Les démocrates tétanisés face à l’insolente réussite économique de Donald Trump

Publié le 16 juillet 2019

Peu après son élection, Donald Trump était moqué. Aujourd’hui, plus personne ne rit. – © Wikimédia


Jean-Éric Branaa, Auteurs fondateurs The Conversation France


Qui aurait pu penser, le 8 novembre 2016, que le candidat milliardaire venant d’être élu à la Maison Blanche allait réussir à déployer une politique économique si solide qu’elle en deviendrait son meilleur argument de campagne pour une éventuelle réélection?

Pourtant, lors de sa première campagne électorale, en 2015-2016, Donald Trump s’était contenté de parler de son expérience de businessman, en assurant que cela suffirait pour faire une politique et qu’il n’avait pas besoin d’indiquer dans le détail où il porterait ses efforts. Il a donc joué cette carte plutôt osée et proposé à ses compatriotes de renouer avec le «rêve américain», du moins avec sa propre version de ce rêve, à travers des punchlines fracassantes:

«Vous allez tellement gagner avec moi que vous en aurez marre de gagner.»

«Je serai le plus grand créateur d’emploi que Dieu ai jamais créé.»

Cela faisait rire à l’époque. Donald Trump était moqué. Aujourd’hui, plus personne ne rit.

Croissance, délocalisations: des promesses à la réalité

Les marchés financiers ont, pour leur part, immédiatement salué l’élection de Donald Trump en novembre 2016 ou, plus exactement, ils ont manifesté leur soulagement après une forte période d’incertitude. Comme cela se passe très souvent après une forte tension, le mouvement est parti très vite en sens inverse, et l’embellie économique s’est rapidement transformée en euphorie.

C’est l’attitude de Donald Trump qui a entraîné cette vague plus que surprenante d’après-élection, en créant le mythe qui manquait lors sa campagne. Le 29 novembre 2016, alors que Trump n’avait pas encore officiellement pris ses fonctions, l’Amérique éberluée apprenait dans un de ses tweets que le nouveau Président avait déjà sauvé 1400 emplois: l’entreprise Carrier, qui fabrique des chaudières à Huntington, près d’Indianapolis, confirmait en effet qu’elle renonçait à délocaliser sa production.

Dix jours plus tôt, Trump assurait déjà avoir convaincu Ford de renoncer à délocaliser au Mexique son usine de Louisville (Kentucky), après avoir multiplié les menaces contre le constructeur américain, promettant notamment de taxer les voitures à hauteur de 40% à l’entrée aux États-Unis si Ford persistait à vouloir construire une usine de l’autre côté du Rio Grande.


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Ces deux événements ont permis au nouveau président de vanter son plan de patriotisme économique et d’insister sur la relocalisation attendue des entreprises, tout en dénonçant les accords de libre-échange, notamment celui en vigueur avec le Mexique.

Le monde de la finance a considéré qu’il était en réalité un homme pragmatique et responsable. La dynamique boursière s’est alors orientée clairement à la hausse et les marchés lui ont donné leur confiance. Ils se sont mis à croire, à leur tour, en un avenir où se conjugueraient reprise de la consommation et de la croissance avec le retour des emplois. Ses promesses de relance de l’investissement public et de diminution des impôts, ainsi que les annonces répétées concernant l’assouplissement de la régulation financière ont – semble-t-il – fini de convaincre les plus sceptiques. Au fil des mois, le Dow Jones a battu des records absolus et continue à en battre aujourd’hui.

Le 3 décembre 2016, c’est une tempête de tweets qui s’est abattue sur l’Amérique et Donald Trump a vigoureusement mis en garde les entreprises américaines contre toute délocalisation à l’étranger, visant plus particulièrement le groupe Rexnord, qui voulait déménager son usine d’Indianapolis et ses 300 employés.

C’est bien à ce moment précis que la légende de Donald Trump s’est établie. L’opinion en a gardé l’impression que son intervention était magique et que son pouvoir de persuasion était illimité. «Il peut tout», «ça va changer», «ils ont peur de lui» sont quelques-unes des réactions qui ont été enregistrées et relayées par les journalistes dans leurs très nombreux reportages de l’époque.

