Dégustation de crus russes au cœur du Vully

Publié le 29 juillet 2022

© Guy Mettan

Nous reprenons ici le récit du tour de la Suisse romande à pied commencé l’été dernier et qui nous avait conduit de Saint-Maurice aux Gastlosen en remontant les Alpes vaudoises en sept journées de marche. Aujourd’hui l’étape Fribourg - Granges-Paccot - Courtepin - Morat - Sugiez.

Le train de 8h28 m’amène de Villarimboud à la gare de Fribourg et, de là, un bus me dépose aux Portes de la ville. Après deux petits kilomètres, j’emprunte le chemin pédestre qui mène à Morat. Très vite la chaleur, la lassitude, l’ennui, les crampes me terrassent. Sur cette portion du Plateau suisse, le sentier n’offre aucun attrait. On traverse des campagnes semi urbanisées où les champs de blé et de maïs alternent avec des zones industrielles, une autoroute, des quartiers de villas neuves et des jardins rasés par des tondeuses automatiques qui traquent le moindre brin d’herbe pendant que leurs propriétaires sont en vacances ou au bureau. Pas la moindre âme qui vive à l’horizon. Aucun «Grüesser» enjoué pour le voyageur esseulé. Apparemment, je suis le seul à être assez fou pour emprunter ce chemin aujourd’hui.

Je me traine donc comme une âme en peine, en maudissant mon entêtement à vouloir marcher ainsi au milieu du néant. Soudain un merle semble avoir senti ma détresse. A l’orée d’un bois, il vient se poser à côté de moi et m’accompagne par petits bonds, pendant cinq longues minutes, comme s’il voulait me montrer la fin de l’épreuve… 

Voici enfin Meyriez et le monument qui commémore la fameuse bataille de Morat, qui a vu la défaite des troupes de Charles le Téméraire en juin 1476. Les gémissements des soldats qui étouffaient de chaleur dans leurs cuirasses pendant que les Confédérés furieux les transperçaient de leurs hallebardes ou les faisaient périr noyés dans le lac se sont tus depuis longtemps. Cinq siècles et demi ont passé. Mais on devine que leur sort n’a pas dû être agréable. Du coup, mes petites souffrances de pèlerin du XXIème siècle apparaissent ridicules et je monte vers la vieille ville de Morat sans me plaindre. Mon hôtel, adossé aux remparts, s’avère bien choisi. Les redoutables envahisseurs bourguignons et lansquenets suisses ont cédé la place à de pacifiques Indiens qui mitonnent des petits plats au curry fort passables.

Le lendemain matin, le sentier du bord du lac de Morat étant fermé pour cause d’inondation, je prends le train jusqu’à Sugiez. A onze heures, j’ai rendez-vous dans la cave de Renaud Burnier, éminent représentant d’une grande dynastie de vignerons du Vully. On se connait depuis une douzaine d’années mais c’est la première fois que je visite son domaine. Comme beaucoup de ses confrères, Renaud cache un tempérament original derrière l’amour de la tradition. Non seulement il produit un des meilleurs vins du Vully (il faut goûter sa «Folle envie», un chasselas vieilles vignes à l’étiquette un brin coquine), mais c’est aussi l’unique Suisse à cultiver des vignes en Russie. Dans la grande lignée des vignerons de la mer Noire qui s’étaient installés près d’Odessa dans les années 1820 (voir à ce sujet le livre d’Olivier Grivat, Les vignerons suisses du tsar), il a acquis il y a une vingtaine d’années un domaine de cinquante hectares dans la région vinicole d’Anapa, aux pieds du Caucase. Ce n’était pas gagné d’avance. Des vignes mal entretenues, des méthodes de vinification datant de Staline, tout était à faire et à refaire! 

A force de labeur et d’opiniâtreté, il a réussi à transformer l’ancien kolkhoze spécialisé dans la piquette soviétique en un chai reconnu. Il produit désormais des crus renommés, couronnés par plusieurs médailles d’or dans des concours européens, et occupe 35 employés à l’année. Une douzaine de cépages, merlot, cabernet franc, cabernet sauvignon, chardonnay et un assemblage à base de pinot (le Lioubliou, l’Amour) assurent la production de base. Mais ses deux grandes spécialités sont le viognier, dans les blancs, et, dans les rouges, le krasnotop, un cépage local que les Russes arrachaient en masse avant qu’il ne le réhabilite et que, après avoir beaucoup tâtonné, il le transforme en un grand vin de garde. Un produit de niche qui vaut le détour.

