Emmanuel Le Roy Ladurie (1929-2023), l’historien de la France paysanne et du climat

Publié le 15 décembre 2023

Emmanuel Le Roy Ladurie en 2014. – © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons – CC-BY-SA-3.0

Emmanuel Le Roy Ladurie nous propulse dans la France rurale de l'Ancien Régime, vue à travers la vie quotidienne comme à travers les fluctuations du climat. Le brassage de cette matière très charnelle a fait la réputation de l'historien normand bien au-delà des cercles universitaires...

Régis Juvanon du Vachat, article publié sur Herodote le 29 novembre 2023


Emmanuel Le Roy Ladurie, né le 19 juillet 1929 aux Moutiers-en-Cinglais (Calvados) et mort le 22 novembre 2023, s’est fait connaître bien au-delà des cercles universitaires par son Histoire du climat depuis l’an mil, parue en 1967 en deux tomes chez Flammarion, et son Montaillou village occitan de 1294 à 1324 (Gallimard, 1975), qui a fait sa célébrité bien au-delà de ce qu’il pouvait espérer.

Dans cet ouvrage rédigé à partir des registres de l’inquisiteur Jacques Fournier, évêque de Pamiers (1318-1325) et futur pape sous le nom de Benoît XII, il retraçait avec tout le talent romanesque d’un Flaubert la vie des habitants de ce village de Haute-Ariège, infesté de catharisme, et démontrait la possibilité d‘une histoire totale.

Le Roy Ladurie a été professeur au Collège de France, président de la Bibliothèque Nationale de France (BNF), créateur de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) pour se limiter aux postes les plus prestigieux qu’il a occupés.

Un produit de la méritocratie républicaine

Son enfance se déroule en Normandie auprès d’un père très lié au monde agricole, ministre de l’Agriculture sous Vichy avant de démissionner en 1942. Lui-même est élève d’établissements catholiques avant d’intégrer la khâgne du lycée Henri-IV (1945) et Normale Sup (1949). Dans ce milieu estudiantin parisien s’expriment son engagement militant syndical et communiste, qui ne l’empêchent pas de passer un certificat d’histoire du Moyen-Age et un diplôme d’Etudes supérieures sur la guerre du Tonkin.

C’est là que se forgent aussi des amitiés durables et qu’il rencontre une jeune fille, Madeleine, qui deviendra son épouse. Vient alors un séjour à Montpellier où il est nommé professeur de lycée en 1953, poste qu’il occupera jusqu’en 1957, année de son entrée à l’Université et au CNRS.

A cette époque, il commence une thèse sur «L’histoire agraire du Bas-Languedoc sous l’Ancien Régime» avec Ernest Labrousse et Fernand Braudel. Il dépouille également des observations météorologiques inédites effectuées à Montpellier au XVIIIème siècle pour servir d’introduction à sa thèse. Il est alors appelé en 1963 par Fernand Braudel pour collaborer à son Centre de Recherches Historiques (CRH), à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, où il contribue à une enquête sur les «Villages désertés».

Avec sa thèse soutenue en 1964 sur «Les Paysans du Languedoc» (publiée en 1966), il accède au poste de directeur d’études au CRH. Commence alors une décennie de vie scientifique à Paris (1963-1973) qui voit s’affirmer sa vocation d’historien. Ses travaux concernent les grandes enquêtes, l’histoire de la France urbaine, la production agricole sous l’ancien régime, ainsi qu’une anthropologie du peuple français et la statistique générale de la France.

A cette occasion il découvre une France coupée en deux par une ligne Saint-Malo-Genève: «D’un côté, au Nord-Est une France plus riche, plus développée, plus intégrée,… de l’autre, une France pauvre et souvent rebelle.» Il mène aussi des investigations sur le fonds Vicq d’Azir de l’Académie de Médecine pour étudier les maladies en corrélation avec le climat au XVIIIème siècle (Desaive et al., 1972). C’est l’occasion de traiter les données quantitatives avec l’outil informatique.

