Journalisme ou publicité: Tamedia brouille les pistes

Publié le 13 février 2020

Les titres alémaniques détenus par Tamedia se prêtent au jeu du lobby des multinationales. – © DR

Une enquête de Republik fait la lumière sur une campagne de propagande contre l’initiative multinationales responsables, dissimulée sous des abords journalistiques et publiée dans plusieurs titres alémaniques détenus par Tamedia.

Le groupe Tamedia, plus grand conglomérat de médias privés en Suisse, propriétaire de titres tels que Le Matin Dimanche, 20 Minutes, Bilan, Femina en Romandie ou encore, outre Sarine, le Berner Zeitung, Der Bund et le Tages-Anzeiger, insiste beaucoup sur ce point: la transparence, inconditionnelle, en ce qui concerne la publicité commerciale et politique. En 2018, l’association des éditeurs de la maison insistait encore sur son propre «code de conduite», adossé au «principe illimité de transparence vis-à-vis du public». Comme toute entreprise de presse qui se respecte, dira-t-on. Mais il n’est jamais superflu de le rappeler. Surtout en ce moment, alors que les débats autour de l’initiative multinationales responsables (abrégée KVI en allemand) se multiplient dans les médias. 

Seulement, des lecteurs de journaux alémaniques, propriétés de Tamedia (chiffre d’affaire, plus d’un milliard de francs en 2019), dont le Tages-Anzeiger, ont constaté une entorse certaine à ces règles de bonne conduite. Après enquête, nos confrères de Republik révèlent la collusion de certains médias de Tamedia avec le lobby des multinationales, dans la couverture des débats autour de l’initiative en question.

Voici ce qu’ont constaté les lecteurs.

En marge de chaque article traitant le sujet, la mention «vous lisez un article sur le KVI» apparait en gras, suivie d’un lien invitant à poursuivre: «consultez aussi notre vérification des faits». Or, le lien ne mène pas à un autre article ou dossier du Tages-Anzeiger mais sur un autre site, anonyme, sans mention d’affiliation rédactionnelle ou politique, mais usant du vocabulaire journalistique («vérification», «dossier», «faits»), guter-punkt.ch. Le discours des défenseurs de l’initiative multinationales responsables (la gauche, les verts, le PBD plusieurs ONG et des entrepreneurs) y est décortiqué, et l’on apprend notamment que cette nouvelle législation créerait des difficultés bureaucratiques insurmontables, ainsi que des changements économiques non maîtrisés. 

Une brève recherche révèle que derrière guter-punkt.ch se trouve SuccèSuisse, un lobby engagé «pour une économie libérale», «pour le succès de la Suisse». Autrement dit, contre l’intrusion dans l’économie de questions superflues telles que l’impact environnemental et sanitaire des multinationales ou le travail des enfants. 

Parmi les dirigeants, des politiques ouvertement opposés à l’initiative: Ruedi Noser, Conseiller national PLR (ZH), Peter Schilliger, Conseiller national PDC (ZG) ou encore Gerhard Pfister, président du PDC. 

Republik ajoute que les cartes sont également brouillées au sein de la rédaction du Tages-Anzeiger: deux journalistes, employés comme tels par Tamedia, ont signé le «fact-checking» autour de l’initiative multinationales responsables. Le personnel de Tamedia, soutenu par le Conseil suisse de la presse, s’est déjà manifesté auprès de la direction et de la société des éditeurs pour alerter sur le danger que de telles pratiques représentent pour l’indépendance de la presse et la liberté d’information. De la «surdramatisation» pour Andreas Häuptli, directeur général de l’organisation industrielle des sociétés de médias privés suisses. 

En résumé, conclut Republik, le premier groupe médiatique suisse mène, avec une discrétion relative, une campagne politique via des contenus partisans rémunérés par un lobby et rédigés par des journalistes. On n’insistera jamais assez sur la nécessité vitale de l’éducation aux médias.


L’article original est ici.


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La Weltwoche, tribune chinoise – Jacques Pilet

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