Macron ou Le Pen? Suspense pour toute l’Europe

Publié le 15 avril 2022

Marine Le Pen au Parlement européen, en juillet 2014. – Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons – cc-by-sa-3.0

La candidate d’extrême-droite est aux portes de l’Elysée. Le risque bien réel d’un total chambardement au soir du 24 avril porte au-delà de la France. L’Union européenne s’en trouverait ébranlée jusque dans ses bases. Cela ne peut laisser personne indifférent sur le Vieux-Continent. Marine Le Pen peut prendre des tons doucereux, mettre des bémols et caresser ses chats sur Twitter, il n’empêche que son programme est clair: elle ne veut pas sortir de l’UE mais casser le projet de l’intérieur.

C’est à voir de près. Depuis 2017, «MLP» a certes lâché du lest: plus de sortie de l’euro ni de la convention de Schengen. Cependant elle annonce aujourd’hui une longue liste de mesures clairement en opposition avec certains principes fondamentaux européens. «Si l’expression est plus policée, on reste sur un programme profondément souverainiste, qui peut amener à une forme de « Frexit » sans le dire», juge Christine Verger, vice-présidente de l’Institut Jacques-Delors.

Concrètement? Le Pen veut rétablir le contrôle des marchandises aux frontières européennes et pour cela engager quelques milliers de douaniers. Les déboires de la Grande-Bretagne sur ce sujet ne lui ont pas servi de leçon. En plus, rétablir des taxes sur les importations, ce qui est évidemment contraire au fondement du marché commun. La dame entend même retirer l’agriculture des traités de libre-échange, oubliant que celle-ci, en France, est un moteur des exportations.

La clé de voûte de son projet, c’est la «préférence nationale», selon laquelle l’accès à l’emploi, aux logements et aux aides sociales devrait être réservé aux personnes ayant la nationalité française. La candidate l’a rebaptisée «priorité nationale», mais elle veut l’inscrire par référendum dans la Constitution, qui doit, selon elle, l’emporter sur les engagements internationaux de la France. Une façon de viser les immigrés qui seraient incités à ne plus venir (droit du sol supprimé, droit d’asile et regroupement familial restreints) et ceux qui sont sur le territoire deviendraient, en quelque sorte, des citoyens de deuxième catégorie, avec toutes sortes de limitations de leurs droits. «C’est nous qui déciderons qui peut rester ou qui doit partir.» Ambition totalement contraire au principe de l’Union européenne qui garantit la liberté de circulation des personnes en son sein.

Dans l’hypothèse de son succès et de sa détermination, Marine Le Pen minerait l’édifice déjà mis à l’épreuve par les tensions avec Varsovie et Budapest. Mais elle aurait des surprises de ce côté. Son grand ami, le Hongrois Orbán, serait fort fâché devant sa volonté de réduire la contribution française au budget de l’UE et du même coup les généreuses subventions à l’Europe post-communiste. Quand aux Polonais, ils lui vouent la plus vive animosité pour ses liens – notamment financiers! – avec Moscou. Sa cote n’est pas meilleure dans les pays du Sud si désireux de solidarité continentale. Si elle passe, on imagine le tumulte à Bruxelles. D’autant que la France reste plus que jamais la pièce maîtresse du puzzle, l’Allemagne se trouvant, quoi qu’on dise, contrainte à la retenue du fait de son passé.

Dès que l’engrenage nationaliste se met en route, les bagarres entre pays proches et partenaires ne peuvent que se multiplier et s’envenimer sans fin. Mais qui se souvient de l’Histoire? Et qui se préoccupe vraiment de l’avenir commun? Tant de défis imposent pourtant la nécessité de se serrer les coudes et mettre une sourdine aux sirènes nationalistes. La guerre en Ukraine, les enjeux écologiques, les échanges énergétiques, la mainmise des Etats-Unis à travers les GAFA et les immixtions bancaires… Aucun pays replié sur lui-même ne peut faire face. Ou en bricolant des accords à la petite semaine. On est presque gêné de devoir rappeler de telles évidences. Mais voilà, une réalité énorme s’impose déjà devant nos yeux éberlués: un Français sur deux s’enferme dans une vision nationale égocentrique, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite. Le Pen et Mélenchon partageant les mêmes allergies anti-européennes, assorties d’un prurit anti-germanique. 

