Orbán fait entrer la guerre dans les salons hongrois

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Article publié sur le site BIRN – Balkan Insight le 03.03.26, traduit et adapté par Bon pour la tête
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Edit Inotai
La petite fille, debout près de la fenêtre, regarde la pluie tomber. «Quand est-ce que papa arrive? Quand est-ce que je pourrai le voir?» demande-t-elle à sa mère. La femme, occupée à couper des légumes dans la cuisine, a une larme qui coule sur sa joue. «J’espère bientôt», répond-elle d’une voix brisée par l’émotion. Dans la scène suivante, un soldat en uniforme de la Seconde Guerre mondiale traverse la boue. Quatre prisonniers, les yeux bandés, sont agenouillés lorsque le soldat apparaît derrière eux, un fusil à la main. Coup de feu. Le père de la petite fille s’effondre, mort.
La vidéo, générée par intelligence artificielle, et produite par le parti Fidesz, au pouvoir en Hongrie, a suscité un profond malaise au sein de la population et marque un nouveau point bas dans la campagne électorale, déjà marquée par des attaques virulentes, en vue du scrutin du 12 avril. Elle est également perçue comme un outil efficace pour semer la peur chez les franges de la population sensibles aux accusations selon lesquelles l’opposition s’allierait à l’UE pour entraîner la Hongrie dans le conflit ukrainien.
Alors que le parti du Premier ministre Viktor Orban accuse un retard de 5 à 8 points de pourcentage sur le parti d’opposition Tisza dans les sondages, la phase finale de la campagne est devenue une épreuve de survie pour le gouvernement, où tous les moyens sont bons pour grappiller des voix.

Capture d’écran d’une vidéo de campagne du Fidesz générée par l’IA.
«Est-ce que quelqu’un pensera aux enfants?»
La vidéo montrant la petite fille a été partagée par la section de Budapest du parti au pouvoir avec le commentaire suivant: «Pour l’instant, ce n’est qu’un cauchemar, mais Bruxelles se prépare à en faire une réalité.»
L’Association hongroise pour les droits de l’enfant a mis en garde contre les conséquences psychologiques potentielles sur les enfants et a exigé que les politiciens cessent de les instrumentaliser dans leurs campagnes. «Il faut limiter le militantisme politique», a déclaré Erika Pehr, présidente de l’ONG Coalition pour les droits de l’enfant. Elle décrit la vidéo générée par l’IA comme un exemple classique de manipulation émotionnelle. «Cette vidéo truquée laisse entendre que, lors des élections d’avril, il vous appartiendra de décider si le père de la petite fille sera abattu d’une balle dans la tête. C’est absurde». Plusieurs parents ont déjà signalé à son organisation que leurs enfants sont effrayés, n’arrivent pas à dormir et ont perdu tout sentiment de sécurité depuis le début de la campagne électorale. «Il y a clairement un niveau d’anxiété accru», affirme-t-elle.
Le chef de l’opposition, Peter Magyar, a appelé le gouvernement à retirer la vidéo. «Il n’y a aucune excuse, aucune explication, aucune justification à utiliser des images d’enfants innocents et le spectre de l’exécution pour semer la terreur dans tout un pays», a-t-il déclaré. Mais le gouvernement ne voit aucune raison de reculer. «Ce que nous constatons, c’est la réalité de la guerre», a expliqué Gergely Gulyas, ministre chargé des relations avec le Premier ministre, lors d’une conférence de presse gouvernementale. «La guerre est terrible et fait chaque jour plus d’un millier de morts et de blessés sur le champ de bataille.»
Ce type de discours alarmiste en campagne électorale n’est pas sans précédent en Hongrie. La Coalition pour les droits de l’enfant avait déjà critiqué la campagne du Fidesz pour les élections européennes de 2024, qui comportait notamment des panneaux d’affichage à thématique guerrière. En 2019, le médiateur du pays avait par ailleurs émis une recommandation affirmant que le respect des droits de l’enfant devait faire partie intégrante de la culture politique et constitutionnelle hongroise.

