Israël interdit six ONG d’aide aux Palestiniens

Publié le 19 novembre 2021

Un point de passage gardé par des militaires israéliens, entre le village de Bil’in (Palestine) et les terres cultivées par ses habitants. – © Harry Pockets

L’information n’a pas fait grand bruit. Le gouvernement israélien veut faire taire les organisations vouées au soutien de la population palestinienne, dans le pays et en Cisjordanie occupée. Six d’entre elles ont été interdites le 19 octobre, qualifiées de «terroristes». Certaines ont pourtant bénéficié de l’aide financière de la Suisse. Elles étaient depuis longtemps victimes du harcèlement des autorités: perquisitions, interpellations d’employés, écoutes des communications.

Elles ont pour noms: Al-Haq, Defense for Children International Palestine (D.C.I.P.), Union of Agricultural Work Committees, Addameer, Bisan Center for Research and Development et Union of Palestinian Women’s Committees. La DCIP a fait connaître les détentions et les mauvais traitements d’enfants par la justice militaire, fort expéditive. Al-Haq a fourni des informations au Tribunal pénal international qui enquête sur de possibles crimes de guerre commis par l’armée israélienne en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. C’en était trop pour les successeurs de Netanyahu qui ne sont pas en reste dans la répression en territoire occupé. Ils viennent d’ailleurs d’y autoriser la construction de 1’300 nouveaux logements pour les colons. Les tensions sont quotidiennes. Le Washington Post vient de révéler que policiers et militaires y captent, par caméras, par portables, des milliers d’images de quidams, de jeunes gens, de passants. Un système sophistiqué de reconnaissance faciale permet de retrouver toute personne manifestant, même pacifiquement, quelque opposition. Ce sont des soldats ou ex-soldats anonymes, écœurés par le procédé, qui ont fourni ces informations au journal américain.

Les interdictions d’ONG de la société civile suscitent plus de réactions, en Europe et aux Etats-Unis, lorsqu’elles surviennent dans d’autres régimes. Interrogé, le DFAE ne se prononce pas sur le cas israélien mais nous rappelle sa position de principe: «Le DFAE a pris note de cette décision. Dans la stratégie MENA 2021-2024, la promotion du respect des droits de l’homme par toutes les parties reste un axe important de l’engagement de la Suisse au Proche-Orient. Le DFAE considère qu’il est nécessaire de protéger l’espace démocratique, dans lequel les ONG jouent un rôle essentiel des deux côtés.»

A la question de savoir si telle ou telle des organisations proscrites a reçu l’aide de la Suisse, la réponse est intéressante: «Le DFAE ne finance actuellement aucune de ces ONG. L’organisation palestinienne de défense des droits de l’homme Addameer a reçu un soutien financier de la Suisse de 2018 à 2020. Avant 2018, Addameer ainsi qu’Al-Haq étaient financées par un consortium international de donateurs, dont la DDC faisait partie.» Ainsi donc l’une d’elles au moins était jugée utile, nullement terroriste… jusqu’à fin 2020. Avant qu’elle ne soit taxée de «terroriste». On peut raisonnablement penser que Berne a subi d’insistantes pressions pour que cesse ce financement. Le gouvernement israélien souhaite d’ailleurs que la Suisse ferme le bureau de la DDC à Jérusalem, car celle-ci soutient des projets «palestiniens».

Human Rights Watch et Amnesty International ont jusqu’à présent protesté en vain contre la dernière répression des ONG. Mais aucun gouvernement se disant attentif aux droits de l’homme ne s’est «mouillé», du moins publiquement. La solitude des Palestiniens vivant dans l’humiliation quotidienne de l’occupation est totale. Même les pays arabes se détournent d’eux. Quant à la Russie et à la Chine, ils s’en moquent.

Ce conflit si ancien est jugé existentiel dans les deux camps. Défense d’une terre ancestrale et revendication de l’autonomie du côté palestinien. Prise de possession d’un espace «biblique» du côté israélien. Où la lutte «contre le terrorisme» n’est qu’un prétexte pour maintenir la soumission des habitants.

On n’entrevoit aucune lueur d’espoir. Les belles paroles lâchées ici et là sur la nécessité de créer deux Etats ne sont qu’enfumage. Car une telle solution n’est plus réaliste aujourd’hui, tant le territoire occupé a été morcelé, livré par bouts à des colons plus puissants et soutenus que jamais sur la scène politique israélienne. Face à une Autorité palestinienne fantomatique, corrompue, à bout de souffle. Immobilisme de tous les dangers. Terreau d’extrémismes de part et d’autre. Division au sein-même de l’Etat d’Israël où les tensions ont surgi dans les villes où Juifs et Arabes se côtoient dans une relation qui était apaisée il y a peu de temps encore.

L’affaire des ONG est le pire signal que pouvait donner le gouvernement israélien.

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