Chongqing, la ville-monde que le monde ne veut pas connaître

Publié le 2 mai 2025

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Première entité urbaine du monde, cette ville du sud-ouest de la Chine en est aussi la première métropole industrielle. On y fabrique voitures, motos, laptops ou encore smartphones, et on y maîtrise parfaitement l’intelligence artificielle. Si un mur d’ignorance sépare l’Occident de Chongqing, et aussi un peu de sinophobie, la technologie qui s’y développe est tout à fait de pointe. Reportage.

Si le règne de la quantité vous inspire, alors Chongqing vous comblera. C’est la ville de la démesure et des superlatifs. 2500 ans d’âge, plus grande ville de Chine, plus grande entité urbaine du monde sur le plan administratif (une superficie égale à celle de l’Autriche pour 32 millions de résidents permanents), 2200 tours; c’est aussi la première métropole industrielle mondiale (on y fabrique notamment 30% des laptops, d’innombrables composants pour smartphones, un tiers des motos et un huitième des voitures chinoises). Son taux de croissance a dépassé celui de la région de Canton-Shenzen. Une importance qui la place désormais au rang des quatre villes qui, avec Pékin, Shanghai et Tientsin, relèvent directement du gouvernement central. 

Située dans une région montagneuse du sud-ouest de la Chine, sur les rives du Yang-Tsé, elle témoigne du décollage économique des provinces de l’intérieur proches du cœur historique du pays, le Szechuan. Elle doit son essor aux routes logistiques qu’elle a su créer pour se désenclaver, axe nord-sud vers Xian-Pékin et Canton, axe est-ouest vers les ports de la côte Pacifique d’une part et les nouvelles voies de la Route de la soie qui conduisent en Russie et en Europe à travers l’Asie centrale depuis 2016 d’autre part.

Et pourtant qui, hors d’Asie, a entendu parler de Chongqing et sait la situer sur une carte? Personne ou presque.

Ce mur d’ignorance est emblématique du fossé qui sépare l’Occident de la Chine et fait nous méprendre sur la portée des avancées chinoises et sur la taille de son économie réelle. Nous agissons vis à vis d’elle comme le ministre Bruno Lemaire qui pronostiquait l’effondrement de l’économie russe au lendemain du 24 février 2022. Obsédés par nos biais moraux, notre sinophobie croissante et notre esprit de supériorité, nous jugeons, condamnons, pérorons sans nous donner la peine de connaître.

Intelligence artificielle et patrimoine culturel

C’est en tout cas l’impression que j’en retire après un nouveau voyage d’une douzaine de jours en Chine, consacré cette fois-ci aux développements de l’intelligence artificielle dans l’industrie et les médias, ainsi qu’à la visite de sites bouddhistes anciens, de musées ultramodernes dans les régions du Szechuan et du Shanxi, le pays portant désormais une attention accrue à la mise en valeur de son richissime patrimoine culturel, sous toutes ses formes, de films documentaires dopés à l’AI aux expositions de peinture classique.

L’intelligence artificielle, dont l’irruption soudaine de Deepseek sur la scène internationale n’est qu’un épiphénomène, est depuis longtemps devenu un enjeu national majeur. Partout, villes, provinces, entreprises rivalisent d’émulation pour être les premières à produire qui le logiciel de gestion des stations d’épuration, qui des voitures, qui le système de récupération des étincelles provenant des robots-soudeurs, qui le système de production de podcasts et de nouvelles le plus efficace et le plus propre. 

Ainsi les autorités de Chongqing ne doutent-elles pas du destin brillant qui attend leur ville au vu des performances déjà réalisées. Elles mettent en avant leur modèle de gestion intelligent de l’administration et des tâches municipales. L’AI a grandement amélioré le fonctionnement du réseau d’égouts qui doit réagir rapidement aux averses tropicales qui les inondent de centaines de milliers de mètres cubes d’eau de pluie en quelques minutes, la gestion de façon instantanée des flux urbains grâce aux données fournies par les caméras de surveillance, en améliorant la flexibilité des feux et des voies de circulation, réversibles, ou des escalators des stations de métro, afin de réduire les bouchons. Le conducteur du premier train à avoir relié l’Asie à l’Europe en 2016 grâce aux nouvelles Routes de la Soie raconte comment l’AI a permis de résoudre le problème de la conservation des marchandises quand les trains traversent des régions où la température oscille entre +40° et -40°. 

Véhicules électriques intelligents de très haute gamme

Côté industrie, à côté du premier groupe de fabrication chinois de machines Taiyuan Heavy Machinery qui produit aussi bien des grues géantes que des roues de locomotives et des rampes de lancement de fusées, je me bornerai à citer les producteurs automobiles BYD (Build Your Dreams) et AITO (Adding Intelligence To Auto). A l’image de Xiaomi, AION et de dizaines d’autres fabricants chinois, cette dernière marque est le fruit d’une joint-venture entre Huawei, le géant de la 5G et de la 6G, et SERES, une fabrique de véhicules électriques intelligents très haut de gamme. Une mégafabrique, plus grande que la gigafactory de Tesla à Shanghai, a vu le jour dans la banlieue de Chongqing. On la visite en montrant patte blanche: les photos sont interdites et les smartphones neutralisés à l’entrée. 