Mais revenons sur sa thèse «Les Paysans du Languedoc» soutenue le 18 juin 1966 à la Sorbonne et qui fait un triomphe. Son histoire des paysans est très novatrice, elle porte un regard exhaustif sur la vie rurale dans tous ses aspects: relations familiales, alimentation, conscience paysanne, religion et mentalités. Elle combine l’histoire économique et sociale avec l’histoire politique et religieuse, constituant une histoire totale dans l’esprit des Annales.

Quant à la thèse complémentaire, elle s’intitule «Les Fluctuations du climat en Europe occidentale depuis l’an mil». Ainsi l’histoire du climat devient pour lui un champ de recherche à part entière, qui prépare son Histoire du climat depuis l’an mil qui paraîtra en 1967, constituant alors «une vraie révolution» selon Pierre Chaunu. Dans cette décennie scientifique (1963-1973) il promeut aussi la coopération internationale du CRH avec les universités américaines, profitant de la notoriété des Annales.

En Mai 68, il hésite sur le parti à prendre car il est reconnaissant à l’Université de ce qu’elle lui a apporté. Cinq ans plus tard, il succède à Fernand Braudel au Collège de France, à la chaire «Histoire de la civilisation moderne».

Sa leçon inaugurale du 30 novembre 1973, «L’histoire immobile», étudie la société française de 1300 à 1700, un temps long marqué par une grande stabilité, notamment sur le plan démographique. Il reste ainsi dans la continuité de Fernand Braudel, tout en manifestant une certaine originalité. Il y évoque «l’agent microbien» responsable des épidémies (la peste), mais aussi les famines et le rôle des armées qui diffusent des microbes qui feront plus de victimes que la guerre elle-même.

Cet équilibre démographique global s’explique aussi en analysant les pratiques sexuelles et le système de mariage. Enfin, il demeurera professeur au Collège de France jusqu’en 1999, année de sa retraite, celui-ci représentant un peu sa deuxième maison et s’investira pleinement dans ses travaux historiques mais aussi dans celles du Collège (colloques, recrutements futurs).

Dans le droit fil de son enseignement au Collège de France, il publie Montaillou, village occitan. Ce document d’apparence dense et touffue, composé à partir des témoignages enregistrés par l’Inquisition, fait revivre au quotidien et parfois de façon très crue tous les habitants de ce petit village. C’est ainsi que le «parfait» cathare Guillaume Bélibaste, les frères Clergue, bailli et curé du village, le petit pâtre Pierre Maury et bien d’autres reprennent vie sous la plume de l’historien.

De façon tout à fait inattendue, le livre va devenir un best-seller et connaître un succès mondial, avec vingt-deux traductions de par le vaste monde, pour la plupart très travaillées! C’est que ce succès d’édition monumental pose question, notamment parmi les historiens en France. S’agit-il d’une «Nouvelle histoire»? Emmanuel Le Roy Ladurie s’en défend. Il assure être dans la continuité et l’approfondissement de la méthode historique plutôt que son rejet. Ses réflexions sur la façon de «Faire l’histoire» se retrouvent dans sa contribution à l’ouvrage collectif Le territoire de l’historien (Gallimard, 1978).

L’historien au sommet de son art

L’historien en pleine maturité participe à de nombreux débats et émissions audiovisuels et télévisés. Il ne se contente pas des domaines classiques de l’historien, proches de l’enseignement (école, université, enseignement de l’histoire) mais s’intéresse aussi à l’Europe et mène un combat plus large pour la défense des libertés: contre l’antisémitisme, le racisme et la xénophobie, devenant véritablement un historien dans la Cité.

