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On ne va pas parler de salade russe, mais quel salmigondis! La politique étrangère de la Suisse flotte comme jamais. L’Union européenne? Panne grave. L’OTAN? Jusqu’où pousser le rapprochement? L’Ukraine? Jusqu’à quel point l’aider? Quel sens a encore le mot neutralité? Bien malin qui y voit clair. Tant de discours fumeux et si peu de vision.

Il y a tout juste un an, le Conseil fédéral bazardait l’accord-cadre à bout touchant avec l’UE négocié pendant des années. Cela en violant les règles démocratiques: cette décision de portée historique a été prise sans discussion au Parlement et sans vote populaire. La Suisse est le seul pays d’Europe occidentale qui n’a pas défini, d’une façon ou d’une autre, sa relation avec l’institution communautaire qui détermine tant de domaines pour tous les habitants du continent, membres ou pas. Plus les mois passent plus la relation se dégrade. Dernier signe en date: le vice-président de la Commission européenne en charge du dossier, Maros Sefcovic, voulait venir pour deux jours en Suisse à la mi-juin afin de mieux nous comprendre. Notre ministre, Ignazio Cassis a décliné. Faute de temps! Si les partis et la société civile ne sortent pas de leur torpeur, les choses iront de mal en pis. Au détriment de vastes secteurs de la recherche et de l’économie. Rien n’est pire dans une telle situation que le flou, la procrastination et l’ambiguïté. 

L’Ukraine? La Suisse a eu raison de condamner sévèrement l’agression russe. Rien ne peut la justifier. Ni l’historique du conflit où les responsabilités étaient partagées. Ni les ombres du pouvoir de Kiev, où, derrière l’honorable façade, il est vrai, grenouillent des ultra-nationalistes puants et des oligarques manipulateurs. Le soutien s’impose à cette population martyrisée par de prétendus frères. L’idée d’une conférence en vue de la reconstruction est bienvenue. Il n’est jamais trop tôt pour préparer l’après-guerre, quel qu’il soit. Même si le directeur du World Economic Forum claironne qu’il est «trop tôt pour parler de paix». Même si le maire et boxeur de Kiev pense qu’il ne faudra songer au chantier qu’après la fin du combat. Envoyer des armes et des munitions? Céder aux injonctions américaines sur l’application des sanctions? Couper toute relation avec la Russie? Ce serait en finir avec ce qui reste d’une neutralité déjà bien rabougrie. Elle n’a pas perdu tout sens, elle peut encore servir.

Ne pleurnichons pas sur elle. Elle n’est pas, comme le disent certains, un héritage séculaire. Elle nous a été dictée en 1815. Encouragée en 1848 par les voisins… et la Grande-Bretagne. Egratignée au début de la Première guerre, puis a vite apaisé les tensions intérieures entre Romands et Alémaniques. Mise entre parenthèses pendant la Seconde guerre mondiale, et cela se comprend, pour éviter l’invasion allemande. Le rapport Bergier, sorti il y a vingt ans, explique sans conteste (dans ses onze volumes!) comment la Suisse était imbriquée économiquement avec le Reich. Ce qui a assuré notre approvisionnement… et fait la fortune de Dieter Bührle qui lui fournissait des profusions d’armes. Avec même l’aide d’un crédit du Conseil fédéral de 1,1 milliards pour ces achats allemands, comme le rappelle l’historien lausannois Hans-Ulrich Jost dans un récent article de la Sonntags Zeitung. Une coopération qui a duré jusqu’aux dernières livraisons d’or nazi en échange de francs indispensables parce que non boycottés dans le reste du monde. Cela jusqu’à la veille de la reddition de Berlin. 

