Jusqu’où ira l’expansion israélienne? Peut-être moins loin qu’on ne le pense…

Publié le 3 janvier 2025

© Shutterstock

Le rêve du Grand Israël que certains ministres affichent haut et fort semble se réaliser. En tout cas avancer. Cependant, cette nette et claire avancée militaire bute sur plusieurs obstacles qui pourraient non seulement entraver cette ambition mais se retourner contre ses initiateurs.

Israël semble avoir gagné «sa» guerre contre l’Iran et son Axe de la Résistance. Cette victoire n’aurait cependant pas pu avoir lieu sans les aides considérables de l’Amérique et de l’Europe, militaires, financières, politiques (vétos américains, condamnation de la décision de la Cour pénale internationale, etc.).

Le Hamas est certes affaibli mais continue, après 15 mois de guerre, non seulement de se battre et de résister, mais de faire mal à l’armée israélienne. Donc pas de disparition du Hamas.

Il est vrai aussi que la Cisjordanie et les Territoires Occupés ont aussi été dévastés et occupés par les Colons soutenus par l’armée israélienne, mais les Palestiniens résistent encore et encore.

La cause palestinienne, qui avait été reléguée dans les oubliettes de l’Histoire, est revenue en force sur le devant de la scène internationale. Fatah et Hamas ont signé un accord (sous l’égide de la Chine) pour une gestion future de ce qui restera des territoires de la Palestine de 1947, y compris Gaza.

Quelle suite à l’expansion israélienne?

La suite des évènements en Palestine est encore inconnue. Netanyahou pourra-t-il annexer la Cisjordanie et Gaza? Chassera-t-il les Palestiniens vers la Jordanie qui sera déstabilisée? Les Américains (et les Israéliens eux-mêmes d’ailleurs) ont-ils intérêt à voir un de leurs solides alliés dans cette région subir les foudres des rébellions et troubles?

Le Liban est certes sous mandat américain avec un policier israélien. Israël occupe encore certaines zones du pays et est positionné maintenant sur le Mont Hermon (côté syrien) d’où il peut dominer le sud du Liban, la Bekaa, la Syrie et même une partie de la Turquie. Mais le Hezbollah n’a pas disparu de la carte. Même s’il est affaibli, autant militairement que socialement, il garde encore une capacité de nuisance et de frappe non négligeable.

Israël vient d’assister à la chute de l’ancien régime des Assad, en principe ennemi, mais avec lequel il avait trouvé une forme de modus vivendi plus ou moins pacifique. Les Jihadistes, principalement d’obédience Frères Musulmans (comme le Hamas, la Turquie ou le Qatar), qui viennent de prendre le pouvoir en Syrie, ne seront pas nécessairement favorables à Israël, même si leur chef parle d’ouvrir une ambassade israélienne à Damas (et à Beyrouth!) C’est pourquoi Israël, par précaution, a non seulement détruit toute l’infrastructure militaire syrienne mais a aussi élargi sa zone d’occupation au sud de la Syrie. Certainement avec l’accord et l’aval de son «patron» américain.

Israël continuera-t-il sa guerre contre l’Irak, et contre le Yémen, pour détruire encore plus l’Axe de la Résistance en frappant les milices pro-iraniennes? Continuera-t-il sa campagne napoléonienne contre l’Iran en détruisant l’infrastructure nucléaire?

Le rêve du Grand Israël que certains ministres affichent haut et fort semble se réaliser. En tout cas avancer. Cependant, cette nette et claire avancée militaire bute sur plusieurs obstacles qui pourraient non seulement entraver cette ambition, mais se retourner complètement contre ses initiateurs.

Cette expansion n’aurait jamais pu se faire sans les nombreux financiers et fournisseurs d’armes qui ont leurs propres ambitions qui ne correspondent pas nécessairement à celles de leur mandataire. L’Amérique souhaiterait imposer dans cette région une Pax Americana et non pas une Pax Israéliana. L’Amérique veut avoir un retour sur investissement pour les sommes fabuleuses investies dans ces guerres qui durent depuis un certain temps.

America First

Il ne faut pas se leurrer. Même si Israël, Netanyahou et la communauté juive ont une influence certaine à Washington, c’est l’Oncle Sam qui, au final, décide en fonction de ses propres intérêts. Le slogan «America First» n’est pas une invention de Trump. C’est une stratégie américaine – que Trump représente bien et ouvertement – qui date depuis longtemps et est omniprésente au moins depuis Reagan, si ce n’est depuis Truman ou Eisenhower. Evidemment avec des va-et-vient, des hésitations entre les isolationnistes et les interventionnistes.

La grande différence entre la Pax Americana et le Grand Israël est celle entre un empire en constitution et un conquérant. Le premier délègue certaines des fonctions de protection des périphéries à des groupes certes «soumis» en contrepartie de leur laisser libertés culturelles et cultuelles. C’est le propre même d’un empire.