Dès lors, aux yeux de beaucoup, conformément à ses promesses, ce président allait pouvoir rapatrier emplois et capitaux aux États-Unis. Au bout de six mois de mandat, les Américains semblaient penser que Trump avait déjà réussi puisqu’ils étaient 69% à déclarer que le pays se portait bien et qu’ils avaient confiance que cela allait continuer ainsi. Pourtant, sa cote personnelle ne bougeait pas.

Une réforme fiscale menée au pas de charge

Au même moment, les entreprises annonçaient des bonus très généreux vis-à-vis de leurs employés: parfois jusqu’à 1000 dollars par personne. Mais, paradoxalement, la cote de popularité du président ne bougeait toujours pas.

La grande réussite de Donald Trump a été indéniablement de pouvoir conduire une réforme fiscale en quelques mois à peine: en moins d’un an, il a ainsi pu imposer et faire voter ses propositions de baisses massives des impôts, tant pour les entreprises – dont le taux d’imposition a été ramené de 35 à 21% – que pour les ménages.

Ces baisses d’impôts, décidées en un temps record dans le cadre de la plus grande réforme fiscale jamais menée aux États-Unis, ont fait extrêmement peur aux démocrates, car son impact politique pouvait se révéler destructeur: «Les baisses concernant l’impôt sur le revenu bénéficient en priorité aux plus riches», ont alors claironné les opposants à Donald Trump. Et d’insister sur le fait que ce sont eux, les riches, qui payant le plus d’impôt seraient le plus impactés par la baisse annoncée.

Trump a donc fait un pari fou, espérant ainsi doper la croissance au-delà des 3%. Adoptée formellement par le Congrès, le 19 décembre 2017, la réforme fiscale a été le « plus beau cadeau de Noël qui soit pour les Américains», selon la formule trouvée par le président des États-Unis lui-même, transformée en maxime, tweetée et retweetée.

Des démocrates inaudibles

Il est vrai que cette réforme était particulièrement ambitieuse, prévoyant une baisse des impôts de quelque 1456 milliards de dollars. Les démocrates se sont empressés de critiquer ce trou dans le budget, qui alourdit immanquablement la dette du pays et qu’il faut assumer sur la période 2018-2027. Mais qu’est-ce que la dette nationale pour un Américain moyen dans son quotidien? Les démocrates sont vite devenus inaudibles sur ce sujet.

Des spécialistes de l’économie sont certes montés en première ligne pour expliquer qu’en raison des contraintes structurelles liées au vieillissement de la population, d’une main-d’œuvre de plus en plus réduite et d’une croissance de la production ralentie, il serait très difficile, voire impossible, d’atteindre l’objectif de 3%, ou encore des 4% de croissance du PIB évoqué par Donald Trump. En effet, les baisses d’impôts risquaient de provoquer, à très court terme, une hausse des taux d’intérêt et une relance de l’inflation, qui ralentiraient alors mécaniquement la croissance du pays.

Les anti-Trump ont retenu que les baisses d’impôts risquaient de ne pas être si bonnes que cela pour l’économie. Et le Parti démocrate a persisté dans sa stratégie à combattre les réformes engagées par Donald Trump en jouant sur l’émotion, grandement aidé par des économistes de renom n’adhérant pas aux solutions préconisées par le 45e président. Ainsi, l’économiste et prix Nobel Paul Krugman avait signé une tribune dans le New York Times dès le 9 novembre 2016, dans laquelle il prédisait une récession à venir dans les prochains mois, causée par Donald Trump et sa politique.

C’est toujours l’économie, idiot!

Ce faisant, ils ont tous joué un jeu dangereux car la liste des promesses tenues par Donald Trump n’a cessé de s’allonger et a mis dans l’embarras ses opposants les plus virulents. Et peu à peu, de plus en plus d’Américains se sont dit que Trump n’était pas simplement un clown, comme on le leur avait répété pendant des mois, mais qu’il développait un programme, d’abord emprunté au Tea Party, avant d’être calqué sur celui des groupes conservateurs et des évangéliques. Mois après mois, les chiffres n’ont cessé de s’améliorer, bluffant tous ses opposants.

De fait, son plan à base de dérégulations, de baisses massives d’impôts et des charges et de réindustrialisation a fonctionné: plus de cinq millions d’emplois ont été créés dans les deux années qui ont suivi son élection, dont encore 244’000 le mois dernier (alors que les analystes tablaient encore sur 160’000). Le chômage est tombé en dessous de 4%, soit le plein-emploi. Un tel résultat n’avait pas été enregistré depuis la fin des années 1960 aux États-Unis.

