La fièvre xénophobe face au choc des réalités

Publié le 4 octobre 2024

En mai dernier, Marine Le Pen est invitée de Europa Viva 24, une convention des partis populistes et ultraconservateurs européens à Madrid. © Vox España – communication du parti Vox

La terrifiante escalade de la guerre au Moyen-Orient ne devrait pas nous détourner des périls intérieurs en Europe. Partout ou presque montent, à divers degrés, les clameurs nationalistes. Les mouvances qui se profilent ainsi sont en progrès en Allemagne, en Autriche, en France et l’une est au pouvoir en Italie. Avec une rengaine: chassez les étrangers! Stop à l’immigration! Or, dans les faits apparaissent bien des nuances, bien des contradictions… A voir de plus près.

Contrastes avec la Suisse. A la différence des autres, son patriotisme ne dérape guère dans les excès. L’UDC peut parfois dégager des relents xénophobes à la marge mais elle s’est assagie depuis le temps lointain où quelques-uns tempêtaient contre… les Italiens. Sa participation à tous les échelons des pouvoirs l’a amenée à la raison, à la dignité. Elle apporte une part nécessaire au débat. Autour de nous en revanche…

En Autriche, l’avancée du FPÖ (Freiheitliche Partei Österreichs), fondé en 1955, est notable (29% des voix) mais ne le mènera pas au pouvoir. C’est un vieil acteur de la scène autrichienne qui eut d’autres heures de gloire, en dépit des affinités néonazies de certains en son sein. Le terrain lui est favorable: avec 20% d’étrangers, beaucoup de voisins mais aussi d’immigrés venus de loin. Le leader du parti, Herbert Kickl, totalement centré sur ce sujet, admire le Hongrois Orbán, apprécie moins Giorgia Meloni… Car la Première ministre italienne, elle aussi portée au pouvoir par la vague nationaliste et anti-migrants, voit les faits en face. L’économie italienne tourne pour une grande part, et de plus en plus, grâce à la force de travail des étrangers. De plus Mme Meloni reste très attachée à l’Union européenne. Tout en la critiquant à raison. Etiquettée comme «populiste», elle se montre inventive. Seule parmi les dirigeants européens à se rendre en Tunisie et en Libye pour marchander des freins aux départs de migrants sur la Méditerranée. Ces mesures ont réduit le nombre des arrivées de 64%. Les discours, c’est bien beau, mais une fois aux affaires, le choc des réalités exige d’autres qualités.

Même expérience en Allemagne. L’AfD y progresse, surtout à l’Est, ainsi que le jeune parti de Sarah Wagenknecht, dans un registre plus diversifié et nullement haineux. Mais la droite de la droite n’a aucune perspective d’arriver au pouvoir, avec moins d’un tiers de l’électorat. Même si les excités de l’extrême gauche et des Verts (90 parlementaires!) n’obtiennent pas son interdiction, demandée au mépris des règles démocratiques. Comme en Italie, l’industrie, déjà fragilisée par le coût de l’énergie, et certains services, comme la santé, la restauration et l’hôtellerie, fonctionnent surtout grâce à la main d’œuvre étrangère. Au point que le gouvernement vient de conclure un accord avec le Kenya pour faire venir des forces de travail formées de ce pays où le chômage est massif.

Autre leçon qu’escamotent ceux qui rêvent d’élever toujours davantage les barricades nationales, la Grande-Bretagne. Trop d’étrangers! C’est ce qui a fait passer le Brexit. Le résultat: près d’un million de travailleurs qualifiés européens ont quitté l’île, en raison des tracas administratifs et de la crise économique. Mais ensuite le royaume a connu une envolée du flux des migrants en provenance d’Afrique et d’Asie (745’000 en 2022 et 685’000 en 2023).

Ces réalités ne sont guère évoquées en France dans le débat surchauffé sur l’immigration. Les chiffres? En 2023, elle a émis 320’000 permis de séjour, y compris pour les Européens, et constaté 100’000 entrées illégales. Nul ne conteste que se posent de sérieux problèmes avec une grande part de la population d’origine maghrébine, nombreuse à détenir la nationalité française mais non intégrée, «communautariste» comme on dit. Un casse-tête, il est vrai, mis en tête de l’actualité sur certaines chaînes TV à des fins politiques évidentes, dans un défilé incessant de faits divers choquants.

La colère monte, monte et les discours dérapent. Paradoxalement assez peu du côté de Marine Le Pen et de son RN. Mais voilà qu’au sein même du nouveau gouvernement, sous la houlette du sage Barnier, on entend des voix dans l’outrance. Le ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, membre des Républicains, martèle tous les jours des slogans «anti-migrants». Il profite de l’émotion suscitée par l’assassinat de la jeune Philippine pour réclamer l’expulsion systématique des délinquants étrangers ou double-nationaux, quitte à leur enlever le passeport français. Comme l’Algérie et le Maroc refusent de les accueillir, le ministre les menace de sanctions. Et tend encore les déjà mauvaises relations avec le sud de la Méditerranée. Au quotidien, ces diatribes pourrissent un peu plus le climat entre la population dite «de souche» et les Maghrébins, quelles que soient leur attitude et leur position dans la société. Ceux-ci ont le sentiment, non sans raisons, qu’on les rend coupables de tout ce qui ne va pas en France.

Plus graves encore sur le fond, les déclarations de ce même ministre qui s’en prend à la justice et à ses fondements: «L’Etat de droit, ça n’est pas intangible, ni sacré. (…) C’est un ensemble de règles, une hiérarchie des normes, un contrôle juridictionnel, une séparation des pouvoirs, mais la source de l’Etat de droit, c’est la démocratie, c’est le peuple souverain». L’historien Edouard Husson, dans le Courrier des stratèges, le corrige: «Première erreur philosophique fondamentale: le mot “état”, dans “état de droit”, ne fait pas référence à “l’Etat” mais au latin “status”, la “situation”, le “statut”. Retailleau n’est pas le seul à incriminer. 90% de la classe politique française commet l’erreur. Et les médias mettent quasi-systématiquement une majuscule là où il n’en faut pas (…) L’état de droit, précisément, est intangible et sacré. On vit dans le droit ou non. Je comprends bien que si le ministre de l’Intérieur croit que c’est l’Etat qui décrète le droit, alors oui, ….l’Etat s’attribue tous les droits. » 

Ce ne sont évidemment pas ces réflexions politico-philosophiques qui troubleront le nouveau chroniqueur de LCI. Louis Sarkozy, fiston (26 ans) de l’ex-Président, filleul du propriétaire de la chaîne, Martin Bouygues, grand ami de son père. Fraîchement débarqué des Etats-Unis, dont il a aussi la nationalité, sans réelle formation journalistique, il ne s’embarrasse pas de «l’état de droit». Il lance à l’antenne à propos des opérations israéliennes à Gaza et au Liban: «Qu’ils crèvent, qu’ils crèvent tous… Israël fait le travail de l’humanité!» Le cri de haine en lieu et place de l’analyse. Applaudi le lendemain à l’antenne par Sarkozy père.

Inutile de dire que les réseaux sociaux s’embrasent dans tous les sens sur cette affaire comme sur la thématique migratoire.

Pauvre France qui, en plus de sa panade économique et politique, s’échauffe ainsi, des hauteurs ministérielles jusqu’au ras d’un paysage médiatique trop souvent affligeant.

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