Ce suspense historique vaut pour nous aussi. La Suisse ne peut pas imaginer qu’un grand tohu-bohu nationaliste au sein de l’Union européenne lui soit favorable. De fait, tant bien que mal nous sommes dans la partie.

Un mot enfin, pas rose, sur l’avenir. S’il est vrai qu’une forte majorité, dans les jeunes générations, a voté pour les pourfendeurs systématiques de «Bruxelles», on peut s’inquiéter pour les lendemains de la construction européenne. Son sens profond, au-delà de ses nombreux défauts, paraît échapper à la plupart de celles et ceux qui arriveront au pouvoir dans cinq ou dix ans.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique, Histoire, Philosophie

La philosophie et la haine de la démocratie

Depuis Platon, la philosophie occidentale entretient un rapport ambivalent, souvent hostile, à la démocratie. Derrière l’éloge contemporain de cette dernière se cache une méfiance profonde à l’égard du «dêmos», le peuple, jugé instable, passionnel ou incapable de vérité. Et si la «vraie» démocratie ne pouvait advenir qu’au prix d’une transformation (...)

Barbara Stiegler
Politique

Alexeï Navalny et la grenouille équatorienne

Accusations intempestives, toxines exotiques et emballement médiatique: le scénario des empoisonnements russes se répète inlassablement. Après les cas Markov, Litvinenko ou Skripal, voici l’affaire Navalny, la dernière en date. Pourtant, à chaque fois, les certitudes politiques précèdent les preuves. Entre communication soigneusement orchestrée et zones d’ombre persistantes, une question demeure: (...)

Guy Mettan
Politique

L’Europe dans le piège américain

«Etre un ennemi des Etats-Unis peut être dangereux, mais être leur ami est fatal», affirmait Henry Kissinger. Les Européens, qui voient leur position stratégique remise en cause, en font aujourd’hui l’amère expérience. Pourtant, aussi brutale et déconcertante soit-elle, la nouvelle stratégie géopolitique américaine a cela de bon qu’elle secoue l’Europe. (...)

Georges Martin
Politique

Sahara occidental: la realpolitik contre l’autodétermination

Entre principes juridiques et rapports de force, le Sahara occidental reste un révélateur des tensions qui traversent la scène internationale. Ajustements diplomatiques européens, repositionnements américains, choix français et posture algérienne illustrent les contradictions d’un dossier où se croisent décolonisation inachevée, enjeux de souveraineté et intérêts stratégiques. Au-delà du conflit territorial, (...)

Nordine Saadallah
Politique

La redevance, le plus injuste des impôts

La campagne démarre dans l’échange tumultueux d’arguments pour et contre l’initiative «200 francs, ça suffit»: les partisans ne voient guère dans quel triste état se retrouvera le paysage médiatique après des coupes massives dans ce service public; les opposants n’entrevoient pas davantage comment le maintien d’une taxe à peine réduite (...)

Jacques Pilet
Politique

Racisme: reconnaître le privilège blanc est un acte politique

La vidéo des Obama grimés en singes a choqué. Pourtant, le racisme n’est pas constitué uniquement de propos haineux ou de déviances morales condamnables. Le diable se cache aussi dans les détails et les rapports de pouvoir. L’Union européenne vient d’adopter une nouvelle stratégie antiraciste qui reconnaît l’existence d’un racisme (...)

Corinne Bloch
Economie, Politique, Santé, Philosophie

Nous sommes ce que nous mangeons

Quand une marée de frites surgelées s’échoue sur une plage, on pense immanquablement à l’alimentation industrielle, et ce n’est pas gai. Pas gai non plus le constat que le religieux a de beaux jours devant lui comme outil de domination et de manipulation. Tout ça tandis que, en Mongolie, un (...)