La neutralité n’est pas une fin en soi. Plutôt un mythe rabâché, cher aux isolationnistes. Une «fiction», a lâché un jour le conseiller fédéral Max Petitpierre. Une «schizophrénie» pour l’historien Jean Rudolf von Salis. Mais aussi un outil politique à géométrie variable qui peut être utile à certains égards. Mais de grâce, cessons les acrobaties rhétoriques. La distinction qui plaît tant aux juristes entre le droit et la politique de neutralité, personne n’y comprend rien, surtout à l’étranger. Et voilà que Ignazio Cassis nous sert une nouvelle formule: la «neutralité coopérative». Comme c’est joli. Et confortable: on va donc coopérer avec les uns et pas avec les autres. Vu de l’extérieur, à Washington comme à Moscou, on ne s’y trompe pas. Que nous l’affichions ou pas, nous sommes pleinement ancrés dans le camp occidental, punkt schluss. Lire le Financial Times: «Swiss break neutrality tradition». Ou écouter le sénateur américain Roger Wicker qui, à la commission d’Helsinki, avait couvert la Suisse de reproches quant à son application des sanctions, la qualifiant de «refuge pour criminels de guerre et kleptocrates». A Davos en revanche, il s’est félicité qu’elle ait «renoncé à sa position séculaire de neutralité». Ce qui est gênant à ce chapitre, c’est que nos dirigeants n’appellent pas un chat un chat. Car il en va des nations comme des individus, elles sont jugées sur leurs actes, pas sur leurs discours.

L’OTAN? Là aussi, quelle hypocrisie… La Suisse est déjà membre de son deuxième cercle, le «Partenariat pour la paix». Nos avions ont plusieurs fois participé à des manœuvres communes dans la Mer du Nord. Ceux-ci sont déjà connectés au système américain de surveillance électronique lors de leurs moindres sorties. Des agents US sont physiquement présents sur les principaux aéroports militaires. L’an passé, c’était une révélation de la presse alémanique. Aujourd’hui la Conseillère fédérale Viola Amherd le confirme publiquement. Pour ne pas parler de Crypto AG, dont les petits secrets étaient connus à Berne, qui prétendait protéger les communications de nombreux Etats et en fait refilait celles-ci aux Américains. Certes nous n’adhérons pas à cette alliance proclamée ces temps-ci comme la sublime gardienne de la démocratie, qui a pourtant attaqué avec le succès qu’on sait de nombreux Etats, souvent sans mandat onusien, causant des centaines de milliers de morts chez les civils. Seuls les atlantistes frénétiques et les paniqués sont titillés par l’envie d’un siège dans le club. La Suisse ne fera jamais ce pas. Elle préfère en être sans en être. Non pas «to be or not to be», comme disait Shakespeare, mais «to be and not to be», ça on connaît…

De fait, nous marchons la main dans la main avec l’OTAN. Pour notre bien? A voir! Neutralité mise à part, nous avons plutôt intérêt à garder la distance. Ne serait-ce que pour éviter l’emballement fabuleux des commandes d’armes qui font le bonheur du lobby militaire américain. Plus qu’effrayer une Russie bien moins puissante qu’on ne le croyait, ayant déjà toutes les peines à conquérir quelques petites localités à sa frontière. Plus qu’intimider la Chine qui a bien d’autres moyens, infiniment plus subtils, de mettre les pieds chez nous. Distance nécessaire aussi pour tenter de rester dans une louable tradition: les bons offices. Pas facile au vu de nos récents engagements. Même si le DFAE envisage de représenter les intérêts de l’Ukraine à Moscou. Mais essayons de tendre des fils, de faciliter des pourparlers là où, à travers le monde, des conflits s’enlisent. En dépit d’un chef à l’horizon mental confus, nos diplomates sont très forts dans de telles tâches. 

Si la Suisse est déboussolée à tant d’égards – elle n’est pas la seule à se trouver secouée – c’est dû pour une part à la guerre en Europe. Mais pas seulement. Notre pays a un effort à faire, de lucidité, de réalisme, de courage, de franchise. A commencer par le chemin d’un accord solide avec nos voisins. L’urgence est là. 

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