Le modèle M9 se conduit comme une fusée SpaceX. Le volant et les pédales disparaissent au profit des écrans et n’ont l’air d’être là que pour la décoration. En conduite assistée, on peut se coucher dans son siège et regarder des films ou écouter de la musique en podcast sur l’un des innombrables écrans qui tapissent le cockpit tout en se contentant de donner des indications de conduite par reconnaissance vocale.

Prudence toutefois: les constructeurs chinois se battent pour vendre leurs modèles auprès de la jeune clientèle affamée de technologie et survendent leurs prouesses. Récemment, un trio de jeunes s’est tué en faisant trop confiance au système de conduite assistée et la branche exige désormais une meilleure régulation de l’Etat. Les modèles les plus avancés atteignent le niveau 3, sachant que le pilotage entièrement automatisé ne sera atteint qu’à partir du niveau 4. En attendant, les constructeurs européens, BMW, VW et consorts courtisent Huawei pour ajouter de l’AI à leurs modèles afin de conserver leurs positions sur le marché chinois. 

Des médias numériques bluffants

Les médias, la presse et les industries culturelles ne sont pas en reste. Dans la modeste ville de Yuncheng, au fond du Shanxi, la cheffe de la newsroom explique comment les rédacteurs intègrent l’AI, les images de synthèse et les vidéos dans la production du journal papier, des chaînes radio/TV, des sites internet et des réseaux sociaux Weibo, WeChat et Tiktok tout en tenant compte des données instantanées recueillies auprès des lecteurs, auditeurs et autres followers. Les journalistes ont un accès illimité au big data et aux archives entièrement digitalisées du groupe éditorial depuis sa fondation en 1971. La production tourne 24h sur 24.

A Pékin, au siège de l’agence Xinhua, un écran géant de trente mètres de long sur quatre mètres de hauteur tapisse la salle de rédaction qui ressemble à une war room du Pentagone. L’intelligence artificielle remplit cinq fonctions: sélection des sujets, génération du script, génération du narratif, production des images et autres effets visuels et sonores, post-production. Des présentateurs et des influenceurs virtuels assurent la diffusion des nouvelles et des informations sur les différents supports. Une certaine alyona.nana entièrement chinoise et virtuelle a rassemblé 5 millions de followers et généré son premier million de dollars sur les réseaux russes. L’agence travaille activement sur la production de modèles de grandes vidéos (LMV) en langue étrangère en rajoutant le côté émotionnel, «proche de l’humain», et en évitant l’impression d’artificialité produite par les images et personnages de synthèse. Bluffant!

Il est évidemment difficile de décrire avec des mots des activités qui relèvent entièrement du numérique, du son et de l’image. Mais une visite à l’université Tsinghua, qui figure en tête de peloton des meilleures universités mondiales et dont la faculté de journalisme et de communication vient de se hisser parmi les meilleures d’Asie selon le classement du Times (hé oui!), permet de mieux mesurer la portée des efforts chinois dans ce domaine. L’un de ses fondateurs rappelle que la Chine possède le plus vaste marché linguistique national d’utilisateurs d’internet avec 1,1 milliard de personnes connectées, soit bien plus que les locuteurs qui ont l’anglais pour langue maternelle. La masse de données et d’intelligence collective à disposition des chercheurs est donc sans égale. 

Nouvelles Routes de la Soie digitales

Ce qui explique le succès de Huawei, qui est parvenu à fabriquer des micropuces, activer la 6G et développer les réseaux satellites GPS en dépassant les majors américaines sur leur propre terrain malgré les sanctions américaines. Il en ira de même avec l’intelligence artificielle qui est au cœur de la prochaine bataille technologique. Le destin des LLM (large language models) dépend de la masse de joueurs à disposition. La Chine entend désormais se lancer dans la création de Nouvelles Routes de la Soie digitales. 

Un des professeurs rappelle qu’il y a une quinzaine d’années elle avait voulu imiter l’Occident en le copiant, en développant des médias globaux comme CCTV en anglais et en exportant sa culture au large. Constatant les limites de cette stratégie au vu du développement des plateformes américaines, elle a décidé en 2018 de changer de stratégie en misant sur le développement non plus de contenus mais de plateformes et de technologies globales axées sur la culture nationale (dont TikTok et Deepseek sont les exemples les plus connus). Elle a passé de la production de films du type Wolf Warriors, calqué sur Captain America, à des films qui ne doivent plus rien aux modèles américains, comme la série Wandering Earth (No 1 Netflix en 2019), Black Myth: Wukong (2024) dont le roi-Singe qui est le superhéros de l’histoire s’inspire du roman épique classique Le Voyage vers l’Ouest. Bref, le pays s’est libéré de la dépendance culturelle américaine et entend miser sur ses propres ressources culturelles. 

Plus que jamais, le support et la technologie sont le message! On verra si le softpower chinois, une fois qu’il aura intégré les langues étrangères dans la diffusion en ligne de ses réalisations, réussira à égaliser Hollywood en matière de production culturelle globalisée. Dans l’immédiat, Pékin assure à tout prix vouloir éviter une «guerre froide culturelle», histoire de ne pas rajouter une nouvelle couche à la bataille des tarifs douaniers. Le duel est en tout cas engagé et il promet d’être passionnant.

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