Patrick Morier-Genoud
Economie, Politique, SantéAccès libre

La transparence aurait peut-être permis d’éviter la catastrophe de Crans-Montana

Le label «confidentiel» peut servir à dissimuler des contrôles négligés, des fautes professionnelles et du népotisme, et pas seulement en Valais. Partout en Suisse, le secret administratif entrave la prévention, protège les manquements et empêche les citoyens de contrôler l’action publique.

Urs P. Gasche
Politique

Une schizophrénie helvétique

A Davos comme ailleurs, la Suisse continue de faire illusion sur sa neutralité et son rôle de médiatrice. Mais la réalité est tout autre: elle participe à des exercices de l’OTAN, s’implique contre la Russie et souhaite signer avec l’UE des accords qui, loin d’être uniquement techniques, transformeront ses institutions. (...)

Georges Martin
Politique

L’Europe devrait renouer avec l’Afrique sans discuter

A force de crises et de maladresse diplomatique, l’Europe a laissé s’éroder son influence en Afrique. Celle-ci est pourtant un partenaire clé pour l’avenir européen. Tandis que la concurrence s’impose sur le continent, Bruxelles et ses Etats membres amorcent un timide réajustement. Mais pour renouer avec des partenaires africains lassés (...)

Guy Mettan
Economie, PolitiqueAccès libre

Une Allemagne brisée: l’Europe face à son suicide économique

En 2026, l’Allemagne affronte une crise industrielle profonde qui dépasse le simple cycle économique. La première économie européenne paie l’empilement de choix politiques ayant fragilisé son appareil productif, sur fond d’énergie coûteuse, de pressions géopolitiques et de transition verte mal conçue. L’UE est désormais confrontée à ses contradictions.

Michel Santi
Politique

Bataille pour la liberté d’expression

Dans plusieurs pays européens, les prises de parole publiques déviant du récit dominant sur divers sujets, tels que la guerre en Ukraine, sont diffamées par les grands médias et, parfois, poursuivies par les appareils d’Etat. On l’a vu avec la lourde sanction qui a frappé l’ex-colonel suisse Jacques Baud. L’UE (...)

Jacques Pilet
PolitiqueAccès libre

Colonialisme danois

Les Européens s’agitent, effarés, devant la menace d’annexion du Groenland par les USA. Mais qu’en pensent les habitants de cette île, la plus grande du monde, plus proche de l’Amérique que de l’Europe? Ils ne portent pas le Danemark dans leur cœur. Et pour cause. Ils n’ont pas oublié les (...)

Jacques Pilet
Accès libre

«Il ne s’agit pas de réfuter ses analyses, mais de les rendre inaccessibles»

L’article de Jacques Pilet sur les sanctions dont est victime Jacques Baud, ex-colonel suisse des services de renseignement, ex-expert de l’ONU, ex-délégué auprès de l’OTAN, a suscité de nombreux commentaires, dont celui-ci qui nous semble particulièrement intéressant.

Bon pour la tête
Politique

La démocratie se manifeste aussi dans la rue

Lorsque des citoyennes et des citoyens se mobilisent, comme ce fut le cas ces dernières semaines en Suisse, certains responsables politiques dénoncent une menace pour la démocratie. Un renversement sémantique révélateur d’une conception étroite et verticale du pouvoir. Pourtant, ces mobilisations rappellent une évidence souvent oubliée: le pouvoir du peuple (...)

Patrick Morier-Genoud
PolitiqueAccès libre

Rogner les libertés au nom de la démocratie

Il se lève, en Europe, une vague de fond, peu bruyante, qui néanmoins atteint au cœur ce à quoi nous tenons tant: la liberté d’expression. Partout, les Etats concoctent des appareils de surveillance des propos qui courent. Nous avons parlé ici des tracasseries policières et judiciaires — surtout en Allemagne (...)

Jacques Pilet