Arctique et Grand Nord: la bataille mondiale a bel et bien commencé

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Il fut un temps où l’Arctique n’était, aux yeux du grand public, qu’un halo blanc sur les cartes: une immensité silencieuse arpentée par les peuples autochtones, les aventuriers téméraires… et quelques ours blancs. Puis, en 2019, le Grand Nord se retrouva soudain sous les projecteurs lorsque Donald Trump [1] évoqua publiquement la possibilité d’acheter le Groenland au Danemark. Si l’idée fit sourire, elle révéla aussi que cette région, longtemps perçue comme un simple désert stratégique, était devenue un véritable enjeu de puissance.
Car pendant que l’épisode amusait l’opinion, la transformation du Grand Nord suivait son cours. La fonte accélérée de la banquise, la reconfiguration des routes maritimes et la perspective d’un Eldorado énergétique et minier ont fait de l’Arctique un territoire désormais central dans la rivalité entre grandes puissances.
La Russie y déploie une stratégie de long terme et renforce méthodiquement sa présence, la Chine y avance ses pions avec une discrétion calculée, tandis que les Etats-Unis cherchent à préserver leur influence dans un espace qu’ils avaient longtemps relégué au second plan. L’Europe, comme à son habitude, peine à exister comme acteur stratégique cohérent: ses moyens sont dispersés, ses priorités divergentes, et son action passe largement par l’OTAN, dont l’implication dans l’Arctique s’intensifie sous la pression des événements [2].
Dans cette nouvelle compétition mondiale, l’Arctique n’est plus une périphérie lointaine: il est devenu l’un des théâtres où se redessinent, très concrètement, les rapports de force du 21ᵉ siècle.
Un peu d’histoire
Si l’on remonte dans le temps, l’Arctique n’a pourtant rien du «no man’s land» glacé que certains imaginent. Pendant des millénaires, il constitue le monde des peuples autochtones: Inuits, Yupik, Nenets et d’autres sociétés traditionnelles du Nord y vivent, chassent, se déplacent et structurent leurs territoires bien avant que la région n’apparaisse sur les cartes européennes ou dans les premiers récits écrits qui évoquent cet espace.
A la fin du 10e siècle, Eric le Rouge — Islandais d’ascendance norvégienne — fonde les premières colonies européennes au Groenland. Peu après, les expéditions de l’explorateur islandais Thorfinn Karlsefni atteignent, selon les Sagas, les rivages de Terre-Neuve, en Amérique du Nord. Ces pionniers vikings inscrivent ainsi le Grand Nord dans le paysage mental européen, sans imaginer que mille ans plus tard, les plus grandes puissances de la planète s’y disputeraient l’influence.
En fait, les premières tentatives d’appropriation géopolitique n’apparaissent qu’à l’époque moderne. Dès 1867, Washington envisage déjà l’achat du Groenland: une offre formelle est présentée au Danemark au lendemain de la Seconde Guerre mondiale [3]. D’autres puissances européennes réfléchissent également, au 19ᵉ siècle, à un contrôle plus direct de l’île. Ces projets resteront néanmoins sans suite.
C’est toutefois au 20ᵉ siècle que l’Arctique devient réellement un théâtre structuré de la puissance. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne nazie installe des stations météorologiques au Svalbard et au Groenland; les convois alliés vers Mourmansk deviennent vitaux pour l’effort de guerre soviétique. La Guerre froide transforme ensuite la région en zone de surveillance et de dissuasion: la base américaine de Thulé, pivot du système d’alerte avancée contre les missiles soviétiques, répond à la Flotte du Nord soviétique, pilier de la stratégie nucléaire de Moscou. L’océan Arctique devient alors un espace de tension silencieuse, sillonné par des sous-marins qui se frôlent sous la banquise.
L’Eldorado des ressources: promesses et réalités
Si l’Arctique attire aujourd’hui autant et aiguise les appétits des grandes puissances, c’est parce que le sous-sol y recèle potentiellement des richesses inégalées, à un moment où la demande mondiale en énergie et en matières premières stratégiques ne cesse de croître. Dans un contexte de transition énergétique, de numérisation accélérée et de nouvelle révolution industrielle fondée sur les batteries et les semi-conducteurs, les métaux critiques de l’Arctique sont perçus comme un atout important.
L’USGS (United States Geological Survey), dans son Circum-Arctic Resource Appraisal, estime par exemple que le Grand Nord renfermerait 13% du pétrole et 30% du gaz naturel non découverts du globe [4]. A cela s’ajoute un potentiel minier considérable: nickel, cuivre, cobalt, uranium, zinc, platinoïdes et surtout terres rares, devenues essentielles pour l’armement, les aimants permanents, les véhicules électriques et l’ensemble de la filière numérique. Le Groenland concentrerait certains des gisements les plus prometteurs, notamment sur les sites de Kvanefjeld (Ilímaussaq) pour les terres rares lourdes et l’uranium, ainsi que Citronen Fjord, l’un des plus importants gisements de zinc identifiés en Arctique.
