Quarantaine: malaise au bout du fil

Publié le 21 octobre 2020

Elise a été en contact avec une personne contaminée par le coronavirus. Elle a tenté d’obtenir informations et recommandations de la part des autorités cantonales. C’est là que commence l’aventure. – © DR

On en a peu parlé à propos de la crise actuelle: le manque de professionnalisme et de sympathie du personnel de la santé et des officiels à l’égard de citoyens en simple quête de compréhension. Une Valaisanne d’une vingtaine d’années nous offre le récit de sa quarantaine, ressemblant à une véritable comédie dramatique… voire à un drame comique.

Il est 16h30. Elise (prénom d’emprunt) reçoit l’information de la part d’une personne avec qui elle a été en contact rapproché, sans masque ou vitre, pendant plus de quinze minutes sur une journée. Habitant le canton de Vaud, cette personne l’informe que selon son médecin, Elise ne sera pas en quarantaine. Vingt minutes plus tard, comme Elise réside en Valais, elle prend l’initiative de contacter la hotline du Canton:

«Je demande quelles précautions je dois prendre pour éviter de contaminer les personnes qui vivent avec moi (salle de bains, distances, etc.) [ndlr : les parents d’Elise, avec qui elle vit, font partie des personnes à risque]. On m’interrompt immédiatement pour me demander des informations sur la personne qui m’a contaminée. On me demande son nom, le centre où elle a été testée, quels sont les types de contacts qu’on a eus, etc. Je reste interdite et donne dans un premier temps le nom. La personne se met immédiatement à la chercher dans une base de données. Elle me dit qu’elle ne la trouve pas, me redemande l’endroit où elle a été testée. Je réponds que je l’ignore, mais que je ne comprends pas l’utilité de la question étant donné que j’ai appelé pour une question simple, à savoir obtenir des informations sur les précautions à prendre. On ne me répond pas, mais on continue l’interrogatoire. Mal à l’aise, je l’interromps et lui dis que je ne suis pas dans de bonnes dispositions pour cet appel, devant prendre un train pour rentrer m’isoler chez moi. La personne insiste, me demande mon nom et où j’habite. Je ne réponds pas et dis que je rappellerai. La personne me dit que la hotline se termine à 17h. Je réponds que je rappellerai le lendemain. La personne insiste. De plus en plus mal à l’aise, je l’interromps et je raccroche.»

Elise a un ton inquiet quand elle revient sur ce premier événement qui l’a laissée coite. Ayant appelé de son propre chef, elle ne comprend pas pourquoi on lui a posé toutes ces questions qui n’étaient pas utiles pour répondre à la sienne, de question. Laquelle était très simple: comment s’organiser dans la maison pour ne pas risquer de contaminer ses parents.

«J’ai l’impression qu’on a tenté de force d’obtenir des informations que je ne consentais pas à donner au lieu de me répondre, alors que, de toute évidence, je comptais respecter les précautions qu’on allait m’indiquer. Ce climat de défiance me semble complètement excessif et inapproprié, d’autant plus qu’on ne fait que de vanter le respect des mesures de la part de la population suisse. Je ne comprends pas pourquoi on part de l’idée que je ne vais pas respecter les précautions qu’on va me donner.»

Outre cette situation étrange, rappelons que le médecin vaudois chez qui sa collègue a été testée lui avait assuré qu’Elise ne serait pas en quarantaine. «Si je n’avais pas été responsable (ce que je suis!), j’aurais eu le temps de sortir et de contaminer beaucoup de monde entre 16h et 10h30 le lendemain matin lorsque j’ai reçu le coup de fil du médecin cantonal valaisan.»

Appel en numéro caché

Mais ce n’est pas tout. Le lendemain à 10h30, Elise reçoit un appel de l’office du médecin cantonal de Vaud, à Lausanne. On lui annonce qu’elle sera en quarantaine jusqu’à jeudi et que le médecin cantonal du canton du Valais va la rappeler. On lui demande son nom, sa date de naissance, son numéro, son e-mail et son adresse postale. «La personne est très sèche», note la très civile Elise, qui, à raison, est sensible à ce genre de choses. Comment imaginer que les citoyens puissent mettre à exécution leur privation de liberté avec le sourire, sans questionnements ni même un certain agacement, si on les traite comme du bétail?

«C’est déjà très stressant d’être en quarantaine parce que tu es quand même potentiellement malade et tu ne peux avoir de contacts avec personne pour te soutenir, et vu tous les articles visant à générer la peur qu’on voit en ce moment sur la perte de goût, audition, odorat, intubation etc., c’est justement là qu’on aurait besoin d’humanité!», s’exclame Elise. «Vu que beaucoup de gens ont été en quarantaine maintenant, c’est peut-être enfoncer des portes ouvertes, mais sincèrement je m’en étais pas rendu compte avant de l’être moi-même, surtout avec des parents à risque.»

