construit un système de solidarité entre les régions et les Etats qui a fait ses preuves. Mais son opération de soutien lors de la crise Covid a débouché sur un cafouillage total. C’est la Cour des comptes européenne qui le dit. Et gare aux cadeaux pour l’Ukraine.

Jacques Pilet
Société

Souriez, vous êtes filmés… dans votre bagnole

Le communiqué de l’Office fédéral des routes n’a pas fait grand bruit. Aligné sur une décision de l’Union européenne, il exige que, dès juillet 2026, toutes les voitures neuves mises sur le marché comportent une caméra braquée sur le visage du conducteur, pour l’alerter en cas d’inattention. L’Etat pense à (...)

Jacques Pilet
Politique

Les accords Suisse-UE cachent «une intégration sans précédent» à l’UE

L’expression «Bilatérales III», soigneusement choisie par le Conseil fédéral, minimiserait les conséquences constitutionnelles des accords entre la Suisse et l’Union européenne signés le 13 mars dernier, sur lesquels le peuple se prononcera. C’est la conclusion du professeur émérite Paul Richli, mandaté par l’Institut de politique économique suisse de l’Université de (...)

Martin Bernard
Politique

L’Europe de l’Est restera turbulente

Soulagement, cris de victoire à Bruxelles et dans plusieurs capitales. Viktor Orban écrabouillé par les électeurs hongrois, l’UE célèbre le coup porté au «national-populisme». Courte vue. Le nouveau premier ministre est un conservateur nationaliste endurci et, dans le voisinage est-européen, d’autres pouvoirs feront encore grincer la machine.

Jacques Pilet
Politique

Vainqueur ou vaincu, Viktor Orban continuera à compter

A quelques jours d’échéances électorales décisives en Hongrie et en Bulgarie, l’Union européenne tente, une fois de plus, de peser sur des scrutins à haut risque politique pour elle. Entre tensions avec Budapest, recomposition des forces à Sofia et montée des courants souverainistes, les résultats de ces élections pourraient compliquer (...)

Guy Mettan
Politique, Philosophie

Les «Lumières sombres» ou le retour de la tentation monarchique aux Etats-Unis

Et si la démocratie libérale n’était qu’une illusion? Derrière cette hypothèse se déploie la pensée des «Lumières sombres», une nébuleuse intellectuelle radicale qui séduit une partie des élites technologiques et politiques américaines, jusqu’à l’entourage de Trump lui-même.

Martin Bernard
Politique

Les Européens entraînés dans le chaos

La guerre au Moyen-Orient nous concerne plus que nous ne le ressentons. Avec, bien sûr, les fâcheux effets économiques. Avec la dérisoire question des touristes bloqués. Mais, bien plus encore, parce qu’elle révèle nos faiblesses et nos contradictions.

Jacques Pilet
Politique, Histoire, Philosophie

La philosophie et la haine de la démocratie

Depuis Platon, la philosophie occidentale entretient un rapport ambivalent, souvent hostile, à la démocratie. Derrière l’éloge contemporain de cette dernière se cache une méfiance profonde à l’égard du «dêmos», le peuple, jugé instable, passionnel ou incapable de vérité. Et si la «vraie» démocratie ne pouvait advenir qu’au prix d’une transformation (...)

Barbara Stiegler
Politique

L’Europe dans le piège américain

«Etre un ennemi des Etats-Unis peut être dangereux, mais être leur ami est fatal», affirmait Henry Kissinger. Les Européens, qui voient leur position stratégique remise en cause, en font aujourd’hui l’amère expérience. Pourtant, aussi brutale et déconcertante soit-elle, la nouvelle stratégie géopolitique américaine a cela de bon qu’elle secoue l’Europe. (...)

Georges Martin
Politique

Sahara occidental: la realpolitik contre l’autodétermination

Entre principes juridiques et rapports de force, le Sahara occidental reste un révélateur des tensions qui traversent la scène internationale. Ajustements diplomatiques européens, repositionnements américains, choix français et posture algérienne illustrent les contradictions d’un dossier où se croisent décolonisation inachevée, enjeux de souveraineté et intérêts stratégiques. Au-delà du conflit territorial, (...)

Nordine Saadallah
Politique

Racisme: reconnaître le privilège blanc est un acte politique

La vidéo des Obama grimés en singes a choqué. Pourtant, le racisme n’est pas constitué uniquement de propos haineux ou de déviances morales condamnables. Le diable se cache aussi dans les détails et les rapports de pouvoir. L’Union européenne vient d’adopter une nouvelle stratégie antiraciste qui reconnaît l’existence d’un racisme (...)

Corinne Bloch
PolitiqueAccès libre

Multipolarité et démocratie: quand le discours se heurte à la réalité

Le discours moral international — science contre complotisme, droit contre force — apparaît de plus en plus déconnecté des pratiques réelles du pouvoir. Il ne tient plus dans un monde devenu multipolaire et se heurte à un système néo capitaliste qui neutralise le débat public. Mais si la multipolarité révèle (...)

Bon pour la tête
Politique

Une schizophrénie helvétique

A Davos comme ailleurs, la Suisse continue de faire illusion sur sa neutralité et son rôle de médiatrice. Mais la réalité est tout autre: elle participe à des exercices de l’OTAN, s’implique contre la Russie et souhaite signer avec l’UE des accords qui, loin d’être uniquement techniques, transformeront ses institutions. (...)

Georges Martin
Politique, Histoire

Zahra Banisadr, un regard sur l’Iran et la Suisse

Cette rayonnante personnalité neuchâteloise — elle a reçu le doctorat honoris causa en 2025, le prix de la Ville en 2015 — a une connaissance approfondie de l’Iran, son pays d’origine, du nôtre, de la France aussi. Après le fracas des manifestations iraniennes et leur abominable répression, après les commentaires (...)

Jacques Pilet
Politique

L’Europe devrait renouer avec l’Afrique sans discuter

A force de crises et de maladresse diplomatique, l’Europe a laissé s’éroder son influence en Afrique. Celle-ci est pourtant un partenaire clé pour l’avenir européen. Tandis que la concurrence s’impose sur le continent, Bruxelles et ses Etats membres amorcent un timide réajustement. Mais pour renouer avec des partenaires africains lassés (...)

Guy Mettan
Politique

Bataille pour la liberté d’expression

Dans plusieurs pays européens, les prises de parole publiques déviant du récit dominant sur divers sujets, tels que la guerre en Ukraine, sont diffamées par les grands médias et, parfois, poursuivies par les appareils d’Etat. On l’a vu avec la lourde sanction qui a frappé l’ex-colonel suisse Jacques Baud. L’UE (...)

Jacques Pilet