La montée des passions guerrières

Publié le 6 mai 2022

« La guerre », Henri Rousseau, 1893-4, Musée d’Orsay.

Le sage penseur Edgar Morin, du haut de ses cent ans, tweetait l’autre jour: «Nous savons depuis 1914 qu’une guerre mondiale peut éclater sans que personne ne l’ait voulue.» Avant d’ajouter: «La terrible escalade de morts et de mots ne peut, si elle continue, que conduire à l’irrémédiable. L’urgence est de cesser le feu, non de souffler sur le feu.» D’où notre réflexion.

Un cessez-le-feu? Un mois après le début de la folle agression décidée par Poutine, Ukrainiens et Russes, à Istanbul, paraissaient y croire, ou du moins ne pas l’exclure. Ils esquissaient même un accord durable (on parlait de neutralité sous contrôle occidental, d’autonomie pour le Donbass, de renvoi pour quinze ans sur le statut de la Crimée). Les deux délégations donnaient des signaux prudemment positifs. Et soudain, rupture. Le terme-même de négociations a disparu des innombrables interventions du président Zelensky. Que s’est-il passé?

On le sait maintenant. Les puissants tuteurs de Kiev, les Américains, ont poussé à prolonger la guerre coûte que coûte pour «affaiblir la Russie» (Lloyd Austin, secrétaire d’Etat à la Défense, dixit). Depuis lors l’escalade verbale s’emballe. Biden traite Poutine de tous les noms («cruel», «dépravé», «génocidaire»…), au point qu’il doit parfois rétropédaler le lendemain. Les médias suivent, en rajoutent, les discours ne sont plus seulement indignés mais haineux. C’est une tempête verbale qui souffle vers la Russie en tant que telle. En face, le Kremlin pèse davantage les mots mais s’emballe aussi, durcit le discours, brandit la menace du pire et bien sûr, tente, sans grand succès, de poursuivre son offensive. Son opinion publique est privée d’informations, matraquée par la propagande. Quant à celle de l’Occident, elle est submergée de nouvelles et d’images qui permettent de voir quasiment en direct l’horreur de la tragédie. Du moins d’un côté. Un exemple parmi tant? L’autre jour, les missiles qui ont visé Kiev au moment où le Secrétaire général de l’ONU s’y trouvait ont fait les gros titres. Mais pas la moindre dépêche n’a signalé que le même jour, l’armée ukrainienne a bombardé un marché de Donetsk, tout ce qu’il y a de plus civil, faisant 4 morts, 23 blessés dont des enfants. Dommage qu’il ait fallu pour le savoir consulter des sources elles-mêmes orientées. Chacun a son opinion sur cette guerre mais pour qu’elle soit fondée, il vaudrait mieux considérer tous les faits et non seulement ceux qui confirment une conviction. 

La leçon de 1914

Pourquoi Edgar Morin fait-il allusion à la guerre de 14-18? La configuration des puissances de l’époque était évidemment tout autre et bien plus compliquée. Mais il n’est pas inutile de relire l’histoire. Jusqu’à l’éclatement du conflit, le voyant venir, des mouvements pacifistes, en France, en Allemagne, en Autriche et même en Grande-Bretagne, élevaient la voix, dénonçaient les milieux qui réclamaient la guerre, pas forcément d’ailleurs les présidents et empereurs en fonction, plutôt des militaires impatients et des dirigeants économiques entrevoyant là des profits. L’assassinat de Jean Jaurès, le plaideur de la paix à Paris, le 31 juillet 1914, déboucha sur «l’Union nationale», le front de tous face à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie, la France étant alors dans le camp de la Russie et de la Serbie. Là déjà les discours s’enflammèrent partout et, quand le sang coula, propagèrent l’horreur des crimes commis, réels ou imaginaires. Pour que les populations restent dans le jeu sinistre qui fit des millions de morts, pour qu’elles acceptent son poids indicible, il fallait sans cesse, de part et d’autre, entretenir les passions guerrières. La paix s’était fracassée autant sous le choc des mots que sous celui des obus et des balles. 

Ne peut-on pas y voir quelque leçon pour aujourd’hui? La passion belliqueuse n’est pas seulement entretenue par les gouvernements les plus impliqués dans le conflit. Elle se nourrit d’elle-même. Comme si chez les passionnés s’esquissait en filigrane une jubilation secrète à hurler toujours plus fort la haine de l’ennemi. «Ton titre d’aujourd’hui est fort. Tu verras je prépare un article plus dur encore pour demain…», entend-on dans les rédactions.

