© Shutterstock

Le lâchage brutal et méprisant de l’Europe par l’Amérique de Trump a de quoi choquer. Tout comme son rapprochement à tâtons de la Russie. Que la défense européenne soit à revoir, à s’unir, à se distancer des armements américains, c’est l’évidence. Mais est-ce à dire que la menace russe s’accroît sur toute l’Europe comme l’affirme Macron? Alors que Poutine patine en Ukraine, à sa porte. Doucement, les basses. Un peu de raison et moins d’émotion.

La France s’enflamme dans les clameurs guerrières. Défilés de généraux sur les plateaux. Emissions spéciales, comme sur la 2e chaîne publique: «La France face à la guerre». Les «urgences» se succèdent à toute allure: oubliées celle de l’action climatique, celle de freiner les déficits abyssaux. Le président prône maintenant un sursaut des armes et des âmes. «Quoi qu’il en coûte», encore une fois.

Les télés vont jusqu’à tendre le micro à de curieux personnages. Tel le sénateur Malhuret (maire de Vichy pendant 23 ans et inquiété par des accusations de malversations) qui désigne Trump comme le nouveau Néron et espère l’effondrement de la Russie. Ou une ex-célébrité du spectacle, Macha Méril (84 ans) qui s’émerveille de voir une jeunesse prête au combat, prête à renoncer aux vacances et aux autres futilités pour l’honneur de la patrie…

Le refrain de la Marseillaise remonte des profondeurs

Comme si la France esquissait un besoin secret de revanche. Elle a perdu tant de guerres depuis 1940. L’Indochine, l’Algérie, et plus récemment, tant de revers en Afrique… Soudain, au-delà de toutes les analyses géopolitiques, le refrain de la Marseillaise remonte des profondeurs: «Aux armes, citoyens, Formez vos bataillons, Marchons, marchons! Qu’un sang impur Abreuve nos sillons!»

Certes, tous les Français ne sont pas pris de cette fièvre. Beaucoup voient l’intérêt personnel de leur président à s’échauffer ainsi pour faire oublier son désastreux bilan. Nombre de parlementaires ont refusé − ou se sont abstenus − la proposition, néanmoins acceptée, de préparer la saisie de tous les fonds russes déposés en France, voyant bien que cela l’éloignerait plus encore du fameux «Sud global» qui se méfie des banques européennes et en trouve d’autres, à Dubaï ou ailleurs. 

Dans le discours de Macron qui a mis le feu au débat, deux mots manquaient: négociation et paix. Ceux que devrait brandir l’Europe au nez de Trump qui les revendique mais qui n’avance guère dans ce sens. Le narcissique brouillon se croit très finaud mais ses promesses tournent mal. A commencer chez lui, où la frénésie des droits de douane est en train de démolir son économie. 

Ingérence anti-démocratique en Roumanie

Oui, l’Europe a raison de se poser, face au monde, en défenderesse de la démocratie et des libertés. Mais gare à elle lorsqu’elle approuve ou provoque la violation des droits en son propre sein. En Roumanie où le vainqueur des élections présidentielles annulées est interdit de se présenter aux prochaines. Non, Călin Georgescu n’est pas un fasciste pro-russe. Cet ancien haut fonctionnaire de l’ONU, certes chrétien engagé et conservateur, est un homme raisonnable. Clair dans son propos critique mais maîtrisé de bout en bout. Fort calme. Une écoute sans préjugés de ses vidéos en atteste. Il a respecté les procédures, il exige l’accomplissement du jeu démocratique. Il ne souhaite quitter ni l’UE ni l’OTAN mais s’y faire mieux entendre. Depuis le début, il prône la fin de la guerre en Ukraine − à sa porte − par la négociation. Son pays est devenu une base occidentale face à la Russie, avec des milliers de soldats étrangers sur son sol. Comment ne pas comprendre son inquiétude et celle de si nombreux Roumains? Les malheureux ne sont pas au bout de leurs tracas. Les candidats nationalistes qui entendent prendre le relais sont bien plus extrémistes et inquiétants que l’«affreux» Georgescu.