A ce moment il va progressivement s’investir dans la transformation de la Bibliothèque Nationale, dont il est un lecteur assidu et dont le directeur Le Ridder (1975-1981) est un ancien condisciple de Normale Sup. A la suite de nombreuses réflexions sur son évolution, il est nommé administrateur de la Bibliothèque Nationale en 1987 et participe à l’évolution de l’établissement voulue par François Mitterrand pour la transformer en Bibliothèque Nationale de France (BNF, 1994), avec notamment l’usage généralisé de l’informatique. Son action pour l’enrichissement des collections patrimoniales et le rayonnement de l’institution dans le monde restent exemplaires.

L’élection à l’Académie des sciences morales et politiques en 1993 vient consacrer cette vie déjà bien remplie. Maintenant c’est un historien à plein temps qui peut refaire des synthèses: il produit ainsi trois volumes d’Histoire de France, en particulier sur l’Ancien régime, mais il s’intéresse aussi à la dynastie suisse des Platter (trois volumes), et encore à Saint-Simon ou le système de la Cour. Il publiera aussi une monumentale Histoire Humaine et Comparée du Climat en trois volumes qui correspondent à trois périodes successives: Canicules et glaciers XIIIe-XVIIIe siècleDisettes et révolutions, 1740-1860Le réchauffement de 1860 à nos jours.

Il faut ajouter que sa Brève histoire de l’Ancien régime du XVe au XVIIe siècleparue en 2017 constitue une brillante synthèse de cette période qui va d’Henri IV à la révolution (1461-1789).

«Le Siècle des Platter (1499-1628)», une œuvre représentative de l’école des Annales

En 2000, dans le droit fil de l’école historique des Annales (Lucien Febvre et Marc Bloch) et de Montaillou (mais avec moins de retentissement médiatique), Emmanuel Leroy Ladurie met en scène en trois volumes les écrits autobiographiques des Platter et montrer à travers trois générations l’apparition d’une dynastie de la bourgeoisie urbaine.

Au commencement est le père, Thomas Platter, dit le Vieux (1499-1582), berger misérable du Valais devenu mendiant itinérant. A Bâle, il est ouvrier cordier et bientôt devient un authentique intellectuel sur le mode humaniste, professeur renommé de latin, de grec et d’hébreu. Mieux encore, il s’établit comme patron imprimeur dans une ville très tôt et largement (mais avec modération) passée à la Réforme. C’est de ses presses que sortira la première édition latine de l’Institution chrétienne de Calvin en 1536. Il acquiert un domaine à la campagne et paie à son fils (né en 1536) des études de médecine à Montpellier.

Investissement judicieux: Felix Platter, «médecin de ville» à Bâle, brûle les étapes. Professeur de médecine, doyen, recteur, auteur de livres médicaux et de physique, nouant des liens avec le réformateur David Joris comme avec Montaigne, il épouse la fille d’un grand chirurgien bâlois. Le praticien est à présent un patricien.

L’histoire ne s’arrête pas là. Sur le tard, à près de soixante-dix ans, en 1574, Thomas a, d’une seconde femme, un autre fils (prénommé Thomas également), qui représente en quelque sorte la troisième génération (il sera élevé en partie par son aîné). Thomas II lui aussi voyage, embrasse la carrière médicale. A eux trois, les Platter traversent en tous sens le temps et l’espace de l’Europe de la Renaissance, de la Réforme et du Baroque. Leurs souvenirs et les informations recueillies par ailleurs jettent sur leurs personnalités et sur le monde dans lequel ils se meuvent une lumière incomparable.Acteurs (et bénéficiaires) d’une ascension sociale remarquable (le mendiant a fait de son fils un grand professeur et un médecin des princes), nés dans l’Europe rhénane (l’un des foyers les plus novateurs de la civilisation du temps), voyageurs, écrivains, collectionneurs, ces protestants répondent pleinement au portrait de l’homme de la première époque moderne.


Bibliographie

En 2018, Stefan Lemny, collaborateur de la Bibliothèque Nationale, a publié une remarquable biographie de l’historien sous le titre Une Vie face à l’Histoire à laquelle nous avons eu recours pour cette synthèse.

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