La défense suisse patauge dans les comptes et ignore un péril immédiat

Publié le 16 février 2024

Un drone Hermès 900 de la firme israélienne Elbit, le modèle commandé au prix fort par la Suisse. – © Nehemia Gershuni-Aylho – CC BY-SA 3.0

La cheffe du Département, Viola Amherd, et son «général» Süssli n’en finissent pas de s’expliquer, dans la confusion, sur les difficultés budgétaires, tout en demandant une pluie de milliards supplémentaires. En revanche ces responsables de la sécurité se fichent d’un danger bien réel et actuel: les hackers qui pillent leurs données et seraient en mesure de paralyser maints secteurs d’activité. Ce qui n’inquiète pas le moins du monde les parlementaires.

On croit comprendre que Viola Amherd signe à tour de bras des contrats d’armements, au-delà des crédits accordés par le Parlement, pourtant en forte augmentation depuis deux ans. Sans même en informer le Conseil fédéral. Et la boulimie n’est pas près de s’arrêter. Il est prévu un fort accroissement du budget dans les années qui viennent. Au moment même où la Confédération s’apprête à de sévères économies dans le domaine du social, de l’éducation et des structures ferroviaires.

Politique qu’applaudit la majorité de droite. Tracée par une Viola Amherd qui courtise l’OTAN et suit ses consignes. La malheureuse, pressée d’éclairer la pagaille comptable par les parlementaires, ne pourra pas se rendre à la Conférence de Munich, une messe de plus des atlantistes au discours connu: il faut s’armer et s’armer toujours plus «en raison de la guerre en Ukraine». Comme si l’armée russe qui, malgré quelques succès limités, peine à garder ses positions, à une centaine de kilomètres de sa frontière, était en mesure de déborder en Europe occidentale. Poutine déclare clairement que cela n’entre nullement dans ses intentions. Et l’on a toutes raisons de le croire au vu de l’état de la Russie. Celle-ci a certes bien résisté aux effets des sanctions occidentales mais elle est au maximum de son effort de guerre, elle peine à renouveler ses effectifs, sa natalité est en berne et sa population attend avant tout une amélioration de ses conditions de vie. Imaginer à l’avenir un déferlement à travers les pays de l’OTAN jusqu’à nos frontières est proprement délirant. Poutine est ce qu’il est mais sûrement pas suicidaire. Jusqu’à quand va-t-on suivre le discours alarmiste et ruineux qui sert avant tout à l’Eldorado du lobby américain de l’armement?

Le Département a un autre souci. Les drones destinés à la surveillance aérienne des frontières, commandés en 2015 à l’entreprise israélienne Elbit, ont connu tous les pépins possibles. Deux seulement ont été livrés et ne sont pas encore en état de fonctionner. Les quatre autres ne seront livrés, au mieux, qu’en 2026. Ils coûtent environ 300 millions chacun. Une enquête de la Weltwoche nous apprend que la proximité avec l’entreprise israélienne du Département de la défense et de Ruag, qui lui est rattachée, va bien au-delà. Hier comme aujourd’hui, alors qu’Israël est engagé dans une guerre horrible. Ce qui d’ailleurs ne paraît pas troubler nos diplomates. Un projet commun – à 1,6 milliard de francs – est en cours pour reconstruire le système de communications de l’armée. Le président de Elbit Switzerland, Jakob Baumann, est l’homme-clé de cet étroit partenariat. Jusqu’en 2011 il était le chef de Armasuisse, responsable donc des achats militaires. Il est en charge maintenant des intérêts israéliens. A noter que cette société est aussi active dans les systèmes d’espionnage. Le conseiller aux Etats Carlo Sommaruga s’en est inquiété: «Cette firme pourrait avoir accès à des données sensibles de l’armée suisse.»

