Crypto AG, ce cadavre exquis

Publié le 24 novembre 2020

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Pendant des décennies, une entreprise suisse a trafiqué du matériel de cryptage, espionné sans relâche pour le compte de services secrets étrangers, et s’est même vendue corps et biens à la CIA, et l’on nous dit: Circulez, il n’y a rien à voir!

Les millenials ne peuvent pas s’en souvenir bien que l’affaire ait défrayé la chronique à la fin des années 1970, en pleine guerre froide. Un colonel à la retraite, Jean-Louis Jeanmaire est alors arrêté, déféré devant la justice militaire et condamné à 18 ans de prison pour avoir livré des secrets aux Soviétiques. Les preuves sont minces mais qu’importe, on prend les grands moyens, sur pression des Etats-Unis. On crée une commission d’enquête parlementaire et la condamnation est générale. Un élu bâlois réclame même la peine de mort. Jeanmaire a toujours plaidé non coupable et proclamé s’être contenté de transmettre des informations sans importance militaire.

Nous voilà aujourd’hui confrontés à une affaire qui dépasse par son ampleur tout ce que Jeanmaire avait pu faire à l’époque. Pendant des décennies, une entreprise suisse a trafiqué du matériel de cryptage, espionné sans relâche pour le compte de services secrets étrangers, et s’est même vendue corps et biens à la CIA, et l’on nous dit: Circulez, il n’y a rien à voir! Tout est sous contrôle, assure la majorité de la commission parlementaire qui a rendu son rapport la semaine dernière, en précisant qu’elle gardait le rapport secret pour des raisons de sécurité. Ceux qui ont laissé faire peuvent dormir tranquilles.

C’est se moquer du monde. La gauche et les Verts se sont à juste titre insurgés contre cette tentative d’enterrer l’affaire. En d’autres temps, on aurait trainé le colonel Regli, ancien chef du renseignement extérieur, et l’actuel secrétaire général du DFAE et ancien numéro 2 du service, qui ont couvert toute l’affaire, en cour martiale…

Le documentaire de la télévision alémanique diffusé le printemps dernier a pourtant bien mis en lumière l’étendue de l’espionnage et la chaine des responsabilités. Nombre de personnalités PLR et PDC siégeaient au conseil d’administration de Crypto AG, dont les activités étaient connues au moins du conseiller fédéral Kaspar Villiger. Pour les autres on ne sait pas, puisque ces informations étaient orales et que rien ne se fait par écrit dans ce genre de cas, afin de ne pas laisser de traces.


Lire aussi: Crypto, comment le système tente d’éteindre l’incendie


Cette affaire est grave. D’une part, elle porte atteinte à notre neutralité, pourtant garantie par la Constitution fédérale. Des parlementaires PLR, Gérard Bauer et Olivier Français pour ne pas les nommer, ont affirmé à la radio et à la TV qu’elle ne violait pas la neutralité!

On croit rêver: laisser des services secrets étrangers agir sur notre territoire en violant notre souveraineté et en trompant nos autorités serait donc licite? Mais alors pourquoi a-t-on poussé autant de cris lorsque, voici deux ans, des espions russes auraient tenté d’espionner l’agence anti-dopage et le laboratoire de Spiez? Les uns peuvent espionner chez nous, mais pas les autres? Est-ce là notre conception de la neutralité?

Second problème, l’affaire montre notre dépendance totale à l’égard des services de renseignements de pays de l’OTAN. Etre neutre n’empêche pas d’avoir des amis. Mais pas au point de coucher avec eux. Nous n’avons plus l’autonomie intellectuelle ni matérielle de penser par nous-même, tant nous sommes idéologiquement et fonctionnellement soumis à ce que l’on nous transmet. Faute de personnel suffisant et d’analystes indépendants, nos services se contentent de traduire et de résumer en allemand ce que les Anglais, les Hollandais, les Allemands ou les Américains leur fournissent. Le Conseil fédéral dépend donc en pratique de gens qui ont un agenda politique et une vision du monde pour le moins orientés. 

Pour un pays neutre et souverain, c’est non seulement regrettable, c’est inacceptable.

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