La France a joué un rôle actif dans cette affaire. Macron a dénoncé une ingérence russe jamais prouvée. Ironie… au même moment on a découvert que l’USAID a de son côté arrosé de millions les opposants au candidat critique du système et des partis traditionnels. De notoriété publique entachés de scandales de corruption. L’ambassadeur de France est intervenu auprès du président de la Cour constitutionnelle pour que tout se passe ainsi. Il se dit, à Bucarest, que des spécialistes français y sont venus pour aider la campagne gouvernementale contre l’opposition… sur Tiktok et les réseaux sociaux. Vraisemblable au vu de vidéos soudain plus sophistiquées que jamais. 

Qui va payer les dépenses militaires?

Enfin, il faut bien dire que l’esprit de croisade manifesté à la tête de l’UE a de quoi inquiéter les contribuables européens. Il est question de mobiliser l’épargne privée pour arriver aux 800 milliards de dépenses militaires promis par Mme von der Leyen, laquelle a sorti en hâte ce chiffre de son chapeau.

«Roulez, tambours!», comme disait Henri-Frédéric Amiel en 1857 dans son chant guerrier, alarmé par la menace prussienne sur Neuchâtel. D’accord, mais de grâce, pas au point d’assourdir tous les Européens. 

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique

L’Ukraine à l’offensive tous azimuts

L’attention du monde s’en était détournée. En ce printemps 2026, sur ce théâtre, il se produit pourtant des rebonds qui changent les perspectives d’avenir. Pas d’issue à la guerre pour le moment, mais les rapports de force se modifient.

Jacques Pilet
Politique

Vainqueur ou vaincu, Viktor Orban continuera à compter

A quelques jours d’échéances électorales décisives en Hongrie et en Bulgarie, l’Union européenne tente, une fois de plus, de peser sur des scrutins à haut risque politique pour elle. Entre tensions avec Budapest, recomposition des forces à Sofia et montée des courants souverainistes, les résultats de ces élections pourraient compliquer (...)

Guy Mettan
Politique

Cessez-le-feu Iran-Etats-Unis: une mise en scène pour masquer une victoire iranienne?

Présenté comme une victoire diplomatique de Washington, ce cessez-le-feu pourrait en réalité traduire un recul stratégique américain. En filigrane, l’accord révèle l’influence croissante de nouveaux équilibres géopolitiques, notamment sous l’impulsion de la Chine.

Hicheme Lehmici
Politique

Mais où sont passés les crimes de guerre?

Dans les guerres contemporaines, tous les camps estiment être du bon côté de l’histoire — mais tous ne sont pas jugés de la même manière. Derrière les récits dominants, une réalité plus dérangeante apparaît: celle d’une indignation sélective, où certains crimes de guerre sont amplifiés tandis que d’autres sont passés (...)

Guy Mettan
Politique

La guerre en Iran vue d’Afrique

Même si les responsables politiques font preuve d’une certaine retenue, par crainte de mesures de rétorsion, aux yeux d’une bonne partie de l’opinion publique africaine, la guerre menée par les Etats-Unis et Israël en Iran est illégale et relève de l’hégémonie occidentale sur le reste du monde.

Catherine Morand
PolitiqueAccès libre

La guerre sans visages: le Moyen-Orient à l’heure de la censure de la mort

Il y a quelque chose d’obscène dans la propreté de cette guerre. Depuis que les Etats-Unis et Israël ont lancé leurs premières frappes contre l’Iran, le 28 février dernier, les écrans du monde entier sont remplis de panaches de fumée, de graphiques militaires, de porte-parole en uniforme récitant des bilans (...)

Sid Ahmed Hammouche
Economie, Politique

Iran, une nouvelle guerre pour le pétrole?

Et si le pétrole était, finalement, l’une des causes premières de la guerre en Iran? Beaucoup d’experts ont spéculé sur les raisons, en apparence irrationnelles, de l’administration Trump derrière le déclenchement des frappes contre Téhéran. Contrairement au Venezuela, l’accaparement des hydrocarbures n’a pas été immédiatement au centre de l’attention médiatique. (...)