Dans ce contexte, certains observateurs n’hésitent plus à parler de «nouvel Eldorado» à travers la description de l’Arctique comme immense réservoir de ressources capables d’alimenter la croissance mondiale et la compétition technologique.
Dans les faits, cependant, la réalité est nettement plus complexe. La plupart des concessions attribuées au Groenland, en Alaska ou en mer de Beaufort ont été abandonnées ou gelées, soit à la suite de forages infructueux, soit en raison de coûts logistiques très élevés. Par ailleurs, un point essentiel est souvent sous-estimé: les obstacles naturels et les contraintes environnementales restent considérables. Glaces dérivantes, icebergs, saisons d’exploitation très courtes, nuit polaire, températures extrêmes et épaisseur de la banquise limitent fortement les opérations [5].
Ces contraintes rappellent que l’exploitation du Grand Nord ne relève pas seulement de la volonté politique ou des avancées technologiques: elle dépend avant tout de la capacité à opérer durablement dans un milieu qui reste l’un des plus hostiles de la planète. Un milieu où une seule dérive de glace peut broyer un navire comme une coquille d’œuf. Et c’est précisément ce décalage entre le potentiel immense et la réalité opérationnelle qui impose de nuancer l’idée d’un Eldorado arctique.
Mais la bataille pour l’Arctique ne se joue pas uniquement sous la surface. À côté des ressources, un autre enjeu majeur aiguise les ambitions: celui des routes maritimes. Car la fonte accélérée de la banquise ne libère pas seulement l’accès aux gisements, elle ouvre aussi des corridors stratégiques qui pourraient, à terme, modifier la géographie du commerce mondial. La course au Nord est donc aussi une course aux passages, et c’est ce second front qui reconfigure aujourd’hui les équilibres globaux.
Les routes stratégiques: le Grand Nord redessine la carte économique du monde
Trois routes polaires structurent désormais les stratégies des grandes puissances [6]. La plus avancée est la Route maritime du Nord (NSR, Northern Sea Route), qui longe les côtes russes. C’est aujourd’hui la seule voie réellement opérationnelle, portée par la flotte unique de brise-glaces nucléaires de Moscou. Elle enregistre chaque année 80 à 120 transits, un volume faible à l’échelle mondiale mais suffisant pour offrir un corridor alternatif entre l’Europe du Nord et l’Asie orientale.
Plus à l’ouest, le Passage du Nord-Ouest (NWP, Northwest Passage), que le Canada considère comme ses eaux intérieures, reste l’un des itinéraires de navigation les plus incertains et dangereux du globe. Certaines années, moins de dix navires parviennent à le franchir en raison de la persistance des glaces et des faibles profondeurs.
A plus long terme, une troisième voie pourrait bouleverser l’équilibre maritime: la Route transpolaire (TSR, Transpolar Sea Route), qui traverserait l’océan Arctique par son centre. Selon les projections de l’AMAP (Arctic Monitoring and Assessment Programme), elle pourrait devenir saisonnièrement praticable d’ici 2040-2050, ouvrant un passage en haute mer partiellement hors des juridictions nationales.
Comparé aux 20 000 navires qui transitent chaque année par le canal de Suez, ou aux 100 000 qui franchissent le détroit de Malacca, l’Arctique reste marginal. Mais l’enjeu ne se mesure pas au tonnage. Ces routes représentent la possibilité d’un corridor plus court entre l’Europe et l’Asie, tout en contournant les points névralgiques du commerce mondial que sont la mer Rouge, le détroit d’Ormuz ou la mer de Chine méridionale. Dans un monde fragmenté, disposer d’un itinéraire alternatif, fût-il encore saisonnier, devient une assurance stratégique.
Ces routes polaires portent aussi un potentiel économique important pour les Etats riverains: développement de nouveaux ports arctiques, émergence de chaînes logistiques adaptées au froid extrême, valorisation des technologies polaires, des systèmes de navigation avancée GNSS (Global Navigation Satellite System) et des navires adaptés aux hautes latitudes. Autant d’éléments qui expliquent pourquoi, malgré un trafic encore limité, la course aux routes du Nord s’impose aujourd’hui comme l’un des grands axes de la recomposition géopolitique mondiale.
Le jeu des grandes puissances: ambitions croisées
A mesure que ces routes polaires prennent forme, un autre enjeu apparaît: celui de leur contrôle. Et c’est sur ce terrain que les grandes puissances s’affrontent désormais.