Alors que le second veut juste judaïser les zones nouvellement conquises. C’est-à-dire installer, en lieu et place des populations autochtones, ses propres membres. Si le Grand Israël consiste à remplacer les locaux par des Juifs, y en aura-t-il assez pour venir s’installer, se battre et mourir pour défendre les frontières? Et si ce projet n’implique pas d’éliminer les locaux mais de les soumettre comme des citoyens de seconde zone (voire comme des «animaux », comme cela a été maintes fois énoncé par des ministres actuels), comment gérer la démographie? Même les Juifs religieux (les Hassidim) ne veulent pas faire le service militaire. Qu’en sera-t-il des rébellions, des soulèvements?

Israël est sans aucun doute une puissance militaire, surtout aérienne et maritime. Cependant ces deux armées ne peuvent conquérir des territoires au sol et encore moins implanter ce Grand Israël dont certains rêvent. En plus, vouloir occuper de nouvelles terres que d’autres aussi convoitent ou veulent gouverner comme la Turquie, l’Iran, l’Egypte, l’Arabie, la Russie, la Chine, etc. les met en conflit direct ou indirect avec ceux-ci.

Un rêve mort-né?

Peut-être que je me trompe, mais plus ce projet semble progresser, plus il ressemble à un élastique que l’on étire tellement qu’à la fin il se déchire et se retourne comme un boomerang contre son lanceur. Depuis 76 ans (1948), Israël n’a cessé de conquérir des terres, de tenter de détruire la Palestine, a mené près de 15 guerres depuis sa création et n’a nullement réussi à développer un système de gestion acceptable. Israël, l’Ashkénaze, n’a jamais réussi à partager une partie de son pouvoir centralisé avec quiconque, à peine avec les Sépharades ou les Sabras et, évidemment, jamais avec les Palestiniens israéliens. Est-ce une preuve de son incapacité à développer un Grand Israël?

Israël a cependant réussi un coup de génie, celui d’avoir transformé une inimitié en une haine féroce… qui finira par l’anéantir. En fait il s’agit d’un projet mort-né.

Il semble donc difficile pour les Américains de «mandater» indéfiniment un policier qui ne peut occuper un sol et assurer la Pax Americana. Le mandat se limitera probablement à la destruction et à la préparation du terrain afin que d’autres, associés à l’empire américain, occupent la place. Cela provoquera inévitablement des conflits entre le mandant et le mandataire, dont l’expression pourrait être la fin du soutien inconditionnel à Israël.

Je suis convaincu qu’à terme (cette date est directement liée à la vitesse de l’expansion) cette utopie prendra fin. Les dégâts auront été énormes, mais cela ouvrira une nouvelle voie à l’Histoire. Les Juifs resteront intégrés dans les zones du Proche-Orient libérées du joug colonialiste.

La Pax Americana (du style Pax Romana) à travers son nouvel empire aura-t-elle eu le temps de s’installer et de construire ses structures? Je ne saurais le dire, car la résistance à cette forme de gestion est très forte. Les projets des mandants et mandataires disparaîtront-ils en même temps ou séparément? Seule l’Histoire le dira.


NB: je signale que la présente analyse (comme toutes les précédentes ou les suivantes) ne concerne qu’un seul et unique aspect de la complexité de la politique moyen-orientale ou mondiale. Il ne faut donc pas la considérer comme complète et exhaustive. La situation est beaucoup plus nuancée que cela. Je précise également que ceci est ma propre opinion dont j’assume seul la totale responsabilité.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Politique

Pacte de La Mecque: une «OTAN islamique» sur les ruines du désordre américain?

En rapprochant l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan autour d’une garantie de défense commune, ce pacte témoigne d’une transformation profonde: celle d’une région qui, sans rompre avec Washington, cherche désormais à construire sa propre sécurité, à diversifier ses alliances et à s’émanciper progressivement de l’ordre américain.

Hicheme Lehmici
Politique

Neutralité helvétique et libido en baisse

Après deux ans d’absence, les tragi-comiques péripéties des Schinken Pochon sont de retour. Cette chronique humoristique met en scène une famille bien suisse. Ses membres réagissent diversement à l’actualité, en fonction de leurs convictions et de leurs névroses — l’un allant rarement sans l’autre. Dans cet épisode, c’est Jacques-André Schinken, (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

Pour ou contre la guerre: l’Allemagne s’enflamme

Depuis des mois, le chancelier Friedrich Merz parle de faire de son pays la première puissance militaire d’Europe. Le budget de l’armée a doublé, bientôt triplé, au prix de dettes et de coupes dans le social. Le ton des envolées contre la Russie ne cesse de monter. Face aux partis (...)

Jacques Pilet
Politique

A bout de souffle la Russie, vraiment? La guerre vue de Koursk

Alors que les récits occidentaux annoncent une Russie au bord de l’effondrement, que reste-t-il de ce diagnostic lorsqu’on se rend au plus près du front? A Koursk, région russe durement touchée par l’offensive ukrainienne de 2024, la vie a repris son cours malgré les attaques de drones et les destructions. (...)

