Multipolarité et démocratie: quand le discours se heurte à la réalité

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Yves Borgeaud
A Davos, Emmanuel Macron a rappelé des principes familiers: Etat de droit, prévisibilité, science, respect, règles. «Nous sommes un espace où l’Etat de droit et la prévisibilité sont toujours la règle», affirme-t-il. Il promet «une Europe plus forte et plus autonome», et préfère «la science au complotisme» et «l’Etat de droit à la loi du plus fort».
Ces paroles représentent des idéaux, mais elles reposent sur un monde stabilisé qui n’existe plus. Les grandes puissances ne gouvernent plus uniquement par les règles, mais par leurs intérêts vitaux. Les normes deviennent des instruments, non des fondations. Le discours européen invoquant la prévisibilité et la rationalité internationale apparaît alors comme un discours incantatoire, peu soutenu par la réalité géopolitique.
L’Etat de droit à géométrie variable et la lucidité de Carney
L’Etat de droit cesse d’être un principe intangible et devient un outil stratégique, appliqué quand il protège le système et suspendu quand il gêne. Un droit à géométrie variable n’est plus un droit, mais un rapport de force, ce qui mine la légitimité démocratique. Comme l’a souligné le philosophe italien Giorgio Agamben, le glissement de l’Etat de droit vers un état d’exception permanent transforme les instruments de protection des citoyens en instruments du pouvoir, rendant l’exception la norme plutôt que la dérogation.
En France, l’Etat de droit est soumis à un état d’urgence permanent, empêchant son exercice réel, surtout dans les moments de crise. Il devient ainsi un instrument fonctionnel du pouvoir, renforçant l’idée d’un totalitarisme doux et accentuant l’écart entre les valeurs proclamées et les pratiques effectives.
Mark Carney, ancien banquier central et acteur clé du système mondial, a mis en mots, à Davos, une réalité que beaucoup percevaient déjà: l’ordre international fondé sur des règles reposait en partie sur des fictions utiles. En reconnaissant que les plus puissants s’exonéraient des normes quand cela les arrangeait, que les règles du commerce étaient appliquées de manière asymétrique, et que le droit international s’exerçait différemment selon l’identité de l’accusé ou de la victime, il ne révèle pas un changement de paradigme. Il confirme un fonctionnement ancien et structurel, rarement admis publiquement par un acteur de son niveau.
Cette lucidité est un événement rare, mais elle n’annonce pas une transformation de fait. L’aveu ne modifie pas forcément les pratiques: il autorise simplement à reconnaître ce qui était déjà là. Carney ne rompt pas forcément avec l’ancien système mais le justifie a posteriori; il constate que le récit ne tient plus et que les justifications morales ne suffisent plus à masquer la réalité.
La lucidité de Carney ne doit pas nous endormir mais nous réveiller: reconnaître ces mensonges tolérés et la fin de leur efficacité narrative permet de comprendre que les règles ne sont jamais automatiques. Elles doivent être défendues et rendues effectives par la vigilance citoyenne.
La dérive d’un totalitarisme doux en Europe
L’Europe centralisée glisse vers un totalitarisme doux structurel. Les institutions, les traités et l’expertise concentrent le pouvoir et réduisent le débat politique réel. Les formes démocratiques — élections, parlements, médias — restent, mais leur substance se vide: les choix essentiels sont verrouillés.
En France, la verticalité croissante du pouvoir se traduit par une réduction de l’espace du débat et le recours à la contrainte: usage massif de la police, violences documentées, mutilations. Les dispositifs constitutionnels, comme le 49.3, ou des décisions votées la nuit en l’absence de nombreux parlementaires, montrent que la délibération n’est plus un préalable mais un obstacle à contourner.
Le discours moral — science, droit, rationalité — sert à légitimer le pouvoir. L’opposition devient irrationnelle, donc illégitime. La démocratie est vidée de sa substance: le citoyen cesse d’être acteur et devient sujet à encadrer.
Le rôle du néo-capitalisme et des médias
Le néo-capitalisme valorise l’efficacité et la stabilité du système plus que la vérité ou le droit. Le droit, la démocratie et la discussion deviennent des infrastructures fonctionnelles: à utiliser, à assouplir ou à contourner selon les besoins du système.
L’expertise et l’information sont souvent inféodées: financements dirigés vers le récit dominant, analyses pilotées, orientations décidées à distance. Les médias sont souvent des porte-paroles du pouvoir plutôt que des contre-pouvoirs. Ceux qui dérangent sont étiquetés et évincés du débat public: complotistes, extrême droite, antisémites, etc. Les récits dominants se diffusent même lorsqu’ils sont faux, et les corrections, lorsqu’elles existent, apparaissent rarement dans les gros titres. La science et l’information deviennent des instruments de scientisme pseudo-scientifique et de propagande, vidant le débat public de sa substance critique.
La multipolarité comme révélateur et opportunité
La multipolarité ne garantit rien, mais elle déstabilise le verrou centralisé, réintroduit le conflit, l’incertitude et la contingence. Elle ouvre de nouveaux possibles: choix économiques, industriels, diplomatiques et technologiques, tous rendus impossibles par le dogme centralisé.
Exercée avec discernement et ancrée dans une droiture intérieure, chevillée à des valeurs pratiques plutôt qu’idéologiques, la multipolarité peut être moins risquée qu’un totalitarisme doux. Dans un monde multipolaire, les conflits resteront souvent localisés et les intérêts réels primeront sur les guerres coûteuses pour de petites entités. A l’inverse, un système centralisé rigide peut justifier des guerres mondiales comme instruments de légitimation morale, le coût humain et matériel étant considéré comme négligeable ou nécessaire pour la cause défendue.
La multipolarité bien comprise offre une chance de rendre les décisions plus mesurées et responsables, tout en réintroduisant la liberté de choix et la contingence, essentielles pour que la démocratie devienne effective et ne soit pas qu’un décor à exposer au besoin. Comme le souligne Michel Maffesoli, la puissance instituante doit trouver sa place face à la puissance instituée.
Conclusion
Le discours moral international — science contre complotisme, droit contre force — se heurte à un pouvoir qui pratique l’inverse sur son propre territoire et à un système néo‑capitaliste qui neutralise le débat public.
La lucidité exprimée par Carney à Davos ne constitue pas un changement de paradigme: elle en est le symptôme. Elle révèle que le récit de l’ordre international fondé sur des règles ne tient plus dans un monde devenu multipolaire. C’est cette multipolarité — et non l’aveu de Carney — qui ouvre la possibilité d’un autre rapport au réel, d’un débat démocratique plus contradictoire, plus honnête, émancipateur, responsable qui légitime une réouverture des possibles.
Voir l’illusion se dissiper est inconfortable, mais c’est une reconquête du réel. La démocratie peut redevenir une pratique risquée, imparfaite, mais vivante — et l’histoire recommence à respirer.
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