La compétition ne se joue d’ailleurs pas seulement sur les capacités militaires ou les brise-glaces, mais aussi sur le terrain juridique, au titre de la Convention de Montego Bay (UNCLOS). La dorsale Lomonossov, vaste chaîne sous-marine de 1800 km reliant la Sibérie au Groenland via le pôle Nord, fait ainsi l’objet de revendications simultanées de la Russie, du Canada et du Danemark (via le Groenland) pour étendre leur plateau continental au-delà des 200 milles nautiques. Si l’obtention d’un plateau élargi ne confère pas de souveraineté sur les eaux, elle ouvre en revanche des droits exclusifs sur l’exploitation des ressources du sous-sol. C’est l’un des contentieux les plus sensibles de l’Arctique contemporain.
Pour toutes ces raisons, les Etats-Unis renforcent leur présence en s’appuyant sur l’Alaska et sur le NORAD (North American Aerospace Defense Command), le dispositif américano-canadien chargé de la surveillance aérienne et de l’alerte missile depuis le flanc nord du continent. Washington modernise ses infrastructures, développe ses capacités de détection et suit attentivement les avancées russes et chinoises. Les intérêts américains concernent également les futures routes maritimes et les potentiels gisements offshores, considérés comme des enjeux économiques et stratégiques de long terme [7].
Le Canada maintient sa position ferme sur le Passage du Nord-Ouest (NWP), qu’il considère comme des eaux intérieures. L’ouverture progressive de cette voie pose pour Ottawa des questions de souveraineté, de sécurité et de développement d’infrastructures adaptées à un environnement extrêmement exigeant.
L’Union européenne joue surtout un rôle normatif, en matière environnementale et réglementaire, mais ses moyens opérationnels en Arctique restent limités. La présence occidentale repose principalement sur les pays nordiques: la Norvège, la Finlande et la Suède structurent l’essentiel de la posture arctique européenne. L’adhésion récente des deux derniers à l’OTAN renforce d’ailleurs la continuité stratégique de l’Alliance, de la mer de Norvège jusqu’au golfe de Botnie.
La Chine inscrit l’Arctique dans sa stratégie globale depuis son Livre blanc de 2018, où elle se définit comme une «quasi-puissance arctique» [8]. Pékin investit dans les projets gaziers russes (Yamal LNG, Arctic LNG-2), développe une flotte de brise-glaces, multiplie les stations scientifiques et intègre la Route de la Soie polaire à la Belt and Road Initiative. Ses priorités concernent l’énergie, la technologie polaire et l’accès aux futures routes commerciales.
Malgré cette diversité d’acteurs, l’équilibre stratégique de l’Arctique repose essentiellement sur la puissance qui y concentre le plus de moyens, de présence et d’infrastructures: la Russie. La paralysie du Conseil de l’Arctique, depuis 2022, consécutive à la suspension des coopérations avec Moscou, accentue encore cette asymétrie et laisse la région évoluer dans un contexte où les rapports de force dominent désormais la dynamique régionale.
Une domination russe structurelle hors d’atteinte en Arctique
Aucune puissance n’égale la Russie dans le Grand Nord. Moscou contrôle près de la moitié du littoral arctique, modernise l’ensemble de ses bases, déploie des systèmes de surveillance couvrant tout le bassin polaire et exploite des projets énergétiques majeurs comme Yamal LNG et Arctic LNG-2.
La Russie dispose également de la seule flotte de brise-glaces nucléaires au monde (environ huit unités en service dont cinq très modernes de classe Arktika) et cinq en construction, ainsi que plus de cinquante brise-glaces conventionnels au total. Cet outil unique lui permet de maintenir ouverte une grande partie de la Route maritime du Nord (NSR) et de sécuriser la logistique de ses installations énergétiques. Combinée à des ports modernisés, comme Mourmansk, Arkhangelsk et Sabetta, et à une doctrine d’emploi clairement définie, cette flotte fait de la Russie la seule puissance pleinement opérationnelle en Arctique. Pour Moscou, l’Arctique constitue un axe stratégique national: un espace de souveraineté, une frontière énergétique, un levier économique et un prolongement naturel de sa présence militaire [9].
La suprématie russe modifie en profondeur l’équilibre régional et conduit les Etats-Unis et l’OTAN à ajuster leur posture dans le Grand Nord. Cette adaptation intervient toutefois dans un contexte d’asymétrie marquée, les capacités occidentales restant très inférieures — pour ne pas dire quasi-nulles — à l’appareil déployé par Moscou dans la région.