Ce genre de soucis ne trouble guère le gouvernement. On sait qu’il a confié le système de communication entre la police fédérale, les polices cantonales et municipales, à une petite entreprise d’Interlaken, Xplain (60 collaborateurs). Or Le Temps a révélé que celle-ci avait laissé fuiter une masse de données sensible sur le Dark net, victime de hackers très efficaces. Son directeur suggère aujourd’hui qu’«il y a peut-être eu une erreur dans un processus concernant la gestion des données, chez nous, qui n’aurait pas dû intervenir.» Ce qui n’empêche pas l’administration fédérale de lui garder toute sa confiance. Pas une voix ne s’est élevée au Parlement pour s’en étonner. Seul le canton de Vaud a rompu son contrat avec effet immédiat et recherche un autre partenaire. La Suisse ne manque pourtant pas de compétences et d’expériences dans ce domaine. De Kudelski Security à Infomaniak. Ces sociétés ne sont pas sollicitées. Elles ont le malheur d’être romandes, loin des petits copinages bernois.

On ne parle pas ici d’une bagatelle. Les hackers internationaux, mafieux ou gouvernementaux, sont en mesure non seulement de diffuser des données sensibles mais aussi de paralyser des secteurs entiers de l’activité du pays, dans l’approvisionnement énergétique, dans les transports, dans la sécurité publique. Pour ne pas parler du système bancaire. Des puissances qui ne nous veulent pas du bien, tentées de nous intimider, ont là tous les moyens d’agir dans l’ombre. La légèreté du gouvernement et du Parlement à cet égard est incompréhensible. Certes il se tient ces jours à Berne une conférence intitulée «Swiss Cyber Security Days», avec des représentants de l’armée, de l’OTAN et de l’Ecole polytechnique fédérale. Certes le Département de la Défense met en place, tardivement, un projet de nouvelle entité consacrée à la cybersécurité. Il faudra des années pour qu’il fonctionne et l’on ne sait pas encore quel sera au juste son champ d’action. Alors qu’en l’occurence les périls sont immédiats, infiniment plus pressants qu’une éventuelle et rocambolesque attaque de la Russie à nos portes.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Histoire

Quand la Suisse soutenait les génocidaires du Rwanda

Le récent livre de Anne Emery-Torracinta éclaire un sombre chapitre de la coopération suisse. Et ses causes aussi, comme l’aveuglement de la Direction du développement et de la coopération (DDC) qui, aujourd’hui encore, fonctionne comme un Etat dans l’Etat, enfermée dans sa logique, sans guère considérer les enjeux politiques. Question (...)

Jacques Pilet
Politique

Comment Israël et son lobby ont mené l’Amérique à la guerre contre l’Iran

Israël, son lobby et Washington: une alliance qui ne dit pas son nom, mais qui façonne depuis des décennies la politique américaine face à l’Iran. Milliardaires, néoconservateurs, évangélistes, complexe militaro-industriel, Congrès et grands médias… l’AIPAC mobilise une puissance financière et politique sans équivalent pour pousser l’Amérique vers l’affrontement avec Téhéran.

Jean-Pierre Vettovaglia
EconomieAccès libre

A son tour, l’UBS s’en prend à l’AVS

Lors de la session d’été, le Parlement a refusé de financer de manière raisonnable la 13e rente AVS. C’est maintenant au tour du géant bancaire de passer à l’attaque en proposant une refonte radicale du système de prévoyance vieillesse en Suisse. Les bénéficiaires de ce remaniement? Le secteur financier, y (...)

Marco Diener
Politique

Guerre en Iran: «Les médias occidentaux déforment la réalité»

Un groupe d’Iraniens, tous titulaires d’un doctorat de l’EPFL, a contacté notre rédaction pour partager une vision de la guerre et de la réalité iranienne qui tranche avec celle véhiculée par les grands médias occidentaux. Sans ménager le gouvernement de Téhéran, qu’ils critiquent ouvertement, ils dénoncent une représentation partielle, parfois (...)

Martin Bernard
Politique

L’affaire Abunimah ou la faillite de l’Etat de droit suisse

En 2025, Ali Abunimah, un journaliste palestino-américain, était arrêté à Zurich. Enfermé pendant trois jours, il a été expulsé, menotté. Depuis, la Confédération, désavouée par les tribunaux, a reconnu ses torts. Mais elle continue d’esquiver la question centrale: sur ordre de qui Abunimah a-t-il été arrêté? Quels conflits d’intérêts ou (...)