Donald Trump a aussi, entre-temps, renégocié l’ALENA, le traité de libre-échange entre le Canada, les États-Unis et le Mexique, pour le remplacer par l’USMCA, un traité qui donne quelques avantages supplémentaires à son pays, certes limités, mais bien suffisants pour le faire apparaître comme un vainqueur.

Les chiffres de la croissance sont dans le vert aujourd’hui. Le PIB augmente plus que les analystes ne le prévoyaient pour atteindre 3,5% en 2018, après une année précédente à 1,2%. Il faut donc croire que Trump a réussi à relever son défi. Au second semestre de 2018, l’embellie a été telle que la croissance avait même atteint 4,3% au second trimestre, faisant taire toutes les critiques sur les «maigres capacités» en matière économique de Trump.

Les démocrates ont alors changé de sujet et se sont plus avantageusement repositionnés sur le terrain de la morale et des valeurs, qui leur a donné de nombreuses occasions de faire éclater leur courroux. Ils ont beaucoup reparlé du Trump «scandaleux», «brouillon», «incompétent», qui dégraderait la fonction présidentielle… On a aussi beaucoup reparlé de ses tweets.

Toujours l’économie… mais pas seulement

La grande peur de tous les candidats démocrates alignés sur la ligne de départ dans la course à la présidentielle est pourtant bien de se retrouver écrasés par les questions économiques.

On ne le sait que trop: les ménages regardent d’abord leur pouvoir d’achat. L’économie est devenue un épouvantail dans cette campagne, que tous les observateurs surveillent en sachant qu’il s’agit bien du point fort de Donald Trump, lui permettant potentiellement d’être réélu pour un second mandat. Même le Washington Post ou le New york Times s’y mettent avec les mêmes inquiétudes exprimées dans leurs pages sur le sort du camp démocrate.

Or, l’hôte de la Maison Blanche n’en a pas l’air aussi convaincu qu’eux. Déjà en 2018, avec des chiffres aussi bons qu’aujourd’hui, Trump a choisi de pousser l’immigration comme premier thème de campagne. Cela a beaucoup surpris. Et il recommence aujourd’hui. En fin politicien, il sait que Barack Obama n’a pas été élu en 2008 puis réélu en 2012 pour ses promesses puis ses résultats économiques. Le premier président noir a soufflé un vent d’espoir avec son slogan sur toutes les lèvres en 2008: «Yes we can». Rien à voir avec l’économie. George W. Bush a quant à lui été réélu grâce à l’élan patriotique suscité par les attentats du 11 septembre 2001. L’économie, là encore, n’a pas joué le moindre rôle.

Ainsi, le vote est une construction subtile, qui ne s’adosse pas à une thématique unique, fut-elle économique. C’est bien ce qu’on appelle de la politique et que les uns et les autres ont laissé de côté pendant ces deux dernières années, aveuglés par le trumpisme, l’anti-trumpisme, et l’économie.

Des électeurs qui attendent autre chose

Donald Trump semble à première vue bien placé pour gagner: il doit bien entendu parvenir à conserver jusqu’au bout le noyau dur de son électorat, qui se situe autour de 45%, pour espérer aller chercher des indécis et passer la barre qui lui permettra d’être devant dans chacun des États qu’il convoitera en 2020, selon les règles électorales américaines. N’importe quel observateur admettra que c’est là quelque chose qui est largement à sa portée.

Mais pas grâce à l’économie! Car, si on y songe un instant, ce n’est pas tant sur le terrain économique qu’il pourra faire la différence et gagner ces quelques points qui lui manquent: les résultats sont déjà là, et sa cote continue à invariablement stagner depuis de très long mois.

C’est donc bien que les électeurs qu’il lui faut séduire attendent autre chose. Tout le travail reste à faire, pour lui, comme pour les démocrates. Mais un constat semble d’ores et déjà s’imposer: ce n’est pas l’économie qui fera perdre ou gagner cette élection 2020.


The Conversation

Jean-Éric Branaa, Maître de conférences politique et société américaines (Paris 2 Panthéon-Assas), Auteurs fondateurs The Conversation France

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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