Douglas Kennedy interroge l’Amérique qui le divise

Publié le 8 novembre 2024

© Bradyn Shock via Unsplash

Le dernier livre de l’écrivain new yorkais au passeport européen, «Ailleurs, chez moi», déploie une fresque passionnante, mêlant expérience personnelle et observations sur le terrain, critiques vives et signes de fervente reconnaissance, à valeur de portrait kaléidoscopique d’une Amérique divorcée que son nouveau président ne «risque» pas de réconcilier…

A la toute fin de l’espèce de récit-reportage que constitue Ailleurs, chez moi (Abroad at home), son dernier livre tenant à la fois du carnet de route personnel et de la chronique à très large vision retraçant une cinquantaine d’années de vie et mœurs américaines, lesquelles recoupent ses propres décennies d’enfance et de jeunesse, Douglas Kennedy, s’avouant «un Américain profondément tiraillé», se demande s’il est «possible d’aimer et de craindre son pays tout à la fois?»

La question, après la victoire aussi inattendue qu’éclatante, et non moins inquiétante pour beaucoup, de Donald Trump, continuera sans doute de se poser à des millions de ressortissant(es) du pays en question, mais aussi à tous ceux et celles qui, dans le monde, s’interrogent sur l’évolution de celui-ci, entre attachement et possible effroi.

Comme Douglas Kennedy, sur un ton de quasi camaraderie, au fil d’une narration d’une lumineuse intelligence, mais sans pédantisme en dépit de ses richissimes observations en matière d’histoire contemporaine et de politique, de littérature et de création artistique (de superbes pages sur le jazz, notamment) s’implique très personnellement, et sa famille, et ses amis, dans cette traversée à valeur de témoignage intimiste et collectif, je me suis senti impliqué à mon tour, comme d’innombrables lectrices ou lecteurs le seront probablement, me rappelant plus précisément ma première découverte des States, en 1981 (les otages de l’Iran venaient d’être libérés) et mon escale à La Nouvelle Orléans où Kennedy, après une traversée du Texas me rappelant la sienne, voit une île de bonne vie «bohème» au milieu d’une Amérique névrosée soumise au stress et à l’obsession du rendement.

L’Amérique «oubliée»

Au Texas, l’écrivain s’est arrêté dans un bled perdu «au bout de nulle part» au nom d’Amarillo, qui représente à ses yeux la quintessence d’une Amérique profonde coupée en deux, où l’apparition d’un type qui prend des notes sur un carnet ne peut que paraître suspecte comme sont suspects les intellos depuis les ères de Nixon et de Reagan, mais c’est bel et bien en ce lieu que Kennedy va comprendre l’un des grands paradoxes du moment, qui fait que la «classe ouvrière», et plus généralement les gens d’en bas, se rallient aujourd’hui à la cause d’un escroc démagogue séduisant les évangélistes et leurs troupes galvanisées par des émissions de télé martelant leur promesses de salut contre monnaie sonnante…

En janvier 1981, débarquant dans la ville martienne de Houston, comme surgie avec ses gratte-ciel de la prairie, pour y présenter, fait éminemment surréaliste, l’œuvre hyper-littéraire de Charles-Albert Cingria, au 47ème étage d’une tour de verre investie par un congrès universitaire à l’enseigne de la Modern Language Association, l’Amérique que j’aimais pour avoir lu avec passion les romans de Thomas Wolfe et de William Faulkner ou de Philip Roth, les nouvelles fulgurantes de Flannery O’Connor et les poèmes de Walt Whitman, entre tant d’autres, m’avait immédiatement sidéré par la sottise vulgaire de sa télévision et la coupure évidente séparant ses divers milieux sociaux, classes et races.

Ensuite, une première escale à La Nouvelle Orleans, où je découvris un haut lieu du jazz dont parle Kennedy, et la remontée de la côte Est jusqu’à Washington et New York, trimballé par les bus de la compagnie Greyhound où Noirs et Blancs se tenaient à méfiante distance, je passai par tous les stades de l’adhésion et de la répulsion que suscitait une évidente société à deux vitesses, illustrée à foison par le livre de Kennedy.

