Gaza: mort du droit international et défaite morale

Publié le 6 juin 2025

© Shutterstock

Bien que ne respectant ni le droit humanitaire ni l’ONU, Israël bénéficie du soutien inconditionnel d’une grande partie de l’Occident. C’est désormais la loi du plus fort qui s’applique, celle du plus brutal, du plus cruel. L’acquiescement à la dévastation de Gaza et au massacre de sa population laissera une trace indélébile dans la mémoire de nos sociétés.

Qui peut dire combien de cadavres se trouvent aujourd’hui sous les décombres de Gaza? Combien de corps démembrés, écrasés, pulvérisés de femmes, d’enfants, de vieillards, d’adolescents, d’hommes? Mêlé à eux se trouve celui du droit international. L’Etat d’Israël, faut-il le rappeler, s’en fiche éperdument, du droit international, et cela ne date pas d’hier. Il s’en est affranchi dès le début de son histoire, comme le rappelle un article de janvier 2024 de Droits & Libertés, la revue de la Ligue des droits de l’Homme. Aujourd’hui, «la violation manifeste du droit international a été légalisée en droit interne israélien. Il est ainsi affirmé que seul le peuple juif a droit à l’autodétermination nationale en Israël. Les citoyens non juifs se voient confinés dans un sous-statut, consacrant une situation qualifiée d’apartheid par de nombreuses organisations de défense des droits de l’Homme.»

Israël n’a que faire de l’ONU

Oui, Israël se fiche du droit international, comme il se fiche du droit humanitaire. L’ONU a beau alerter, dénoncer, rien n’y fait. L’Organisation des Nations unies a fait un bilan au 19 mai 2025 de l’action de l’armée israélienne à Gaza. «Près de 53 000 morts recensés, dont au moins 15 600 enfants, selon le ministère de la santé de la bande de Gaza. 119 800 blessés, plus de 28 000 femmes et filles tuées, plus de 34 000 enfants blessés, plus de 300 employés de l’UNRWA tués depuis octobre 2023, 1,9 million de personnes déplacées, plus de 16 000 consultations médicales effectuées chaque jour par l’UNRWA, 658 000 enfants privés d’éducation, deux millions de personnes privées d’aide humanitaire, 116 000 tonnes de nourriture bloquées à la frontière, 92% d’habitations détruites. Près de 700 000 femmes et filles à Gaza sont confrontées à « une urgence silencieuse en matière d’hygiène menstruelle », avec de graves conséquences pour leur santé, leur protection, leur dignité et leurs droits humains. L’UNICEF estime que plus de 50 000 enfants ont été tués ou blessés depuis octobre 2023…» Cette liste n’est pas exhaustive et on peut y ajouter ce qui se passe en Cisjordanie et dans les prisons israéliennes. Mais Israël se fiche bien de l’ONU.

«Un monde débarrassé des normes internationales»

Qu’Israël se dédouane de tout ce qui a été mis en place depuis la fin de la Seconde guerre mondiale pour prévenir la barbarie et l’ignominie dans le monde, c’est une chose. D’autres Etats ont fait de même. Ce qui est choquant, c’est que l’Occident assiste à ça, à cette violation systématique des droits humains et humanitaires, sans rien faire. Pire, en soutenant sans condition les actions du gouvernement israélien, un gouvernement d’extrême-droite qui ne cherche pas le moins du monde à se rendre respectable, qui affirme ses convictions suprématistes de manière tout à fait décomplexée. C’est ce soutien aveugle de l’Occident à Israël – le ministre suisse Ignazio Cassis en est un désolant exemple – qui a mis à mort le droit international. Désormais, c’est le droit du plus fort qui a cours, le droit du plus brutal, du plus cruel. Les conséquences de ce bouleversement seront sans doute effroyables; il n’y a désormais plus de convention empêchant le pire, nulle part dans le monde. C’est la victoire du nihilisme, du cynisme le plus total. C’est ainsi, par exemple, qu’alors que le président Emmanuel Macron s’offusque officiellement de la situation à Gaza, la France s’apprête à livrer du matériel militaire à Israël, selon le magazine Disclose. A quel dictateur l’Occident pourra-t-il désormais reprocher ses actions les plus atroces, à quel sanguinaire chef de guerre? «Gaza est le laboratoire d’un monde débarrassé des normes internationales», soutient l’historien Jean-Pierre Filiu, de retour de l’enclave palestinienne.