Comme tout le monde, Renaud Burnier a souffert de la guerre en Ukraine. Certains clients ont cédé à la mode russophobe et boudé ses produits. Mais la vague a heureusement vite passé. Loin de la politique, il se concentre sur ses vignes. D’un côté, les sanctions contre la Russie ont eu pour effet de réduire la concurrence internationale et d’élargir la demande locale. De l’autre, il est confronté à des soucis nouveaux: l’impossibilité de procéder aux transferts bancaires et la difficulté d’organiser l’exportation des bouteilles de vin russes vers la Suisse. Qu’à cela ne tienne, il finira bien par trouver une solution quand les choses se seront calmées. Les projets ne manquent pas. L’extension du vignoble étant limitée dans le Vully, il projette d’agrandir son domaine caucasien d’une trentaine d’hectares.

Bon sang ne saurait mentir: la famille Burnier n’a-t-elle pas des ancêtres établis en Russie et, à quelques kilomètres de là, au Landeron, n’y a-t-il pas un quartier appelé La Russie? Ce n’est pas demain que la région du Vully mettra fin à son tropisme russe.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Histoire

Quand la Suisse soutenait les génocidaires du Rwanda

Le récent livre de Anne Emery-Torracinta éclaire un sombre chapitre de la coopération suisse. Et ses causes aussi, comme l’aveuglement de la Direction du développement et de la coopération (DDC) qui, aujourd’hui encore, fonctionne comme un Etat dans l’Etat, enfermée dans sa logique, sans guère considérer les enjeux politiques. Question (...)

Jacques Pilet
EconomieAccès libre

A son tour, l’UBS s’en prend à l’AVS

Lors de la session d’été, le Parlement a refusé de financer de manière raisonnable la 13e rente AVS. C’est maintenant au tour du géant bancaire de passer à l’attaque en proposant une refonte radicale du système de prévoyance vieillesse en Suisse. Les bénéficiaires de ce remaniement? Le secteur financier, y (...)

Marco Diener
Politique

L’affaire Abunimah ou la faillite de l’Etat de droit suisse

En 2025, Ali Abunimah, un journaliste palestino-américain, était arrêté à Zurich. Enfermé pendant trois jours, il a été expulsé, menotté. Depuis, la Confédération, désavouée par les tribunaux, a reconnu ses torts. Mais elle continue d’esquiver la question centrale: sur ordre de qui Abunimah a-t-il été arrêté? Quels conflits d’intérêts ou (...)

Laurent Desaison
Politique

Service de renseignement ou de propagande?

Le récent rapport présenté par Serge Bavaud, chef du Service de renseignement de la Confédération depuis novembre 2025, sonne l’alarme: la Russie mène une «guerre hybride» contre la Suisse. Le but est évident: inquiéter la population afin qu’elle accepte l’incessante augmentation des crédits militaires.

Jacques Pilet
Politique

Justice et politique, l’opaque méli-mélo

La Suisse fait volontiers la morale au monde entier. La leçon de démocratie commence par la séparation des pouvoirs et l’indépendance des juges. Fort bien. Mais chez elle, qu’en est-il? Le coup d’œil est troublant.

Jacques Pilet
PolitiqueAccès libre

La Suisse fracturée?

C’est en tout cas ce que redoute Thomas Aeschi, chef du groupe parlementaire UDC au Conseil national. Il lance un cri d’alarme après le rejet de l’initiative sur la Suisse à dix millions qu’il avait concoctée avec ses amis il y a quatre ans.

Jacques Pilet
Politique

La mise en spectacle du monde et ses trompe-l’œil

De tout temps, les puissants ont usé de leur image et de leur verbe pour s’affirmer. Dans des mises en scène cadrées, contrôlées. Mais avec la technologie d’aujourd’hui, la fiction devient envahissante. Le G7 d’Evian, qui n’a rien produit de concret, ne fut qu’un show orchestré. Scruté aussi par une (...)