OTAN, tensions et risques de conflit: un nouvel arc stratégique
L’intégration de la Finlande puis de la Suède à l’OTAN a redéfini la carte stratégique du Nord. L’Alliance dispose désormais d’un continuum de sécurité allant de l’Alaska au golfe de Botnie. Elle intensifie ses exercices, renforce la surveillance aérienne et s’appuie sur la Norvège et le Groenland comme points d’appui essentiels [10].
Mais plusieurs limites subsistent :
- l’OTAN ne possède aucun brise-glace nucléaire,
- la région (parties occidentales) dépend largement des moyens américains,
- aucune infrastructure occidentale n’approche la profondeur logistique russe.
Dans ce cadre asymétrique, l’Arctique pourrait plutôt devenir un terrain de tensions hybrides: brouillages GPS, cyberattaques, incidents navals en mer de Barents, pressions sur les câbles sous-marins ou les réseaux de communication polaires. L’absence de mécanismes de confiance opérationnels accroît le risque qu’un incident isolé puisse dégénérer en crise régionale ou en extension périphérique d’un conflit plus large.
Avec ses 14 millions de km² et moins de 4 millions d’habitants — dont une large part de peuples autochtones — l’Arctique reste l’un des territoires les plus vastes et les moins peuplés de la planète. C’est pourtant dans cet espace singulier, qui ne représente qu’une fraction de l’humanité, que se joue une part du 21ᵉ siècle. La récente rencontre Poutine-Trump en Alaska, organisée dans un moment de relative accalmie diplomatique, a rappelé que même les puissances les plus opposées reconnaissent désormais la centralité stratégique du Grand Nord. Car l’Arctique n’est plus un confins gelé: c’est un pivot.
La Russie y dispose d’une avance structurelle totale, la Chine s’y installe méthodiquement, l’OTAN redéfinit ses lignes de défense, et l’Europe peine encore à trouver une place claire dans ce nouvel ordre polaire. L’ouverture des routes maritimes, la quête de minerais critiques et la militarisation progressive du Nord annoncent un monde où la frontière glacée devient un théâtre majeur de rivalité.
L’Arctique ne sera plus jamais une périphérie. Il est désormais l’une des nouvelles frontières de la puissance, et la bataille qui s’y joue ne fait que commencer.
[1] « Pourquoi Donald Trump s’intéresse au Groenland depuis 2019 », Le Monde, 8 janvier 2025.
https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2025/01/08/pourquoi-donald-trump-s-interesse-au-groenland-depuis-2019_5501981_4355771.html
[2]« Arctic as an Arena for Strategic Competition », Marine Corps University Press, 2025.
https://www.usmcu.edu/Outreach/Marine-Corps-University-Press/MCU-Journal/JAMS-Special-Issue-2025/Arctic-as-an-Arena-for-Strategic-Competition/
[3] Thorsten Borring Olesen, « Buying Greenland? Trump, Truman and the “Pearl of the Mediterranean” », Nordics.info (Aarhus University), 10 septembre 2019.
https://nordics.info/show/artikel/buying-greenland-trump-truman-and-the-pearl-of-the-mediterranean
[4] USGS, Circum-Arctic Resource Appraisal (2008), estimations des ressources non découvertes : 13 % du pétrole mondial et 30 % du gaz naturel mondial.
https://pubs.usgs.gov/fs/2008/3049/fs2008-3049.pdf
[5] The Arctic Institute, “Cairn Energy abandons well off Greenland” (2011), sur l’arrêt du puits Gamma-1 et l’abandon de plusieurs initiatives exploratoires dans l’arctique groenlandais.
https://www.thearcticinstitute.org/cairn-energy-abandons-well-greenland/
[6] https://en.wikipedia.org/wiki/Arctic_shipping_routes?utm_
[7] The White House, “National Strategy for the Arctic Region”, October 2022.
https://bidenwhitehouse.archives.gov/wp-content/uploads/2022/10/National-Strategy-for-the-Arctic-Region.pdf
[8] State Council Information Office of the People’s Republic of China, “China’s Arctic Policy”, white paper, 26 Janvier 2018.
https://english.www.gov.cn/archive/white_paper/2018/01/26/content_281476026660336.htm
[9] Russian Federation, “Foundations of the Russian Federation State Policy in the Arctic for the Period up to 2035”, Presidential Decree No. 164, 5 March 2020 (English translation, Russia Maritime Studies Institute).
https://digital-commons.usnwc.edu/rmsi_research/5/
[10] OTAN, « NATO will defend Allied interests in the Arctic », déclare le président du Comité militaire de l’OTAN, 21 octobre 2024.
https://www.nato.int/en/news-and-events/articles/news/2024/10/21/nato-will-defend-allied-interests-in-the-arctic-says-chair-of-nato-military-committee
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