Le consentement à l’écrasement de Gaza

A cet abandon du droit international s’ajoute une défaite morale, celle provoquée par «le consentement à l’écrasement de Gaza», comme l’explique Didier Fassin, professeur au Collège de France où il est titulaire de la chaire «Questions morales et enjeux politiques dans les sociétés contemporaines». Son livre, Une étrange défaite, aux Editions La Découverte, est terrible à lire. «Plus que l’abandon d’une partie de l’humanité, dont la réalpolitique internationale a donné maints exemples récents, c’est le soutien apporté à sa destruction que retiendra l’histoire. Cet acquiescement à la dévastation de Gaza et au massacre de sa population, à quoi il faut ajouter la persécution des habitants de Cisjordanie, laissera une trace indélébile dans la mémoire des sociétés qui en seront comptables.»

Soutien à la punition collective des Palestiniens

La défaite morale dont parle le livre de Didier Fassin «appelle un examen de ce qui a conduit à ce que, pour des responsables politiques et des personnalités intellectuelles des principaux pays occidentaux, à de rares exceptions près, dont l’Espagne, soient devenues acceptables la réalité statistique que les vies des civils palestiniens valent plusieurs centaines de fois moins que les vies des civils israéliens et l’affirmation que la mort des premiers mérite moins d’être honorée que celle des seconds; à ce que demander un cessez-le-feu immédiat pour que s’interrompe le massacre des enfants après que plus de douze mille d’entre eux avaient déjà été tués et tant d’autres brûlés, amputés, traumatisés soit dénoncé comme acte antisémite; à ce que soient interdites les manifestations et les réunions demandant une paix juste et sanctionnées les personnes qui faisaient référence à l’histoire de la région…» L’auteur relève bien sûr aussi l’attitude des médias qui ont pris parti «presque automatiquement» pour la version des faits fournie par le camp des occupants. «La bonne conscience était ainsi du côté du soutien à la punition collective des Palestiniens.»

«Le langage a été abîmé»

Oui, le livre de Didier Fassin est terrible à lire, tant il décortique précisément et documente lucidement cette défaite morale. Les passages où il décrit le traitement infligé par l’armée israélienne aux civils qu’elle fait prisonnier, des traitements documentés par les vidéos prises par les militaires eux-mêmes, sont particulièrement cauchemardesques.

«Le langage a été abîmé quand on a appelé « antisémites » les demandes d’arrêter de tuer des civils, « morale » une armée qui déshumanise ses ennemis, « riposte » une entreprise d’anéantissement, « guerre Israël-Hamas » une opération militaire ouvertement menée contre les civils palestiniens.»

Personne ne pourra dire qu’il ou elle ne savait pas.



«Une étrange défaite», Didier Fassin, Editions La Découverte, 198 pages.

Didier Fassin sera au Club 44 de La Chaux-de-Fonds le 10 juin, à 20h15, pour une discussion autour de la question de «la violence des frontières». 

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique

Cessez-le-feu Iran-Etats-Unis: une mise en scène pour masquer une victoire iranienne?

Présenté comme une victoire diplomatique de Washington, ce cessez-le-feu pourrait en réalité traduire un recul stratégique américain. En filigrane, l’accord révèle l’influence croissante de nouveaux équilibres géopolitiques, notamment sous l’impulsion de la Chine.

Hicheme Lehmici
Politique

L’Ukraine à l’offensive tous azimuts

L’attention du monde s’en était détournée. En ce printemps 2026, sur ce théâtre, il se produit pourtant des rebonds qui changent les perspectives d’avenir. Pas d’issue à la guerre pour le moment, mais les rapports de force se modifient.

Jacques Pilet
Politique

Vainqueur ou vaincu, Viktor Orban continuera à compter

A quelques jours d’échéances électorales décisives en Hongrie et en Bulgarie, l’Union européenne tente, une fois de plus, de peser sur des scrutins à haut risque politique pour elle. Entre tensions avec Budapest, recomposition des forces à Sofia et montée des courants souverainistes, les résultats de ces élections pourraient compliquer (...)

Guy Mettan
Politique

Mais où sont passés les crimes de guerre?

Dans les guerres contemporaines, tous les camps estiment être du bon côté de l’histoire — mais tous ne sont pas jugés de la même manière. Derrière les récits dominants, une réalité plus dérangeante apparaît: celle d’une indignation sélective, où certains crimes de guerre sont amplifiés tandis que d’autres sont passés (...)

Guy Mettan
Politique

L’exhibitionnisme de la cruauté

Le spectacle est aussi choquant que la mesure elle-même. Le ministre israélien Itamar Ben-Gvir célèbre l’adoption de la peine de mort réservée aux Palestiniens, triomphant, rigolard, bouteille de champagne à la main. Nombre de soldats israéliens diffusent sur les réseaux des vidéos où on les voit humilier des prisonniers à (...)

