Le parlement suisse refuse de faire baisser les coûts de la santé

C’est chaque fois la même mascarade. Avec l’automne arrive l’annonce de l’augmentation des primes d’assurance maladie: en tout, près de 26 % d’augmentation en quatre ans, 40 % en dix ans! Et chaque année, on nous ressert la même rengaine: la faute à la hausse des coûts de la santé!
Or «les coûts de la santé» est un argument bidon. L’expression elle-même est un abus de langage, un aphorisme trompeur. Car les coûts dont on parle ne sont pas ceux de la santé, mais bien ceux de la maladie. La santé, elle, ne coûte rien. Elle nécessite de la prévention et, surtout, des décisions politiques. Or, chaque fois qu’il a l’occasion de se prononcer sur des propositions qui permettraient de préserver ou d’améliorer la santé des Suisses, notre Parlement les rejette avec force. Démonstration.
Le sucre, un poison bien protégé sous la Coupole
Commençons en douceur… Parlons du sucre. Les Suisses en consomment en moyenne 110 grammes par jour et par personne, soit plus du double de la recommandation de l’OMS (50 g, idéalement 25), l’une des consommations les plus élevées d’Europe. Or la recherche établit des liens directs entre excès de sucre et diabète de type 2, maladies cardiovasculaires, hypertension et certaines formes de cancer. Même l’Office fédéral de la santé publique reconnaît que le surpoids constitue un facteur de risque majeur pour ces maladies chroniques, devenues les premières causes de mortalité en Suisse (quatre décès sur cinq!). Des pathologies qui grèvent les finances publiques: plus de 50 milliards de francs par an, soit 80 % des coûts de santé!
Pourtant, en Suisse, le sucre se dissout dans le débat politique sans jamais laisser de trace législative. Depuis 2017, toutes les tentatives d’encadrer sa consommation – taxe, étiquetage lisible, limitation des teneurs – ont échoué. Les dernières initiatives, qui proposaient de limiter strictement les sucres ajoutés dans les boissons et aliments transformés et demandaient une mention claire de la teneur en sucres sur les emballages, ont été balayées par le Conseil des Etats fin 2021, puis par le Conseil national en 2023.
Il faut dire que Coca-Cola n’hésite pas à inviter les parlementaires à des repas d’information, que Nestlé s’active jusque dans les couloirs du SECO à l’étranger, et que certains élus siègent au conseil d’administration de Sucre Suisse SA. Ainsi, si près de 80 pays ont aujourd’hui introduit une taxe sur le sucre – avec des baisses consommation significatives –, la Suisse, elle, n’en veut pas.
Le Fanta suisse deux fois plus sucré que le Fanta anglais
Seul effort consenti: depuis 2024, les fabricants doivent indiquer les glucides et la teneur en sucres dans les valeurs nutritionnelles des denrées, mais cette obligation n’impose pas de signe visuel clair, à la manière du Nutri-Score. Et la distinction entre sucres naturels et ajoutés n’est pas obligatoire. Pourtant, un bon étiquetage a fait ses preuves: au Chili, par exemple, des étiquettes d’avertissement ont entraîné une chute de près de 25 % de la consommation de sodas.
La Suisse, elle, préfère miser sur l’engagement «volontaire» de l’industrie agroalimentaire. Les résultats sont certes encourageants: certaines céréales ont vu leur teneur en sucre diminuer de près de 40 %, les boissons lactées de 14 %, les yaourts de 13 %. Mais ces progrès se limitent à quelques produits.
Coca-Cola a également réduit de 10% le sucre dans ses boissons vendues en Suisse. Une baisse insignifiante, qui contraste avec les résultats obtenus ailleurs. En Grande-Bretagne, l’annonce d’une taxe a poussé les fabricants à reformuler leurs recettes, divisant par deux la teneur en sucre des sodas. En Suisse, rien de tel: un décilitre de Fanta contient toujours deux fois plus de sucre qu’à Londres. Plus qu’en France aussi, pourtant peu réputée pour son avant-gardisme en la matière.
La majorité politique persiste à brandir la responsabilité individuelle. Mais comment parler de liberté de choix lorsque 85 % des sucres consommés sont invisibles, cachés dans les aliments transformés?
Au final, la défense de la «liberté» se traduit par une dépendance collective au sucre, drapée dans l’innocence des plaisirs quotidiens, entretenue par l’industrie, validée par le Parlement et payée par l’ensemble des contribuables via l’explosion des coûts de la santé.
Prévention contre l’alcool, un goût amer
Rebelote concernant l’alcool. Addiction Suisse le répète: il faut interdire la publicité visant les jeunes, limiter la vente nocturne, fixer les prix en fonction des risques — ce sont là des décisions qui ont fait leurs preuves chez nos voisins. Mais ici? Rien. Ou presque.
Le Parlement a eu plusieurs fois l’occasion de graver dans la loi des actions plus ambitieuses. Il ne l’a pas fait, ou les a asservies. Pas de réglementation forte sur les campagnes promotionnelles qui associent alcool et événements festifs, pas de hausse marquée des taxes selon le degré alcoolique, ni de prix plancher. Là encore, on préfère le volontariat. L’exemple de l’Écosse, du Pays de Galles ou de l’Irlande, où l’instauration d’un prix plancher a réduit la consommation de boissons à haut degré, montre pourtant que la prévention marche.
Résultat: chaque année, l’alcool cause en Suisse des milliers de morts prématurées, sans parler des accidents, des violences et des coûts colossaux pour notre système de santé. Mais vive la liberté!