Guy Mettan
Politique

L’alliance militaire Suisse-Israël

Le chef de l’armement, Urs Loher, s’est rendu en Israël, les 13 et 14 juillet dernier, pour resserrer encore les liens entre les entreprises militaires des deux pays. En Europe, il n’y a que l’Allemagne et la Roumanie qui entretiennent avec l’Etat hébreu des collaborations de nature aussi intense. La (...)

Jacques Pilet
Economie, Politique

Ormuz miné: le monde sans plan B

Le Guide iranien est mort. Son fils héritier appelle à la vengeance. Ormuz, lui, est bien vivant et il tue à petit feu l’économie mondiale. Un détroit de 24 miles de large miné par des Gardiens de la Révolution sans maître, négocié par des diplomates sans prise, redouté par des (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Sommet d’Ankara: le revolver d’Erdogan ou le suicide stratégique de l’Europe

Le sommet de l’OTAN des 7 et 8 juillet 2026 marque-t-il le moment où l’Europe a définitivement basculé d’une logique de dissuasion vers une logique de préparation à la guerre? Il a en effet consacré une évolution stratégique qui pourrait rapprocher progressivement l’Europe d’une logique de confrontation durable avec la (...)

Hicheme Lehmici
CultureAccès libre

Le Warhol que Khomeiny n’a pas brûlé

La République islamique voulait chasser l’influence occidentale. Elle conserve pourtant, dans les réserves d’un musée de Téhéran, l’une des collections d’art moderne les plus précieuses hors d’Europe et des États-Unis — dont personne, pas même le régime qui la détient, ne connaît la valeur exacte.

Michel Santi
Politique, Histoire, Société

Comment Trump a domestiqué la FIFA

La FIFA (Fédération internationale de football association) gouvernait autrefois le football mondial. Elle doit désormais composer avec les intérêts des grandes puissances. À travers la Coupe du monde 2026, les crises de gouvernance de l’organisation et la proximité croissante entre Gianni Infantino et Donald Trump, se dessine un basculement plus (...)

Hicheme Lehmici
Politique

Damas, Beyrouth, Ankara: la nouvelle carte du Levant

Pendant que la France mise sur la reconstruction syrienne et que l’Iran cherche à revenir dans le jeu régional, le Liban, lui, reste à l’écart, oublié du cortège présidentiel français et des priorités diplomatiques. Entre insécurité persistante et rivalités de puissances, Paris joue seul sa carte au Levant, sans filet (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Comment Israël et son lobby ont mené l’Amérique à la guerre contre l’Iran

Israël, son lobby et Washington: une alliance qui ne dit pas son nom, mais qui façonne depuis des décennies la politique américaine face à l’Iran. Milliardaires, néoconservateurs, évangélistes, complexe militaro-industriel, Congrès et grands médias… l’AIPAC mobilise une puissance financière et politique sans équivalent pour pousser l’Amérique vers l’affrontement avec Téhéran.

Jean-Pierre Vettovaglia
Politique

L’affaire Abunimah ou la faillite de l’Etat de droit suisse

En 2025, Ali Abunimah, un journaliste palestino-américain, était arrêté à Zurich. Enfermé pendant trois jours, il a été expulsé, menotté. Depuis, la Confédération, désavouée par les tribunaux, a reconnu ses torts. Mais elle continue d’esquiver la question centrale: sur ordre de qui Abunimah a-t-il été arrêté? Quels conflits d’intérêts ou (...)

Laurent Desaison
Politique

Guerre en Iran: «Les médias occidentaux déforment la réalité»

Un groupe d’Iraniens, tous titulaires d’un doctorat de l’EPFL, a contacté notre rédaction pour partager une vision de la guerre et de la réalité iranienne qui tranche avec celle véhiculée par les grands médias occidentaux. Sans ménager le gouvernement de Téhéran, qu’ils critiquent ouvertement, ils dénoncent une représentation partielle, parfois (...)

Martin Bernard
Politique

Amérique latine: le grand virage

Enfin un sujet de contentement pour Donald Trump. Son poulain, qui est aussi citoyen des Etats-Unis et a voté pour lui, va accéder à la présidence de la Colombie. Dans un pays profondément divisé, il a manqué à la gauche sortante 250 000 voix sur 26 millions de votants. Il (...)

Jacques Pilet
Politique

La Genève internationale perd sa centralité

La crise financière des organisations internationales ne fait qu’accélérer une évolution plus profonde: dans un monde devenu multipolaire, Genève perd progressivement la position centrale qu’elle occupait au sein de la gouvernance mondiale.

Guy Mettan
Politique

La mise en spectacle du monde et ses trompe-l’œil

De tout temps, les puissants ont usé de leur image et de leur verbe pour s’affirmer. Dans des mises en scène cadrées, contrôlées. Mais avec la technologie d’aujourd’hui, la fiction devient envahissante. Le G7 d’Evian, qui n’a rien produit de concret, ne fut qu’un show orchestré. Scruté aussi par une (...)

Jacques Pilet