Jacques Pilet
Politique

La guerre en Iran vue d’Afrique

Même si les responsables politiques font preuve d’une certaine retenue, par crainte de mesures de rétorsion, aux yeux d’une bonne partie de l’opinion publique africaine, la guerre menée par les Etats-Unis et Israël en Iran est illégale et relève de l’hégémonie occidentale sur le reste du monde.

Catherine Morand
PolitiqueAccès libre

La guerre sans visages: le Moyen-Orient à l’heure de la censure de la mort

Il y a quelque chose d’obscène dans la propreté de cette guerre. Depuis que les Etats-Unis et Israël ont lancé leurs premières frappes contre l’Iran, le 28 février dernier, les écrans du monde entier sont remplis de panaches de fumée, de graphiques militaires, de porte-parole en uniforme récitant des bilans (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Les fous de Dieu incendient le monde

Dans toutes les guerres les belligérants défendent ce qu’ils croient être leurs intérêts nationaux, sécuritaires, économiques, géopolitiques. Mais au cœur du trio engagé dans le conflit actuel au Moyen-Orient, une autre donne pèse lourd. L’extrémisme religieux. Trois eschatologies se mêlent et s’affrontent. Judaïque, évangélique et chiite.

Jacques Pilet
Politique

Ce qui se prépare à Cuba

Trump annonce qu’il aura «l’honneur d’établir le contrôle sur Cuba». Cette fois, il ne s’agit pas d’une rodomontade. Un plan concret se dessine. A travers de discrètes négociations tenues au Mexique, reconnues par l’actuel chef d’Etat cubain Miguel Díaz-Canel. Cela au moment où des manifestations de colère se multiplient dans (...)

Jacques Pilet
Histoire

Max Petitpierre, le courage de négocier avec les méchants

Elu conseiller fédéral fin 1944, Max Petitpierre a su, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sortir la Suisse de son isolement en renouant des relations diplomatiques aussi bien avec les Etats-Unis qu’avec l’Union soviétique. A l’heure où les tensions internationales ravivent les réflexes idéologiques et les divisions, son pragmatisme (...)

Guy Mettan
Politique

Etats-Unis vs Iran: la guerre inévitable qui pouvait être évitée

Donald J. Trump a lancé les Etats-Unis dans une guerre suicidaire en comptant sur la divine providence pour la gagner. L’attaque américaine contre l’Iran du 28 février 2026 marque une rupture majeure dans l’ordre international. Décidée sans déclaration de guerre et au mépris des avertissements du renseignement, elle semble relever (...)

Pierre Lorrain
PolitiqueAccès libre

Les hommes qui croient pouvoir renverser des régimes

Depuis un abri en Israël, Avraham Burg, ancien parachutiste israélien et homme politique de haut rang du parti travailliste Awoda, rappelle qu’il ne suffit pas d’éliminer un dirigeant pour transformer un pays. Car de l’Afghanistan à l’Irak, du Liban à l’Iran, l’histoire montre que les sociétés survivent à leurs gouvernements. (...)

Bon pour la tête
Politique

Le droit est bafoué mais son affirmation plus nécessaire que jamais

Nombre de commentateurs estiment que nous sommes dans une époque nouvelle. Où le droit international est mort, où seul compte désormais le rapport de force. Vite dit. L’ONU et sa Charte posent des repères indispensables pour aborder le chaos des guerres.

Jacques Pilet
Politique

Les Européens entraînés dans le chaos

La guerre au Moyen-Orient nous concerne plus que nous ne le ressentons. Avec, bien sûr, les fâcheux effets économiques. Avec la dérisoire question des touristes bloqués. Mais, bien plus encore, parce qu’elle révèle nos faiblesses et nos contradictions.

Jacques Pilet
Politique

Iran: Trump a-t-il déjà perdu la guerre?

L’assassinat d’Ali Khamenei devait provoquer l’effondrement rapide du régime iranien. Il semble avoir produit l’effet inverse. Entre union nationale, riposte militaire régionale et risque d’escalade géopolitique, l’offensive lancée par Washington et Tel-Aviv pourrait transformer une opération éclair en conflit long aux conséquences politiques incertaines pour Donald Trump.

Hicheme Lehmici
PolitiqueAccès libre

Blocus total de Cuba: quid du droit international?

Le blocus américain contre Cuba, qui dure depuis plus de six décennies, s’est intensifié début 2026, avec une pression maximale visant l’effondrement énergétique de l’île. Ces sanctions draconiennes plongent la population dans la misère et l’exposent à une grave crise humanitaire. Des juristes internationaux dénoncent ouvertement cette situation. Les médias, (...)

Urs P. Gasche