La Suisse, dernier de classe dans la lutte contre le tabac
Plus âcre encore: le tabac. Là encore, il relève de la responsabilité de chacun d’éviter de se cramer les poumons et de détruire son système cardiovasculaire en fumant… Sauf qu’en Suisse, rien n’est fait pour nous en dissuader. C’est plutôt l’inverse: le prix du paquet de cigarettes est l’un des plus bas d’Europe, la publicité pour le tabac reste bien en deçà des standards internationaux, quant au paquet neutre, adopté depuis des années en France et au Royaume-Uni, il demeure un tabou helvétique. Sur les rayons suisses, les paquets restent des objets marketing colorés et bien exposés. Même la protection contre le tabagisme passif reste incomplète.
Au point que, selon le Global Tobacco Industry Interference Index, la Suisse arrive 89e sur 90 pays dans la lutte contre le tabac, juste devant la République dominicaine.
Un paradis pour les cigarettiers
Même lorsque le peuple dit oui, le Parlement s’arrange pour édulcorer. En 2022, les Suisses avaient accepté l’initiative «Enfants sans tabac». Qu’à cela ne tienne: au printemps 2024, le Conseil national a rejeté l’application stricte du texte, au motif qu’il serait «trop rigide». Même scénario pour les cigarettes aromatisées: en 2023, une motion réclamant leur interdiction a été balayée au Conseil des États. Quant à l’interdiction totale de la publicité, réclamée depuis des années par les milieux de santé, elle n’a jamais passé la rampe. Finalement, en juin 2025, le Parlement a adopté une loi de mise en œuvre, mais truffée d’exceptions et de compromis.
Car en Suisse, le lobbying du tabac est légal. Et oui, il fonctionne à merveille. À Berne, les cigarettiers n’ont même pas besoin d’avancer masqués: mandats parlementaires, accréditations d’accès illimité au Palais fédéral, financements de partis… tout est autorisé. Il est surtout imposant puisque la Suisse accueille les trois géants du secteur – Philip Morris, British American Tobacco et Japan Tobacco International – devenus des employeurs majeurs et des contribuables incontournables.
Les morts du tabac, eux, ne connaissent pas ces nuances parlementaires: 9 500 par an.
La santé gangrenée par les lobbystes
Arrêter de fumer? Sauf qu’une boîte de Nicotinell de 96 comprimés de 2 mg de nicotine coûte 75 francs en Suisse, contre… 9,26 euros en France! Si, si, vous avez bien lu: huit fois plus. C’est dire si c’est incitatif!
On pourrait dès lors disserter sur le prix des médicaments dans notre pays – 50 à 100 % plus élevés que dans le reste de l’Europe. Et, par la même occasion, sur la pression des pharmas et des assureurs maladies au Parlement. Car, dans le domaine de la santé, le lobbying atteint des proportions inquiétantes. Selon une enquête de la SonntagsZeitung, pas moins de 90 parlementaires défendraient des intérêts dans divers secteurs de la santé. Plusieurs projets visant à en réduire les coûts – donc les primes – auraient échoué ces dernières années à Berne.
Et que dire des produits chimiques!
Il est un autre secteur qui impacte notre santé: les produits chimiques, qu’ils viennent de l’industrie ou de l’agriculture. Les pesticides s’infiltrent dans nos nappes phréatiques, les poissons agonisent dans nos rivières, des taux de triazole sept fois supérieurs aux prescriptions fédérales ont été mesurés dans le lac Léman et dans les réseaux de distribution d’eau potable… Et j’en passe.
Pourtant, une fois de plus, la Suisse traîne les pieds. Les PFAS? Malgré la présence avérée de ces polluants éternels dans les sols, l’eau, la nourriture et le sang de la population, le Conseil national vient de renoncer à l’adoption de mesures contraignantes. Le glyphosate? Le Parlement a rejeté en 2021 deux initiatives cantonales visant à interdire cet herbicide controversé.
De façon générale, la Suisse adopte une approche bien plus souple en matière de réglementation des pesticides que le reste de l’Europe. Le Conseil fédéral, sous la pression de plusieurs parlementaires, a même prévu d’assouplir la réglementation sur l’utilisation des biocides pour lutter contre les insectes indésirables de nos forêts. Des produits si toxiques que leur usage n’est même pas autorisé dans l’agriculture.
La prévention, parent pauvre de notre système de santé
Voilà pour notre belle démocratie et l’art du «consensus» – certains lui préfèrent le terme «coercition». Autre merveille, notre système de santé: l’un des plus chers mais aussi, nous assure-t-on, l’un des meilleurs au monde. Vraiment? Pourtant, en Grande-Bretagne, par exemple, le nombre de décès liés au cancer est inférieur à celui de la Suisse, malgré des dépenses deux fois moins élevées…
Quant à la politique de prévention dans notre pays – qui ne représente que 1,8 % des dépenses de santé, c’est dire l’importance qu’on lui accorde! – elle vient de prendre du plomb dans l’aile. À partir de 2026, l’Office fédéral de la santé publique devra économiser 11 millions de francs par an. Au programme: fin ou réduction de campagnes clés sur la vaccination, la santé sexuelle et la prévention en milieu de travail. Les associations dénoncent également une coupe d’environ un quart du budget «addictions et maladies chroniques». Ces fameuses maladies chroniques causées par le sucre, le tabac, l’alcool, les produits chimiques, qui tuent quatre personnes sur cinq dans notre pays.
C’est dire si la baisse des coûts de la santé et le plafonnement des primes maladie ne sont pas pour l’année prochaine!
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