La suite des aventures est plus que cocasse. Le lendemain de l’appel précédent, à 11h, une infirmière appelle Elise depuis Sion… en numéro caché! L’infirmière lui réclame à nouveau les mêmes informations, puis elle lui demande comment elle va faire pour s’organiser dans sa quarantaine, si elle habite seule, si elle a pu prendre des dispositions, si oui lesquelles. Elise explique qu’elle a une salle de bains pour elle et que cela ne pose pas de problèmes avec les personnes avec qui elle vit. On lui demande comment elle peut se désinfecter; Elise explique les dispositions prises. A sa demande, l’infirmière lui confirme que la quarantaine dure jusqu’à jeudi compris. Malgré le gros malaise généré par l’appel en numéro caché et après avoir affirmé à plusieurs reprises en préambule qu’elle comptait respecter scrupuleusement les mesures qui allaient lui être données pour éviter de se heurter à nouveau à un ton accusateur dans ce climat déjà extrêmement anxiogène, Élise se retrouve enfin face à une personne humaine.

Le lendemain de l’appel, on lui envoie une lettre à la tonalité contenant la mention de l’exécution par voire de contrainte («Si la personne concernée s’oppose à la mesure, elle pourra être placée dans une institution appropriée si nécessaire avec l’aide de la police cantonale») ainsi que le montant de l’amende au cas où elle ne respecterait pas les dispositions demandées: jusqu’à 10’000 francs.

Voilà donc à quoi peut ressembler une mise en quarantaine dans notre pays sur le plan du ressenti. Intimidation, incohérence et psittacisme.

L’envie nous vient ici de citer l’écrivain et académicien français François Sureau: «L’exercice de la liberté suppose aussi, s’il ne suppose pas seulement, cette apparence de civilité (nous soulignons) qui manifeste la certitude du bon droit, la légitimité démocratique des forces chargées de la répression. (…) C’est à ces choses que l’on voit à quel Etat on a affaire, s’il est civilisé, s’il est sûr de lui aussi1

Dans le cas d’Elise, désormais, ce n’est plus aux officiels d’être exemplaires, c’est seulement aux citoyens. «Alors que j’étais en quête de précisions et que je demandais des conseils, ma bonne volonté s’est heurtée à une suite de redondances et à un clair déficit de civilité. Bref, un manque total de professionnalisme», conclut Elise.


1François Sureau, Sans la liberté, Tract Gallimard, 2019

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

PolitiqueAccès libre

Jusqu’où la Suisse peut-elle absorber la croissance de sa population?

Michel Vonlanthen réagit à l’article de Jacques Pilet «Trop d’étrangers? Vieux débat… sur l’avenir». En prévision de la votation du 14 juin prochain sur l’initiative populaire «Pas de Suisse à 10 millions!», il analyse les tensions liées à la croissance démographique en Suisse et interroge le rôle des dynamiques économiques (...)

Bon pour la tête
EconomieAccès libre

Pharma: quand les géants rachètent leurs rivaux pour mieux les enterrer

De Biontech à Sanofi, en passant par Pfizer et Novo Nordisk, les «rachats prédateurs» se multiplient dans l’industrie pharmaceutique. Derrière les discours sur les synergies et l’innovation, certaines acquisitions viseraient surtout à neutraliser des concurrents prometteurs, à préserver des positions dominantes et à maintenir des prix élevés — au détriment (...)

Martina Frei
Histoire, Santé

L’hantavirus, vieux compagnon des armées

Le cluster découvert sur le navire de croisière MV Hondius a mis en lumière, à la faveur d’un traitement médiatique rappelant un peu les débuts du Covid, l’existence de l’hantavirus des Andes. En fait, les hantavirus accompagnent les armées du monde entier depuis un siècle. Une étude académique, publiée en (...)

Martin Bernard
Economie, Politique

Trop d’étrangers? Vieux débat… sur l’avenir

L’initiative contre une Suisse à dix millions divise dans toutes les couches de l’opinion. Les «pour» et les «contre» ont de bonnes raisons. Au-delà des consignes de partis, jetons un regard sur le passé et les futurs possibles.

Jacques Pilet
Politique

Sortir du nucléaire: un choix de raison pour l’avenir de la Suisse

Face aux risques majeurs, aux coûts croissants et aux évolutions technologiques, le nucléaire apparaît comme une impasse pour la Suisse. A l’inverse, les énergies renouvelables et la production décentralisée offrent une voie sûre, durable et économiquement viable. Il est temps de repenser notre modèle énergétique en misant sur l’autonomie locale (...)

