Le lobbyisme sous notre coupole a de beaux jours devant lui

Publié le 13 janvier 2023

© Roland Zh – CC BY-SA 3.0

L'association des petits paysans a déposé le 21 novembre dernier la pétition «Chaque ferme compte» demandant au Conseiller fédéral Guy Parmelin de prendre des mesures contre la disparition des fermes et de renforcer une agriculture diversifiée face aux problématiques du climat et de la biodiversité. Sa prise de position interpelle.

Depuis de nombreuses décennies, l’agriculture suisse ne connaît qu’une seule direction: de moins en moins d’agriculteurs cultivent des surfaces de plus en plus grandes. Une évolution que l’on appelle aussi «mort des paysans» ou «mort des fermes». Rien que l’année dernière, près de 500 fermes ont fermé définitivement leurs portes en Suisse. Au cours des 40 dernières années, le nombre d’exploitations agricoles suisses a diminué de plus de la moitié. Néanmoins, aujourd’hui comme hier, le nombre de personnes cherchant une ferme est supérieur à celui des chefs d’exploitation qui transmettent leur ferme en dehors de la famille. Cela est dû à une combinaison complexe d’obstacles financiers, légaux et sociaux.

Un des points que l’association critique se trouve dans le droit foncier rural. La limite des UMOS1 joue un rôle décisif, car elle définit une exploitation comme artisanale ou non. Dans la plupart des cantons, ce seuil est fixé à 1,0 UMOS. Légalement, les cantons ont la possibilité d’abaisser la limite UMOS jusqu’à 0,6 UMOS, ce que certains ont fait. La pétition demande que les petites exploitations puissent elles aussi bénéficier des possibilités de développement et de conditions-cadres simplifiées pour la remise de l’exploitation.

Un autre point essentiel relevé est la biodiversité. Si l’on veut lutter contre la crise climatique et mettre fin à la disparition des insectes et des oiseaux, il faut aussi mettre fin à la disparition des fermes. Celle-ci s’accompagne souvent de la perte de structures agricoles, par exemple la suppression des haies pour regrouper les champs existants. C’est ainsi que l’on perd un espace vital important pour les animaux et les plantes.

Dans sa prise de position mi-décembre, le Conseil fédéral souligne que l’agrandissement progressif des exploitations conduit à une plus grande professionnalisation et à une meilleure efficacité. Si l’on s’en tient à la politique, les agriculteurs doivent donc exploiter de manière toujours plus rationnelle et intensive. Une doctrine qui est plus facile à suivre avec des fermes plus grandes, car les investissements dans de nouvelles machines agricoles seraient ainsi plus rapidement amortis.

Que notre ministre de l’Agriculture Guy Parmelin ne montre aucun intérêt pour défendre la petite structure agricole n’est pas nouveau. Il a été vice-président du conseil d’administration de la Fédération des Coopératives Agricoles Suisses (Fenaco) durant des nombreuses années. Fenaco est une entreprise organisée sous forme de coopérative, et est issue de la fusion en 1993 de six fédérations de coopératives agricoles. Par cette immense structure avec 11’000 employés et un chiffre d’affaires de 7 milliards de francs, elle fournit aux agriculteurs les moyens de production (semences, fourrage, engrais, machine agricoles), transforment et commercialisent les fruits, légumes, bétail et est devenue ainsi l’un des acteurs les plus importants dans le secteur de l’agriculture suisse. Parmelin soutiendra toujours ses amis de la Fenaco, pour le meilleur et pour le pire et au détriment des petites structures agricoles.

Ce qui est en revanche beaucoup plus inquiétant, c’est le fait que les citoyens suisses, particulièrement les citadins, électeurs verts et socialistes, facilement indignés par toutes sortes de sujets, n’émettent pas une once de critique pour Parmelin et ses prises de position. La séquence politique du mois dernier entre l’association des petits paysans et Parmelin montre qu’il y a une défaillance dans notre société où ne comptent plus que les «buzz» sous forme d’initiatives chocs qui atteignent les citoyens, et que les habitants ordinaires de nos villes, certainement trop occupés par une multitude d’obligations, ne sont pas en mesure de s’intéresser de manière plus approfondie aux autres sujets.

Sur cette base, le lobbying sous la coupole a effectivement de beaux jours devant lui.


1Unité de main d’œuvre standard qui sert à mesurer la taille d’une exploitation au moyen de facteurs standardisés basés sur des données d’économie du travail.

Lire aussi:

Les petits paysans seraient plus productifs que l’agriculture industrielle

https://www.petitspaysans.ch/wp-content/uploads/2020/06/Dossier_Diversite-resistance-crise.pdf

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Politique

L’affaire Abunimah ou la faillite de l’Etat de droit suisse

En 2025, Ali Abunimah, un journaliste palestino-américain, était arrêté à Zurich. Enfermé pendant trois jours, il a été expulsé, menotté. Depuis, la Confédération, désavouée par les tribunaux, a reconnu ses torts. Mais elle continue d’esquiver la question centrale: sur ordre de qui Abunimah a-t-il été arrêté? Quels conflits d’intérêts ou (...)

Laurent Desaison
Politique

Service de renseignement ou de propagande?

Le récent rapport présenté par Serge Bavaud, chef du Service de renseignement de la Confédération depuis novembre 2025, sonne l’alarme: la Russie mène une «guerre hybride» contre la Suisse. Le but est évident: inquiéter la population afin qu’elle accepte l’incessante augmentation des crédits militaires.

Jacques Pilet
Politique

Justice et politique, l’opaque méli-mélo

La Suisse fait volontiers la morale au monde entier. La leçon de démocratie commence par la séparation des pouvoirs et l’indépendance des juges. Fort bien. Mais chez elle, qu’en est-il? Le coup d’œil est troublant.