Jacques Pilet
Politique

«Le pouvoir de Zelensky, et même sa vie, dépendent de la poursuite de la guerre»

Politologue ukraino-canadien à l’Université d’Ottawa, Ivan Katchanovski est l’auteur de la seule étude académique exhaustive sur le massacre du Maïdan de février 2014 et d’un récent ouvrage sur les origines de la guerre russo-ukrainienne. Ses conclusions lui ont valu d’être interdit de publication en Ukraine, de voir ses biens saisis (...)

Martin Bernard
Politique, Sciences & Technologies

Les grandes oreilles d’Elon Musk pourraient espionner l’Europe depuis la Suisse

A Loèche, en Valais, l’installation de 40 antennes Starlink relance les inquiétudes autour de la souveraineté numérique suisse. Derrière ce projet porté par SpaceX se profile la question de l’accès des autorités américaines aux données transitant par le sol helvétique. Entre soupçons d’anciennes collaborations avec la NSA et extraterritorialité du (...)

Martin Bernard
Politique

Ce que la votation du 14 juin dit de nos fantasmes

Les «pour» et les «contre» l’initiative «Pas de Suisse à dix millions» échangent dans les médias des arguments rationnels, des chiffres, des prévisions, des hypothèses d’avenir. C’est le jeu. Un peu court. Le sujet est aussi émotionnel. Normal, puisque l’on parle de notre pays, de notre futur, de la vie (...)

Jacques Pilet
Economie, PolitiqueAccès libre

Plus d’heures de travail, moins de salaire

Alors qu’en Suisse les hôpitaux, les EMS et de nombreux secteurs peinent à recruter, le Parlement fédéral multiplie les attaques contre le droit du travail. Conditions de travail dans les soins, salaires minimaux, travail dominical ou temps partiel: sous la pression des milieux patronaux et des assureurs, plusieurs protections des (...)

Bon pour la tête
Politique

La Syrie sous emprise russe, ou comment Moscou tient encore Damas

Bachar el-Assad a fui chez Poutine, mais la Russie, elle, est restée en Syrie. Cinquante ans de présence soviétique puis russe ont imprégné l’armée syrienne, ses élites, ses dettes et ses infrastructures d’une dépendance si profonde qu’aucun changement de régime ne saurait l’effacer d’un trait. Le président Ahmad al-Charaa le (...)

Sid Ahmed Hammouche
PolitiqueAccès libre

Jusqu’où la Suisse peut-elle absorber la croissance de sa population?

Michel Vonlanthen réagit à l’article de Jacques Pilet «Trop d’étrangers? Vieux débat… sur l’avenir». En prévision de la votation du 14 juin prochain sur l’initiative populaire «Pas de Suisse à 10 millions!», il analyse les tensions liées à la croissance démographique en Suisse et interroge le rôle des dynamiques économiques (...)

Bon pour la tête
Economie, Politique

Comment les Etats-Unis tentent de faire main basse sur le magot énergétique mondial

Derrière les conflits récents, de l’Ukraine au Moyen-Orient, se joue une bataille bien plus vaste: celle du contrôle des ressources énergétiques mondiales. Depuis plus d’une décennie, Washington avance ses pions pour consolider sa domination, au prix d’un enchaînement de crises et de déstabilisations. Une stratégie désormais assumée et aux conséquences (...)

Guy Mettan
PolitiqueAccès libre

«Le crépuscule de l’illusion russe en Afrique est arrivé»

Après avoir dénoncé les dérives des mercenaires russes au Sahel, le journaliste nigérian Oumarou Sanou revient sur l’échec stratégique de Moscou au Mali. A la lumière des récentes attaques djihadistes, il décrypte les illusions entretenues autour de la présence russe en Afrique. Et appelle à un panafricanisme affranchi des puissances (...)

Catherine Morand
Economie, Politique

Trop d’étrangers? Vieux débat… sur l’avenir

L’initiative contre une Suisse à dix millions divise dans toutes les couches de l’opinion. Les «pour» et les «contre» ont de bonnes raisons. Au-delà des consignes de partis, jetons un regard sur le passé et les futurs possibles.

Jacques Pilet