Publié le 1 avril 2022

« Historie jednoho výletu » (Histoire d’un voyage), Eugene Ivanov, 2008.

Se souvenir, raconter le Goulag, pour que les crimes du soviétisme ne tombent pas dans l’oubli. C’est un devoir de mémoire essentiel lorsque l'Histoire devient une arme de guerre. Levan Berdzenichvili, dissident et ancien député de Géorgie, s’en acquitte avec finesse, une rare intelligence et un éclat de rire qui traverse les années comme les murs des prisons.

Rien ne saurait mieux exprimer l’atmosphère de Ténèbres sacrées, récit réel et fictionnel de Levan Berdzenichvili, que le titre de l’autobiographie d’un autre prisonnier politique du régime soviétique, György Faludy: My happy days in hell (Londres, 1962), traduit en français par «Les beaux jours de l’enfer».

1983. Levan Berdzenichvili a 30 ans et a été arrêté, avec son frère David, pour avoir fondé le Parti républicain géorgien. « »Démocrates », nom péjoratif que l’administration du camp nous avait donné, à nous, condamnés, pour « propagande et agitation antisoviétique »». Après quelques semaines à l’isolement, tous deux sont transférés à Barachevo, dans le camp JKh 385/3-5, où, par une bêtise et une imprudence qui caractérisent les régimes totalitaires finissants, sont rassemblés des dissidents politiques de toute l’Union soviétique, en vue de les rééduquer.

Nous sommes certes en pleine pérestroïka, mais la répression du régime continue. Le Goulag fonctionne toujours. Les détenus de Barachevo sont tenus en l’occurence de coudre leur quota quotidien de gants de chantier en feutrine et caoutchouc, leurs lettres sont lues et contrôlées par la censure, leur peine sera allongée à la moindre provocation ou selon le caprice des geôliers.

Tous les bons récits de captivité comportent leur lot d’humour noir, de dérision et d’hommage aux compagnons de galère. Chez Berdzenichivili, il n’est question que de cela. Les murs de la prison sont à peine présents. Les gardes sont des clowns facilement corruptibles, dont on ignore les ordres et les punitions avec une flegmatique arrogance.

Jamais, sans doute, régime totalitaire n’aura rassemblé en un même lieu des opposants aussi déterminés et divers entre eux. Démocrates géorgiens, nationalistes baltes, bourgeois de Leningrad, indépendantistes caucasiens… «Où, sinon là-bas, aurais-je pu côtoyer tous ces hommes, si soigneusement rassemblés par le KGB? »

Secoué par une grave infection, dans un hôpital américain où personne ne parvient à prononcer son nom, Berdzenichvili se souvient. Il dresse une galerie de portraits de ses anciens co-détenus, en commençant par Arkadi Doudine, le fou du village, et finissant par lui-même, le jeune dissident de Batoumi qui deviendra, l’URSS une fois bien morte et enterrée, directeur de la bibliothèque parlementaire nationale et député de Géorgie indépendante. On croise aussi l’Arménien Rafael Papayan, le mathématicien russe Vadim Yankov, des figures de la dissidence soviétique, des personnages fictifs, des géographes, des linguistes, des Ukrainiens, des antisémites bornés, un obsessionnel des mathématiques… et chaque portrait est l’occasion d’une série de scènes et de dialogues, fascinants de tenue et à se tordre. 

L’humour, dans le camp de Barachevo et dans Ténèbres sacrées, va bien au-delà des pointes d’absurdité soviétiques telles qu’on les lit souvent, blagues sur les files d’attente, les pénuries et les plombiers, qui font encore hurler de rire (jaune) de Vladivostock à Berlin. C’est un manuel de survie mentale en milieu totalitaire: lire, discuter, apprendre, plaisanter, s’engueuler.

Et à Barachevo, on ne s’engueule pas sur la taille de la ration alimentaire ou sur les quotas de production. On ne provoque pas les gardiens en échafaudant des plans d’évasion. On les fait tourner en bourrique en écrivant et parlant tout sauf le russe, par exemple. Qu’est-ce qu’un gardien de prison russe entend aux alphabets du sud-Caucase ou à la langue lettone? Et il y a quelque chose de profondément rassurant à s’esclaffer à l’évocation d’une controverse ou d’un dialogue socratique sur la graphie géorgienne, les poètes arméniens et les coutumes patronymiques baltes. L’essentiel est sauf.

Tout ce qui ne pouvait pas exister hors de la prison, tout ce qui y a conduit ces hommes, se perpétue, se développe, s’épanouit entre ses murs, des cuisines nationales aux chicanes littéraires. On n’aura donc pas de peine à croire Levan Berdzenichvili lorsqu’il affirme que ces années furent les meilleures de sa vie: le Goulag comme camp d’entraînement à la démocratie, trouve-t-on meilleure revanche?

A suivre, un entretien accordé par Levan Berdzenichvili à BPLT…


«Ténèbres sacrées: Les derniers jours du Goulag», Levan Berdzenichvili, Editions Noir sur Blanc, 240 pages. 

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Philosophie

Les non-dits du monde multipolaire

Le nouveau contexte mondial en pleine reconfiguration se situe non seulement dans un espace à comprendre, mais aussi dans un temps particulier à reconnaître.

Igor Balanovski
Histoire

Quand remontent les fantômes du passé

Ce livre n’est ni un roman ni un travail d’historien. «Les zones grises du passé», d’Alexandra Saemmer, est une «enquête familiale à la lisière du Troisième Reich», comme indiqué en surtitre. Une plongée dans le destin d’un communauté peu connue, les Sudètes. Ouvrage troublant à maints égards.

