Contre Poutine résister à la tentation russophobe

Publié le 18 mars 2022

© Caviar de Neuvic/Instagram

Les mesures de guerre économique prises par les démocraties contre la dictature de Poutine s’imposent. Devons-nous pour autant rompre toutes relations avec les artistes, écrivains et créateurs russes? Non, car ce serait faire le jeu de l’Alien du Kremlin. Victime de la russophobie, l’esturgeon de la Dordogne partage cet avis!

Un élevage d’esturgeons qui produit du caviar en France à Neuvic – au bord de la rivière L’Isle, en plein Périgord – est la cible d’un «corbeau» russophobe. Peu après l’invasion russe de l’Ukraine, le restaurant bordelais qui diffuse le fameux caviar de Neuvic a reçu une lettre de menace lui intimant l’ordre de quitter la France. Que les esturgeons périgordins soient nés et élevés en France, par des producteurs français, et leur caviar diffusé par des commerçants qui le sont tout autant, cela n’a pas d’importance pour ce «corbeau» décérébré. Le seul mot «caviar» suffit à assimiler le doux Périgord à la taïga sibérienne et notre esturgeon à béret basque en agent du FSB camouflé.

Ô combien dérisoire face à la violence des troupes de Poutine, cet incident symbolise les excès d’une réaction de rejet qui s’étendrait à l’ensemble des Russes.

Une guerre économique juste

La guerre économique soutenue par les démocraties contre le gouvernement de Vladimir Poutine se justifie pleinement. C’est la moindre des réponses qu’elles puissent apporter à l’invasion de l’Ukraine. Les Russes vont souffrir, notamment ceux qui vivent avec peu. Mais cette situation, ils la devront à celui qui s’est lancé dans cette agression barbare contre un Etat libre, indépendant et démocratique.

Dans ce contexte, nombre d’organisateurs de spectacles ou de manifestations artistiques en Europe et aux Etats-Unis ont rajouté quelques partitions de grosses caisses et de tubas à ce concert de réprobations. Avec quelques fausses notes.

Ainsi, suspecté de soutenir Poutine, le chef d’orchestre Russe Valery Gergiev a-t-il été congédié de la direction de l’Orchestre philarmonique de Munich. Son confrère Pavel Sorokin a subi le même sort au Royal Opera House de Londres, de même que la soprano Anna Netrebko au «Met» de New-York.

Un tri entre «bons» et «mauvais» artistes russes

Une tendance semble se dessiner parmi les responsables des scènes occidentales: licencier les artistes russes qui ont soutenu Poutine et laisser à leur poste celles et ceux qui s’en sont désolidarisés.

A première vue, ce choix pourrait séduire: trier les bons et les méchants, c’est toujours tentant. Seulement voilà, la vie n’est jamais aussi simple et tranchée, particulièrement celle des artistes qui doivent louvoyer dans les méandres d’une dictature. En outre, cette délivrance d’une sorte de Certificat de bonne vie et mœurs politiques n’est pas compatible avec l’absolue liberté de création qui doit être laissée aux artistes. 

Il y a dans ce «tri» un petit relent maccarthyste fort déplaisant. Mais surtout, il fait le jeu de l’Alien du Kremlin. Outre sa reconquête impériale, que cherche actuellement à faire Poutine? A isoler son peuple de toute influence démocratique.

Contourner le nouveau Rideau de Fer

Les réseaux sociaux Facebook, Twitter, Instagram, Whatsapp, TikTok, pour ne citer qu’eux, sont bloqués par Moscou. Les médias indépendants sont muselés et les occidentaux, difficilement accessibles. Les journalistes libres risquent leur vie chaque jour. Bref, seuls les médias de propagande sont en mesure de diffuser leur tisane toxique.

Le dictateur moscovite a donc redonné fonction au Rideau de Fer. Pour qu’au moins un filet de voix contradictoire s’insinue à travers de minuscules interstices, il faut miser sur les échanges culturels qui demeurent encore entre la Russie et les pays libres.

Les artistes russes qui travaillent en Occident peuvent témoigner de la vision du monde démocratique lorsqu’ils reviennent au pays en visite dans leur famille. Certes, ils seront contrôlés de très près, comme sous Staline. Néanmoins, les Russes ont l’habitude séculaire des tyrannies et savent échanger des bribes de libres propos dans les lieux et aux moments opportuns.

Dès lors, boycotter les artistes russes, c’est priver les sujets de l’Alien de l’un des rares accès à une parole libre.

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