En revanche, et je me rappelle alors quelques vives discussions dans l’entourage de Vladmir Volkoff, enseignant alors à Macon (Georgia) après la parution des Humeurs de la mer, peu de trace alors de l’agressivité opposant les tenants de telle ou telle position idéologique ou politique, alors que Kennedy affirme aujourd’hui que, désormais, «les discussions politiques aux Etats-Unis sont trop souvent réduites à deux individus s’affrontant de loin à grands cris haineux»… 

Histoire d’une rupture

Le dépouillement des urnes de ces jours révèle, une fois de plus, la fracture profonde affectant les USA en 2024, dont l’histoire est retracée par Douglas Kennedy dès l’évocation de son enfance, marquée par un père violent, anticommuniste furieux, lui-même jamais guéri du traumatisme de la guerre (200’000 morts à Okinawa…) et partageant la frustration domestique de toute une génération, la mère de l’écrivain vivant de son côté l’humiliation des femmes. En ces années-là, le divorce faisait quasiment figure d’acte anti-patriotique, comme l’avortement aujourd’hui pour les «trumpistes» les plus ardents, fait offense au Dieu «copilote»…

Reliant à tout moment son expérience personnelle de garçon défendant farouchement sa liberté (mot-clef de son appartenance, et l’une des valeurs américaines typiques, avec son aura d’ambiguïté ultralibérale ou libertarienne) aux positions et préjugés «générationnels» des époques successives, Douglas Kennedy excelle à mettre en valeur les dates hautement symboliques d’une évolution tendant depuis longtemps à l’antagonisme binaire et à la fracture.

D’une balade nocturne dans les allées plus ou moins sûres de Central Park, à ses quatorze ans avec son père qui lui dit que désormais la Lune leur appartient, aux émeutes de 1972 où les «cols bleus» ouvriers s’attaquent aux étudiants contestataires comme à des ennemis de l’intérieur, en passant par les assassinats de JFK et de son frère ou de Martin Luther King, jusqu’aux bavures racistes qui ont coûté la vie à Rodney King et George Floyd, Douglas Kennedy retrace cinq décennies de haute tension continue. 

Par les terres et les livres

Par ailleurs, l’écrivain voyageur va sur le terrain, au Wyoming ou au Texas, d’où il ramène d’éclairantes observations, tout en ne cessant d’enrichir son tableau de références aux œuvres littéraires les plus significatives du dernier demi-siècle, de Sinclair Lewis et son Babbit emblématique, au Tennessee Williams de La ménagerie de verre, en passant par Hemingway ou Fitzgerald et leur «cinéma» respectif. Ainsi Douglas Kennedy, compose-t-il un patchwork où la tendresse généreuse le dispute à la critique du «râleur-né» de l’East Village new yorkais. Deux autres auteurs «expatriés», à savoir Gore Vidal longtemps établi en Italie, et James Baldwin séjournant en France, sont en outre cités par Kennedy comme exemples de virulents critiques restés fondamentalement attachés à leur pays, comme il l’est lui-même, revenu aux States en 2011 après un long séjour en Irlande et de constants déplacements entre Paris et Berlin, notamment.

L’avenir à reculons

Alors que nous nous demandons ces jours où ira demain l’Amérique de Trump, l’on peut rappeler que le même Douglas Kennedy nous a proposé l’an dernier un détour par l’avenir, avec un roman d’anticipation grinçant intitulé Et c’est ainsi que nous vivrons, situé en 2045 où les etats désunis ont fait scission en deux entités, l’une représentant une théocratie où l’on brûle les hérétiques comme au bon vieux temps de l’Inquisition espagnole (ou calviniste), l’autre une République dont le progressisme coercitif passe par la surveillance de tous ses citoyens, comme chez Orwell, par un Big Brother évoquant la Corée du nord ou le paradis selon Elon Musk… 

Fort heureusement, les prédictions catastrophistes des écrivains sont souvent démenties par la complexe réalité humaine, et Douglas Kennedy, tout réaliste et pessimiste qu’il soit, n’en finit pas pour autant de parier pour les «surprises de l’Histoire». Si persuadé qu’il soit qu’une démocratie sociale et progressiste est le seul moyen pour son pays d’aller de l’avant, il poursuit aussi bien le dialogue avec tel ami voyant en Trump la mort de la démocratie américaine et l’éventualité d’un nouveau totalitarisme ploutocratique, autant qu’avec tel autre qui voit en Trump «un président incompris, critiqué à tort». 

Sans équivoque pour autant, son livre, comme un roman, est un miroir promené le long de la route américaine (une évocation de la Route 66 rappelle le mythe national, avec un éloge chaleureux quoique nuancé de Jack Kerouac le beatnik virant «réac» sur le tard ), dans un «ailleurs» de citoyen du monde qui pourrait être aussi le nôtre…


«Ailleurs, chez moi», Douglas Kennedy, traduit de l’anglais (USA) par Chloé Royer, Editions Belfond, 256 pages.

«Et c’est ainsi que nous vivrons», Douglas Kennedy, traduit de l’anglais (USA) par Chloé Royer, Editions Belfond/Pocket, 451 pages.

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