Guerre médiatique au conditionnel

L’historienne et sociologue des médias Isabelle Veyrat-Masson décrypte, dans Le Monde ce qu’elle appelle «la guerre médiatique à visages humains». Elle observe «un modèle fictionnel, qui cumule structure du récit, aspect feuilletonant de l’information et suspense – les Russes vont-ils attaquer? Gagner Kiev? Marioupol va-t-elle tomber? –, mais aussi la présence d’un héros, Volodymyr Zelensky, le président ukrainien. Et le paradigme politique: «La guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens», selon la formule de Clausewitz, celle-ci s’empare de la guerre pour façonner le récit médiatique avec ses techniques habituelles que sont le contrôle de l’information, la censure, la propagande, etc.» On peut ajouter l’usage du conditionnel: il pourrait se passer ceci ou cela… Accumulation d’hypothèses toutes plus abominables les unes que les autres. Comme si la triste réalité ne suffisait pas. 

Jamais on a vu autant de victimes s’adresser à nous à la télévision, partout. Leurs visages et leurs mots nous bouleversent. Mais nous donnent-ils un juste image de l’état du conflit, des rapports de force, de l’ampleur réelle et profonde des dommages causés? Pas du tout. Quant aux envoyés spéciaux, ils sont certes utiles, indispensables, mais ils ne montrent que ce qu’ils sont en état de voir. Comme dit Isabelle Veyrat-Masson, «la réalité du terrain (nombre de morts, armes utilisées, combats, etc.) n’est peut-être pas du tout celle de ces récits individuels! Je ne dis pas que l’émotion ment, ou qu’elle est manipulée – elle l’est peut-être marginalement –, je dis qu’elle ne raconte pas la vérité de l’affrontement guerrier. Cette émotion nous parle tellement fort qu’on n’entend plus rien du reste. Gare à l’illusion des témoignages!»

L’escalade des émotions, aussi légitimes soient-elle, tend à bannir l’approche rationnelle du conflit qui permet de savoir où nous en sommes réellement, quels risques se profilent pour demain, bien au-delà de l’Ukraine. Qu’il est difficile de trouver des informations factuelles et suivies sur le plan militaire, bien que de rares journaux s’y efforcent (comme la NZZ)… Et quasiment impossible d’évaluer sérieusement le désastre économique, ses effets, sur place et dans toute l’Europe, ainsi que les moyens d’en sortir. Cela intéresse moins que les visages en pleurs.

Armer partout les gentils contre les méchants

Que les Ukrainiens qui subissent le poids des bombes cèdent à la passion, c’est bien compréhensible. Qu’ils démontent, à l’entrée de la capitale, les grands monuments à la mémoire de la victoire de l’URSS en 1945, cela ne surprend pas. Dommage qu’ils cassent aussi la statue de l’écrivain soviétique Maxime Gorki qui n’est pas pour grand-chose dans leur malheur. Mais que les Américains et les Britanniques, bien à l’abri, sans risquer leur vie, ne cessent de monter le ton de leurs couplets belliqueux, alors là, il y a de quoi dénoncer leur jeu. Et que dire de ces Suisses qui ont mastiqué si longtemps le chewing-gum de la neutralité et qui soudain réclament l’envoi d’armes helvétiques sur le front? Parmi eux, un député zurichois (vert-libéral) qui frétille d’impatience devant les médias, la mine satisfaite de son audace. Sans oublier Gerhard Pfister, président du Centre, le parti tant attaché au compromis: il aimerait envoyer des munitions suisses aux blindés allemands promis à l’Ukraine. Une bonne affaire, auréolée de bonne conscience, c’est à ne pas rater! Ces belles âmes concoctent même une modification de la Constitution afin de permettre d’armer partout les gentils contre les méchants. 

Revenons à l’allusion de Morin sur 14-18. Il n’est pas allé au bout du raisonnement. Car il y a une autre leçon à tirer de la matrice des guerres du XXème siècle. Le traité de Versailles imposé par les vainqueurs a fait de l’Allemagne la seule coupable. Alors que le chapitre des responsabilités, on le sait maintenant, est infiniment plus complexe. L’Allemagne fut condamnée à d’énormes pénalités, humiliée jusqu’au bout. Ce qui, ajouté à la crise économique, a créé un terrain propice à l’ascension du nazisme. Les historiens s’accordent aujourd’hui sur ce point. Fera-t-on de même avec la Russie si la guerre d’Ukraine prend fin sur une victoire – plus ou moins claire – de l’Occident? Le pari, réaliste ou non, de l’humilier, de l’affaiblir jusqu’à la mettre à genoux, n’est-il pas le pire des choix si l’on songe froidement à l’avenir?

Céder aux émotions, plus fulgurantes que jamais à travers les réseaux sociaux et les grands médias, les porter à leur paroxysme, c’est dangereux à tous égards. Pas seulement par le risque, au bout des échauffements verbaux réciproques, d’une apocalypse nucléaire, c’est aussi redoutable pour nos têtes et celles des dirigeants du monde qui jouent avec le feu. Car il faudra bien, un jour, le plus proche possible, trouver une issue à la tragédie, inspirée par la raison plus que par la haine. 

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