Bon pour la tête
Politique, Sciences & Technologies

e-ID: le TF valide malgré les soupçons d’ingérence

En écartant pour des motifs formels des recours visant Swisscom, Ringier et TX Group, entreprises soupçonnées d’ingérence dans le référendum sur l’e-ID de septembre 2025, le Tribunal fédéral valide un scrutin au résultat serré sans trancher sur le fond. Une décision qui laisse en suspens des questions sensibles sur l’influence (...)

Anne Voeffray
Economie, PolitiqueAccès libre

Des villes néerlandaises interdisent la publicité pour la viande

A Amsterdam, la publicité pour la viande disparaît peu à peu de l’espace public au nom de la lutte contre le changement climatique. Cette décision, déjà suivie par plusieurs villes néerlandaises, relance un débat sensible: jusqu’où peut-on encadrer la consommation pour des raisons écologiques? En Suisse, où la promotion de (...)

Bon pour la tête
SantéAccès libre

Dérives et défaillances d’un système de santé sous influence

Médicaments au rapport bénéfice/risque défavorable, recommandations émises sans preuves solides, dommages infligés aux patients, gaspillage de ressources: comment expliquer les défaillances persistantes des institutions chargées d’encadrer les politiques de santé? Enquête sur un système fragilisé jusque dans ses fondements, et sur les outils pour en dévoiler les mécanismes cachés.

Catherine Riva
Serena Tinari
Politique

Les accords Suisse-UE cachent «une intégration sans précédent» à l’UE

L’expression «Bilatérales III», soigneusement choisie par le Conseil fédéral, minimiserait les conséquences constitutionnelles des accords entre la Suisse et l’Union européenne signés le 13 mars dernier, sur lesquels le peuple se prononcera. C’est la conclusion du professeur émérite Paul Richli, mandaté par l’Institut de politique économique suisse de l’Université de (...)

Martin Bernard
Economie, PolitiqueAccès libre

Biens volés, restitutions gelées: pourquoi l’Europe garde encore l’argent des anciens régimes africains

Des milliards gelés, quelques millions restitués: du Nigeria à l’Algérie, l’écart entre les avoirs saisis par les pays européens et les sommes effectivement rendues aux Etats africains ne cesse de s’élargir. Enquête sur un système qui sait bloquer l’argent sale, mais peine à le rendre.

Bon pour la tête
PolitiqueAccès libre

Quand le passé historique nous rattrape

Plusieurs pans de l’histoire s’imposent au souvenir ces temps-ci. Un film français nous renvoie à la collaboration avec Pétain. Les USA publient une liste énorme des membres du parti nazi. En Suisse, des historiens se battent jusqu’au Tribunal fédéral pour l’ouverture de documents interdits sur le passage chez nous de (...)

Jacques Pilet
Culture

Ces vignes qui disparaissent

Info-bagatelle? Peut-être, mais elle fait gamberger quiconque aime les saveurs du vin. La société issue de la coopérative viticole de Lutry, fondée en 1906, Terres de Lavaux, ferme ses portes. De nombreux vignerons de la région arrachent leurs vignes, ne trouvant pas de repreneurs. Et, comme partout, leurs bouteilles se (...)

Jacques Pilet
Histoire

Comment les services britanniques ont influencé la presse suisse pendant la guerre froide

Pendant des décennies, la Suisse s’est pensée et a été perçue comme un observateur distant de la guerre froide. Neutre, prudente, à l’écart des blocs, elle aurait traversé l’affrontement Est-Ouest sans vraiment y prendre part. Cette représentation rassurante a durablement façonné la mémoire collective helvétique. Les archives racontent une autre (...)

Jean-Christophe Emmenegger
Histoire

Max Petitpierre, le courage de négocier avec les méchants

Elu conseiller fédéral fin 1944, Max Petitpierre a su, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sortir la Suisse de son isolement en renouant des relations diplomatiques aussi bien avec les Etats-Unis qu’avec l’Union soviétique. A l’heure où les tensions internationales ravivent les réflexes idéologiques et les divisions, son pragmatisme (...)

Guy Mettan
Culture

Un sombre mais indispensable roman sur la Suisse des années 1970

Dans son nouveau livre, «Les miettes», l’écrivain alémanique Lukas Bärfuss expose la condition de femme immigrée, pauvre et mère célibataire dans la Suisse prospère d’alors. Il le fait sans aucun misérabilisme, sans états d’âme non plus. Ce qui encourage à se poser la question: qu’en est-il aujourd’hui?

Patrick Morier-Genoud
Politique

Politique suisse: au fond du fond de l’affaire Dittli

Que peuvent bien avoir en commun ce drame cantonal vaudois et l’étrange destin de Pierre Maudet à Genève? Ils révèlent les rivalités anciennes entre libéraux-radicaux et démocrates-chrétiens, proches lorsqu’il s’agit de s’opposer à la gauche, mais aux mentalités bien différentes. De Genève à Lausanne, c’est tout un système d’alliances, d’ambitions (...)

François Schaller