Les Etats-Unis offrent aux milliardaires leurs discrets paradis fiscaux

Publié le 17 janvier 2025

«De petits Etats comme le Delaware, le Nevada et le Dakota du Sud se sont spécialisés dans cette clientèle qui appréciait autrefois les banques suisses « immorales »». – © DR

Via des révélations du réseau international de journaliste «Organized Crime and Corruption Reporting Project» (OCCRP), les USA ont fait vivre l'enfer à des sociétés boîtes aux lettres anonymes, tant en Suisse, qu’à Chypre, au Luxembourg ou encore au Panama. Pour quel profit? Le leur, bien sûr!

Urs P. Gasche, article publié sur Infosperber le 6 janvier 2025, traduit par Bon Pour La Tête


Des médias comme le Tages-Anzeiger de Tamedia, le Süddeutsche Zeitung, Le Monde ou le Guardian se sont laissés instrumentaliser par le réseau international de journalistes «Organized Crime and Corruption Reporting Project» (OCCRP). Ils ont diffusé les Panama PapersPandora PapersSuisse SecretsNarco FilesPegasus Project ou Cyprus Confidential.

Ces révélations retentissantes étaient certes d’un grand intérêt public et ont mis en lumière d’incroyables évasions fiscales légales et illégales de la part de super-riches et de groupes économiques. Mais ce que ces médias ont largement passé sous silence, c’est que ces révélations ont financé les Etats-Unis à hauteur de près de 50 millions de dollars depuis 2007. Les indignations déclenchées ont aidé le gouvernement américain à faire pression avec succès sur les paradis fiscaux de Suisse, du Liechtenstein, du Luxembourg, de Chypre ou de Panama et à les assécher en grande partie.

Des Etats américains spécialisés dans l’évasion fiscale

Il aurait dû être évident que les Etats-Unis eux-mêmes étaient restés à l’écart. Certains Etats fédéraux américains, dans lesquels les particuliers et les entreprises peuvent cacher leur identité derrière des trusts et des sociétés-écrans, ont été épargnés par la dénonciation publique. Rien que dans l’État américain du Delaware, où vivent seulement un million de personnes, plus de 1,9 million d’entreprises étaient enregistrées en 2022. En 2023 et 2024, 200’000 à 300’000 nouvelles «entreprises» auraient été créées.

Le 19 décembre 2024, la NZZ annonçait: «De petits Etats comme le Delawarele Nevada et le Dakota du Sud se sont spécialisés dans cette clientèle qui appréciait autrefois les banques suisses «immorales». Il en va de même pour le Wyoming. Les agents immobiliers et les maisons de vente aux enchères profitent également du secret absolu de ces paradis fiscaux américains.

La NZZ constatait avec résignation: «Si d’autres pays se montrent trop laxistes contre le blanchiment d’argent, les organisations internationales et les Américains font pression sur eux jusqu’à ce qu’ils cèdent. Mais personne ne peut obliger les Etats-Unis à assécher leurs paradis fiscaux».

Pression américaine sur les paradis fiscaux européens

Le US-Foreign Account Tax Compliance Act (FATCA) oblige depuis 2011 les banques étrangères, y compris suisses, à communiquer aux autorités américaines des informations sur les titulaires de comptes américains. En revanche, les banques américaines ne déclarent pas les comptes de leurs clients étrangers aux pays concernés.

L’échange automatique d’informations (EAI), introduit par l’OCDE à partir de 2014, oblige les pays à échanger automatiquement les données des comptes bancaires. Cent vingt pays y participent, mais pas les Etats-Unis. Ces derniers ont par ailleurs fait pression sur des pays comme la Suisse, le Luxembourg et le Liechtenstein pour qu’ils abolissent leurs lois sur le secret bancaire et acceptent l’échange automatique d’informations, mais eux-mêmes ne participent pas.

Les Etats-Unis instrumentalisent le réseau de journalistes OCCRP

Selon la NZZ toujours, un débat s’est engagé sur la question de savoir «dans quelle mesure les journalistes se laissent instrumentaliser par des histoires à la «Swiss Secrets» en faveur des intérêts économiques et politiques des Etats-Unis».

Depuis la création du réseau de journalistes OCCRP en 2007, ces enquêteurs ont reçu au moins 47 millions de dollars de la part du gouvernement de Washington. Cela représente environ la moitié du budget de l’OCCRP. C’est ce qu’a révélé le 2 décembre 2024 le journal en ligne français indépendant Mediapart.

Les agences gouvernementales américaines ne financent pas l’OCCRP sans contrepartie: l’Agence américaine pour le développement international dispose d’un droit de veto sur la nomination des dirigeants de l’OCCRP. De plus, l’agence gouvernementale américaine interdit d’utiliser son argent pour mettre au jour la corruption aux États-Unis. Certaines subventions sont même affectées à des buts précis.

Ces enquêtes doivent respecter une autre condition générale imposée par les autorités américaines: l’activité doit être «en accord avec la politique étrangère et les intérêts économiques des Etats-Unis et les promouvoir» (US Foreign Assistance Act).

«Contraire aux principes de l’éthique journalistique»

L’ampleur des liens personnels et financiers de l’OCCRP avec le gouvernement américain est contraire à «tous les principes de l’éthique journalistique». C’est ce qu’a déclaré Leonard Novy, directeur de l’Institut allemand des médias et de la politique de communication, à la chaîne NDR. Cela laisse supposer que les journalistes peuvent être utilisés ou instrumentalisés à des fins politiques.

Les médias partenaires de l’OCCRP comme ceux mentionnés plus haut, ont laissé leurs lecteurs dans l’ignorance du fait que les enquêtes étaient en grande partie financées par des services gouvernementaux américains.

La question posée par la NZZ à l’OCCRP, à savoir pourquoi la grande équipe d’enquête s’occupait si peu des Etats-Unis, est restée sans réponse. Sur le site Internet de l’OCCRP, la NZZ a certes trouvé un lien vers un article sur le rôle prépondérant des Etats-Unis dans le domaine de la finance de l’ombre: «Mais si l’on clique dessus, on tombe sur une nécrologie de l’investisseur Marc Rich, actif en Suisse et accusé d’évasion fiscale aux Etats-Unis. C’est probablement une coïncidence…».


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