Jacques Pilet
PolitiqueAccès libre

La Suisse fracturée?

C’est en tout cas ce que redoute Thomas Aeschi, chef du groupe parlementaire UDC au Conseil national. Il lance un cri d’alarme après le rejet de l’initiative sur la Suisse à dix millions qu’il avait concoctée avec ses amis il y a quatre ans.

Jacques Pilet
Politique

La mise en spectacle du monde et ses trompe-l’œil

De tout temps, les puissants ont usé de leur image et de leur verbe pour s’affirmer. Dans des mises en scène cadrées, contrôlées. Mais avec la technologie d’aujourd’hui, la fiction devient envahissante. Le G7 d’Evian, qui n’a rien produit de concret, ne fut qu’un show orchestré. Scruté aussi par une (...)

Jacques Pilet
Société

Assassinat ou suicide? Les zones d’ombre persistent autour de la mort de Marilyn Monroe

Le destin de la célèbre actrice continue de fasciner autant qu’il interroge. Plus de soixante ans après sa mort, les circonstances de son décès nourrissent d’innombrables controverses. La version officielle, lacunaire, a fait fleurir de nombreuses théories alternatives. A l’occasion du centenaire de la naissance de la star, plongée dans (...)

Martin Bernard
Politique

Tunisie, la grande désillusion

Sous le régime de Kaïs Saïed, le pays qui incarna le «printemps arabe» est devenu une vaste cage. Économie sinistrée, presse muselée, opposants derrière les barreaux: quinze ans après la révolution du jasmin, la Tunisie se bat contre ses vieux démons.

Sid Ahmed Hammouche
Politique, Sciences & Technologies

Les grandes oreilles d’Elon Musk pourraient espionner l’Europe depuis la Suisse

A Loèche, en Valais, l’installation de 40 antennes Starlink relance les inquiétudes autour de la souveraineté numérique suisse. Derrière ce projet porté par SpaceX se profile la question de l’accès des autorités américaines aux données transitant par le sol helvétique. Entre soupçons d’anciennes collaborations avec la NSA et extraterritorialité du (...)

Martin Bernard
Politique

Ce que la votation du 14 juin dit de nos fantasmes

Les «pour» et les «contre» l’initiative «Pas de Suisse à dix millions» échangent dans les médias des arguments rationnels, des chiffres, des prévisions, des hypothèses d’avenir. C’est le jeu. Un peu court. Le sujet est aussi émotionnel. Normal, puisque l’on parle de notre pays, de notre futur, de la vie (...)

Jacques Pilet
Economie, PolitiqueAccès libre

Plus d’heures de travail, moins de salaire

Alors qu’en Suisse les hôpitaux, les EMS et de nombreux secteurs peinent à recruter, le Parlement fédéral multiplie les attaques contre le droit du travail. Conditions de travail dans les soins, salaires minimaux, travail dominical ou temps partiel: sous la pression des milieux patronaux et des assureurs, plusieurs protections des (...)

Bon pour la tête
Politique, Culture

Sommes-nous entrés dans une nouvelle ère politique?

Après son roman très remarqué «Le Mage du Kremlin», Giuliano da Empoli nous livre, dans cet «essai littéraire», une analyse aussi incisive que mémorable de la scène politique internationale. Compte rendu de rencontres entre puissants auxquelles il a assisté à différents titres, mise en garde contre l’insouciance avec laquelle nous (...)

Bon pour la tête
PolitiqueAccès libre

Jusqu’où la Suisse peut-elle absorber la croissance de sa population?

Michel Vonlanthen réagit à l’article de Jacques Pilet «Trop d’étrangers? Vieux débat… sur l’avenir». En prévision de la votation du 14 juin prochain sur l’initiative populaire «Pas de Suisse à 10 millions!», il analyse les tensions liées à la croissance démographique en Suisse et interroge le rôle des dynamiques économiques (...)

Bon pour la tête
Economie, Politique

Trop d’étrangers? Vieux débat… sur l’avenir

L’initiative contre une Suisse à dix millions divise dans toutes les couches de l’opinion. Les «pour» et les «contre» ont de bonnes raisons. Au-delà des consignes de partis, jetons un regard sur le passé et les futurs possibles.

Jacques Pilet
Politique

Sortir du nucléaire: un choix de raison pour l’avenir de la Suisse

Face aux risques majeurs, aux coûts croissants et aux évolutions technologiques, le nucléaire apparaît comme une impasse pour la Suisse. A l’inverse, les énergies renouvelables et la production décentralisée offrent une voie sûre, durable et économiquement viable. Il est temps de repenser notre modèle énergétique en misant sur l’autonomie locale (...)

Bon pour la tête
Politique, Sciences & Technologies

e-ID: le TF valide malgré les soupçons d’ingérence

En écartant pour des motifs formels des recours visant Swisscom, Ringier et TX Group, entreprises soupçonnées d’ingérence dans le référendum sur l’e-ID de septembre 2025, le Tribunal fédéral valide un scrutin au résultat serré sans trancher sur le fond. Une décision qui laisse en suspens des questions sensibles sur l’influence (...)

Anne Voeffray
Economie, PolitiqueAccès libre

Des villes néerlandaises interdisent la publicité pour la viande

A Amsterdam, la publicité pour la viande disparaît peu à peu de l’espace public au nom de la lutte contre le changement climatique. Cette décision, déjà suivie par plusieurs villes néerlandaises, relance un débat sensible: jusqu’où peut-on encadrer la consommation pour des raisons écologiques? En Suisse, où la promotion de (...)

Bon pour la tête