Martin Bernard
Politique

Les fous de Dieu incendient le monde

Dans toutes les guerres les belligérants défendent ce qu’ils croient être leurs intérêts nationaux, sécuritaires, économiques, géopolitiques. Mais au cœur du trio engagé dans le conflit actuel au Moyen-Orient, une autre donne pèse lourd. L’extrémisme religieux. Trois eschatologies se mêlent et s’affrontent. Judaïque, évangélique et chiite.

Jacques Pilet
Politique

Iran: Washington face au piège du temps long

Alors que les Etats-Unis pensaient maîtriser l’escalade, l’Iran impose un autre rythme, fondé sur la durée, l’usure et la stratégie indirecte. Au-delà de la surprise militaire, c’est un décalage profond de temporalité qui se révèle, plaçant Washington face à un conflit dont il ne contrôle ni le tempo ni l’issue, (...)

Hicheme Lehmici
Histoire

Max Petitpierre, le courage de négocier avec les méchants

Elu conseiller fédéral fin 1944, Max Petitpierre a su, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sortir la Suisse de son isolement en renouant des relations diplomatiques aussi bien avec les Etats-Unis qu’avec l’Union soviétique. A l’heure où les tensions internationales ravivent les réflexes idéologiques et les divisions, son pragmatisme (...)

Guy Mettan
Politique

Etats-Unis vs Iran: la guerre inévitable qui pouvait être évitée

Donald J. Trump a lancé les Etats-Unis dans une guerre suicidaire en comptant sur la divine providence pour la gagner. L’attaque américaine contre l’Iran du 28 février 2026 marque une rupture majeure dans l’ordre international. Décidée sans déclaration de guerre et au mépris des avertissements du renseignement, elle semble relever (...)

Pierre Lorrain
PolitiqueAccès libre

Les hommes qui croient pouvoir renverser des régimes

Depuis un abri en Israël, Avraham Burg, ancien parachutiste israélien et homme politique de haut rang du parti travailliste Awoda, rappelle qu’il ne suffit pas d’éliminer un dirigeant pour transformer un pays. Car de l’Afghanistan à l’Irak, du Liban à l’Iran, l’histoire montre que les sociétés survivent à leurs gouvernements. (...)

Bon pour la tête
PolitiqueAccès libre

Orbán fait entrer la guerre dans les salons hongrois

A un mois des élections législatives prévues le 12 avril, le Premier ministre hongrois joue à fond la carte anti-Ukraine alors que son parti, le Fidesz, est à la peine dans les sondages. Il accuse la Commission européenne de soutenir le parti d’opposition Tisza afin d’envoyer les Hongrois se battre (...)

Bon pour la tête
Politique

Le droit est bafoué mais son affirmation plus nécessaire que jamais

Nombre de commentateurs estiment que nous sommes dans une époque nouvelle. Où le droit international est mort, où seul compte désormais le rapport de force. Vite dit. L’ONU et sa Charte posent des repères indispensables pour aborder le chaos des guerres.

Jacques Pilet
Politique

Les Européens entraînés dans le chaos

La guerre au Moyen-Orient nous concerne plus que nous ne le ressentons. Avec, bien sûr, les fâcheux effets économiques. Avec la dérisoire question des touristes bloqués. Mais, bien plus encore, parce qu’elle révèle nos faiblesses et nos contradictions.

Jacques Pilet
Politique

Alexeï Navalny et la grenouille équatorienne

Accusations intempestives, toxines exotiques et emballement médiatique: le scénario des empoisonnements russes se répète inlassablement. Après les cas Markov, Litvinenko ou Skripal, voici l’affaire Navalny, la dernière en date. Pourtant, à chaque fois, les certitudes politiques précèdent les preuves. Entre communication soigneusement orchestrée et zones d’ombre persistantes, une question demeure: (...)

Guy Mettan