Jacques Pilet
Politique

Arctique et Grand Nord: la bataille mondiale a bel et bien commencé

La fonte accélérée des glaces transforme la région en nouveau centre névralgique de la puissance mondiale: routes maritimes émergentes, ressources stratégiques et militarisation croissante y attisent les rivalités entre pays. Le Grand Nord — dominé pour l’heure par Moscou — est devenu le théâtre où se redessinent les rapports de (...)

Hicheme Lehmici
Politique

Comment jauger les risques de guerre 

A toutes les époques, les Européens ont aimé faire la fête. Des carnavals aux marchés de Noël, dont la tradition remonte au 14e siècle en Allemagne et en Autriche. Et si souvent, aux lendemains des joyeusetés, ce fut le retour des tracas et des guerres. En sera-t-il autrement une fois (...)

Jacques Pilet
Culture

En mémoire d’un Noël étrange au doux parfum de reviens-y…

Dans «Mon Noël avec Marcia», récit aussi bref que dense, entre hyper-réalité et rêverie, Peter Stamm évoque une «fête de dingues» où l’on a connu la plus intense liberté, à moins qu’on ait fantasmé ou arrangé les faits?

Jean-Louis Kuffer
Politique

Les Etats-Unis giflent l’Europe et font bande à part

Sismique et déroutante, la nouvelle stratégie de sécurité américaine marque une rupture historique. Après un exercice d’introspection critique, Washington opte pour un repli stratégique assumé, redessine sa doctrine autour des priorités nationales et appelle ses partenaires — surtout européens — à une cure de réalisme. Un tournant qui laisse l’Europe (...)

Guy Mettan
Politique

A Lisbonne, une conférence citoyenne ravive l’idée de paix en Europe

Face à l’escalade des tensions autour de la guerre en Ukraine, des citoyens européens se sont réunis pour élaborer des pistes de paix hors des circuits officiels. Chercheurs, militaires, diplomates, journalistes et artistes ont débattu d’une sortie de crise, dénonçant l’univocité des récits dominants et les dérives de la guerre (...)

Jean-Christophe Emmenegger
PolitiqueAccès libre

L’inquiétante dérive du discours militaire en Europe

Des généraux français et allemands présentent la guerre avec la Russie comme une fatalité et appellent à «accepter de perdre nos enfants». Cette banalisation du tragique marque une rupture et révèle un glissement psychologique et politique profond. En installant l’idée du sacrifice et de la confrontation, ces discours fragilisent la (...)

Hicheme Lehmici
Politique

La guerre entre esbroufe et tragédie

Une photo est parue cette semaine qui en dit long sur l’orchestration des propagandes. Zelensky et Macron, sourire aux lèvres devant un parterre de militaires, un contrat soi-disant historique en main: une intention d’achat de cent Rafale qui n’engage personne. Alors que le pouvoir ukrainien est secoué par les révélations (...)

Jacques Pilet
Politique

Les BRICS futures victimes du syndrome de Babel?

Portés par le recul de l’hégémonie occidentale, les BRICS — Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud — s’imposent comme un pôle incontournable du nouvel ordre mondial. Leur montée en puissance attire un nombre croissant de candidats, portés par la dédollarisation. Mais derrière l’élan géopolitique, l’hétérogénéité du groupe révèle des (...)

Florian Demandols
Politique

Pologne-Russie: une rivalité séculaire toujours intacte

La Pologne s’impose désormais comme l’un des nouveaux poids lourds européens, portée par son dynamisme économique et militaire. Mais cette ascension reste entravée par un paradoxe fondateur: une méfiance atavique envers Moscou, qui continue de guider ses choix stratégiques. Entre ambition et vulnérabilité, la Pologne avance vers la puissance… sous (...)

Hicheme Lehmici
Politique

Quand la religion et le messianisme dictent la géopolitique

De Washington à Jérusalem, de Téhéran à Moscou, les dirigeants invoquent Dieu pour légitimer leurs choix stratégiques et leurs guerres. L’eschatologie, jadis reléguée aux textes sacrés ou aux marges du mysticisme, s’impose aujourd’hui comme une clé de lecture du pouvoir mondial. Le messianisme politique n’est plus une survivance du passé: (...)

Hicheme Lehmici
Politique

Vers la guerre

Alors que Moscou propose un pacte de désescalade – ignoré par l’Europe – les dirigeants occidentaux soufflent sur les braises à coup de propagande militaire pour rallumer la flamme guerrière. Mais à force de jouer avec le feu, on risque de se brûler.

Jacques Pilet
Politique

Les penchants suicidaires de l’Europe

Si l’escalade des sanctions contre la Russie affaiblit moins celle-ci que prévu, elle impacte les Européens. Des dégâts rarement évoqués. Quant à la course aux armements, elle est non seulement improductive – sauf pour les lobbies du secteur – mais elle se fait au détriment des citoyens. Dans d’autres domaines (...)

Jacques Pilet
Politique

A quand la paix en Ukraine?

Trump croit à «la paix par la force». Il se vante d’avoir amené le cessez-le-feu – fort fragile – à Gaza grâce aux livraisons d’armes américaines à Israël engagé dans la destruction et le massacre. Voudra-t-il maintenant cogner la Russie en livrant à Kiev des missiles Tomahawk capables de détruire (...)

Jacques Pilet
Culture

Le roman filial de Carrère filtre un amour aux yeux ouverts…

Véritable monument à la mémoire d’Hélène Carrère d’Encausse, son illustre mère, «Kolkhoze» est à la fois la saga d’une famille largement «élargie» où se mêlent origines géorgienne et française, avant la très forte accointance russe de la plus fameuse spécialiste en la matière qui, s’agissant de Poutine, reconnut qu’elle avait (...)

Jean-Louis Kuffer