L’industrie européenne sacrifiée sur l’autel des intérêts atlantistes

Publié le 11 novembre 2022

Cérémonie d’ouverture du gazoduc Nord Stream 1 en Allemagne, en novembre 2011. Au premier plan le Premier ministre français François Fillon, la Chancelière Angela Merkel et le Président russe Dmitri Medvedev. – © kremlin.ru / Source officielle

Depuis le début de l’intervention russe en Ukraine et des sanctions du bloc occidental, force est de constater que les grands perdants de toute cette affaire sont les Européens, qui ont vu leurs factures énergétiques exploser, particulièrement dans les pays qui dépendent du prix du gaz pour leur industrie. Après presque 2 ans de perturbations à cause de la crise sanitaire, voilà un deuxième coup très dur. Mais qu’en est-il des gagnants, ceux qui ont un intérêt objectif à ce que cette situation chaotique en Ukraine continue? Décryptage.

Bien entendu, les premières victimes du conflit en Ukraine sont les populations ukrainiennes, qui non contentes de risquer leurs vies, voient leurs infrastructures et industries détruites. Et si les Russes paient également un lourd tribut en termes de vies humaines et d’infrastructures, il apparaît que l’une des principales victimes collatérales de ce conflit et des sanctions prises contre la Russie, c’est le tissu industriel européen. Pourquoi?

Pour bien comprendre, il faut décortiquer le succès économique et industriel allemand depuis deux décennies. L’Allemagne est la première économie de la zone euro et surtout la principale dans le secteur industriel. Elle dégage historiquement un bénéfice très élevé sur ses exportations (automobiles, machines-outils, pièces détachées, produits chimiques). Ce succès s’explique par une production considérée de haute qualité et compétitive sur le marché international grâce à trois grands facteurs:

  1. Une monnaie (l’Euro) sous-évaluée par rapport à la productivité allemande;
  2. Une main-d’œuvre peu chère à disposition grâce à l’intégration des pays d’Europe de l’Est dans le marché commun et Schengen et aux réformes Schröder, dites «Hartz», sur le marché du travail en Allemagne au début des années 2000;
  3. Une énergie abondante et bon marché livrée par les gazoducs venant de Russie, qui permettent une alimentation en électricité et en gaz naturel stable de l’industrie allemande.

Or, en raison du sabotage des gazoducs Nord Stream 1 et 2 reliant directement la Russie à l’Allemagne, ainsi que des sanctions économiques prises contre la Russie, la troisième clé de la réussite industrielle allemande est très fortement remise en question. De plus, avant 2014 et les événements de la place Maïdan à Kyiv, la Russie était un partenaire économique privilégié des Allemands, ce qui a fortement diminué avec la montée des tensions puis du conflit en Ukraine. La question qui se pose donc est: qui a intérêt à réduire voire détruire une partie de l’appareil productif allemand et donc européen (car beaucoup de PME européennes sont des fournisseurs des grandes entreprises allemandes, y compris des Suisses)?

Avant de désigner des coupables en dehors du continent européen, il faut d’abord dire que l’Europe (donc l’Allemagne) s’est sabordée toute seule, à la fois en détruisant à petit feu le parc électronucléaire européen au profit des énergies renouvelables couplées à des centrales à gaz ou au charbon pour gérer l’intermittence, tout en corrélant le prix du gaz au prix de l’électricité dans l’Union européenne afin d’éviter que la France ne soit trop compétitive grâce à son parc électronucléaire de deuxième génération construit à la fin des années 70, puis en appliquant des sanctions économiques précisément contre le principal fournisseur de gaz naturel à l’Europe.

Mais dans tout conflit il y a malheureusement des profiteurs de guerre, ceux qui exploitent (ou provoquent parfois) les difficultés des autres pour s’enrichir ou obtenir un avantage. Et plus la crise durera, plus les avantages obtenus seront substantiels. Or, il apparaît que les Etats-Unis sont parmi les principaux bénéficiaires de la guerre en Ukraine et des problématiques énergétiques et économiques européennes.

Premièrement, ils pourront vendre une partie de leur GNL (Gaz Naturel Liquéfié) obtenu par la fragmentation hydraulique (gaz de schiste), un processus très polluant lors de l’extraction et également du transport par bateau, puisqu’il faut liquéfier le gaz pour le transport, puis le regazéifier lors de la livraison.

Deuxièmement, ils accélèrent un processus de réindustrialisation, débuté après la crise des subprimes puis poursuivi sous la présidence Trump, puisqu’ils récupèrent (ou vont récupérer) à la fois des parts de marché détenues par des entreprises européennes, mais également des entrepreneurs qui vont investir ou délocaliser leur appareil productif en Amérique du Nord (Canada et USA). En effet, en faisant valoir une politique très favorable aux entreprises et à l’investissement de capitaux et profitant d’une énergie abondante et peu chère pour le moment grâce à l’exploitation massive du gaz de schiste, les Etats-Unis se positionnent comme un territoire privilégié pour les investisseurs étrangers et particulièrement européens. Aubaine pour un pays menacé de déclassement économique par la Chine depuis l’entrée de cette dernière dans l’OMC en 2001.

Troisièmement, le complexe militaro-industriel, très influent à Washington et sur les marchés américains, retrouve avec le conflit en Ukraine un débouché pour ses produits après la fin des opérations en Afghanistan. Il ne faut jamais oublier que les Etats-Unis sont les premiers producteurs d’armes dans le monde (39% de parts de marché en 2021), secteur qui représente des centaines de milliers d’emplois sur le territoire américain. Lockheed Martin à lui seul représentait plus de 146’000 emplois en 2018. En fournissant massivement des armes et du matériel aux Ukrainiens, ils s’assurent non seulement que le conflit s’éternise au maximum mais aussi des clients captifs pour l’industrie américaine, car, en plus de l’Ukraine, cela incitera également les autres pays de la région qui ont peur de la menace russe à s’équiper en matériel de défense américain et ainsi assurer des commandes et de l’activité pour le complexe militaro-industriel américain.

Entre les sabotages des gazoducs Nord Stream 1 et 2, ainsi que le récent attentat sur le pont de Crimée, il n’est pas interdit de penser que les Anglo-américains seraient à la manœuvre afin de faire courir le conflit le plus possible en Ukraine et de faire pourrir une situation avantageuse pour eux; de saboter en amont tout processus de cessez-le-feu et de négociation, qui selon Romain Bessonnet, spécialiste de la Russie et du monde russe, était en préparation en Turquie entre les Ukrainiens et les Russes avant l’escalade de cet automne. Ce conflit aura également permis de mettre en lumière les incohérences et la fragilité du modèle d’approvisionnement européen, qui va devoir se remettre profondément en question s’il souhaite se reconstruire et tenir dans la durée face aux aléas et enjeux du XXIème siècle.


Lire aussi: Europe: le risque du grand déclassement

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