Capture d’écran d’une vidéo de campagne du Fidesz générée par l’IA.
«Ce n’est pas notre guerre»
Malgré l’indignation suscitée par cette campagne, également relayée par d’éminentes figures de l’Eglise, le Fidesz ne montre aucun signe de vouloir réduire l’utilisation de contenus générés par l’IA.
Dans une série de vidéos diffusées par les candidats du Fidesz sous le titre «Ce n’est pas notre guerre», d’autres courtes scènes familiales sont présentées: un couple marié et heureux sort d’une église, puis le mari tient une grenade qui explose. Dans la scène finale, la femme, vêtue de noir, se tient près du cercueil de son mari. Dans une autre scène, une femme enceinte perd le père de son enfant au combat et pleure sur sa tombe, son bébé dans les bras. Dans une autre encore, une famille avec deux enfants gèle dans une maison sans chauffage.
Toutes ces scènes visent à faire comprendre l’enjeu des élections du 12 avril: la paix avec le Fidesz, la guerre avec l’opposition. «Ces vidéos alarmistes traumatisent la société dans son ensemble, et pas seulement les enfants», explique Erika Pehr. «Elles rétrécissent tellement la conscience des gens qu’ils ne peuvent plus faire de choix éclairés.»
Elle ajoute que les responsables politiques doivent comprendre que ce qu’ils considèrent comme une stratégie politique efficace peut engendrer de véritables traumatismes chez les enfants et dans la société en général. Ironie du sort, cette campagne est menée par un gouvernement qui se présente comme l’un des plus favorables à la famille en Europe.
Andrea Szabo, sociologue et directrice adjointe de l’Institut hongrois de sciences politiques, explique que le gouvernement espère que sa rhétorique anti-ukrainienne, conjuguée à une forte psychose guerrière au sein de la population, permettra de mobiliser les électeurs du parti au pouvoir. «Cela peut avoir un impact particulièrement fort sur les électeurs les moins instruits. Cela peut aussi fortement influencer les femmes ayant des enfants, qui pourraient se dire: “Je ne veux pas que mon enfant soit envoyé à la guerre”», précise-t-elle.
La guerre en studio
La chaîne de télévision publique hongroise MTVA, qui a servi d’outil de propagande majeur au gouvernement depuis son arrivée au pouvoir en 2010, contribue largement à semer la peur. La chaîne M1 a lancé une émission quotidienne de 20 minutes intitulée «Les Horreurs de la Guerre», tournée dans un studio où le présentateur déambule au milieu de décombres, avec en arrière-plan des images d’un char et d’une maison en flammes. «Familles déchirées, conscription forcée, pauvreté, victimes innombrables: voilà le vrai visage de la guerre russo-ukrainienne», a déclaré le présentateur d’un ton dramatique lors de la première diffusion.
La série présente des scènes du front ainsi que des images de villes ukrainiennes bombardées par les Russes. Elle dépeint les difficultés du quotidien dans le pays voisin, mais passe sous silence la responsabilité de la Russie dans la guerre et les ravages qu’elle a engendrés.
Dans un épisode récent, des prisonniers de guerre hongrois ont remercié l’armée russe de les avoir faits prisonniers et d’avoir ainsi sauvé leur vie. Certaines vidéos semblent avoir été manipulées par intelligence artificielle, brouillant la frontière entre faits et fiction. D’après 444.hu, un média critique du pays, certaines images proviennent de profils TikTok peu connus et de faux comptes Facebook.
Bien que le gouvernement ait bâti sa campagne électorale sur le slogan selon lequel la Hongrie doit rester en dehors de la guerre, les médias publics font en réalité entrer la guerre dans les foyers des familles hongroises, a commenté ironiquement 444.hu.
Ces contenus générés par l’intelligence artificielle ciblent principalement les électeurs les moins instruits et ceux des zones rurales, où le gouvernement bénéficie d’un soutien important. A Csorna, bastion du Fidesz dans le nord-ouest de la Hongrie — où le parti avait recueilli jusqu’à 70 % des suffrages lors des précédentes élections — certains jeunes semblent sensibles à ces contenus. «Je ne veux pas de guerre, alors je voterai pour le gouvernement», déclare un jeune homme poussant une poussette. Un homme âgé exprime toutefois son inquiétude quant à l’impact psychologique de la campagne et à la difficulté de réparer les dégâts par la suite: «on a atteint la limite. Il faut que ça cesse immédiatement – et le gouvernement actuel aussi!»
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