Laurent Desaison
Politique

Service de renseignement ou de propagande?

Le récent rapport présenté par Serge Bavaud, chef du Service de renseignement de la Confédération depuis novembre 2025, sonne l’alarme: la Russie mène une «guerre hybride» contre la Suisse. Le but est évident: inquiéter la population afin qu’elle accepte l’incessante augmentation des crédits militaires.

Jacques Pilet
Politique

Justice et politique, l’opaque méli-mélo

La Suisse fait volontiers la morale au monde entier. La leçon de démocratie commence par la séparation des pouvoirs et l’indépendance des juges. Fort bien. Mais chez elle, qu’en est-il? Le coup d’œil est troublant.

Jacques Pilet
Sciences & Technologies

Fable et Mythos hors-ligne: la cybersécurité prise en otage par le technopouvoir

Cybersécurité, intelligence artificielle, souveraineté technologique… ces enjeux figurent désormais parmi les priorités stratégiques des grandes puissances. La création, en 2024, d’un groupe de travail du G7 dédié à la cybersécurité illustre cette préoccupation croissante face à des menaces numériques jugées critiques pour la sécurité, l’économie et le fonctionnement des démocraties. (...)

Solange Ghernaouti
Société

Assassinat ou suicide? Les zones d’ombre persistent autour de la mort de Marilyn Monroe

Le destin de la célèbre actrice continue de fasciner autant qu’il interroge. Plus de soixante ans après sa mort, les circonstances de son décès nourrissent d’innombrables controverses. La version officielle, lacunaire, a fait fleurir de nombreuses théories alternatives. A l’occasion du centenaire de la naissance de la star, plongée dans (...)

Martin Bernard
PolitiqueAccès libre

La Suisse fracturée?

C’est en tout cas ce que redoute Thomas Aeschi, chef du groupe parlementaire UDC au Conseil national. Il lance un cri d’alarme après le rejet de l’initiative sur la Suisse à dix millions qu’il avait concoctée avec ses amis il y a quatre ans.

Jacques Pilet
Politique

La mise en spectacle du monde et ses trompe-l’œil

De tout temps, les puissants ont usé de leur image et de leur verbe pour s’affirmer. Dans des mises en scène cadrées, contrôlées. Mais avec la technologie d’aujourd’hui, la fiction devient envahissante. Le G7 d’Evian, qui n’a rien produit de concret, ne fut qu’un show orchestré. Scruté aussi par une (...)

Jacques Pilet
Politique

«Le pouvoir de Zelensky, et même sa vie, dépendent de la poursuite de la guerre»

Politologue ukraino-canadien à l’Université d’Ottawa, Ivan Katchanovski est l’auteur de la seule étude académique exhaustive sur le massacre du Maïdan de février 2014 et d’un récent ouvrage sur les origines de la guerre russo-ukrainienne. Ses conclusions lui ont valu d’être interdit de publication en Ukraine, de voir ses biens saisis (...)

Martin Bernard
Politique, Sciences & Technologies

Les grandes oreilles d’Elon Musk pourraient espionner l’Europe depuis la Suisse

A Loèche, en Valais, l’installation de 40 antennes Starlink relance les inquiétudes autour de la souveraineté numérique suisse. Derrière ce projet porté par SpaceX se profile la question de l’accès des autorités américaines aux données transitant par le sol helvétique. Entre soupçons d’anciennes collaborations avec la NSA et extraterritorialité du (...)

Martin Bernard
Politique

Tunisie, la grande désillusion

Sous le régime de Kaïs Saïed, le pays qui incarna le «printemps arabe» est devenu une vaste cage. Économie sinistrée, presse muselée, opposants derrière les barreaux: quinze ans après la révolution du jasmin, la Tunisie se bat contre ses vieux démons.

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Ce que la votation du 14 juin dit de nos fantasmes

Les «pour» et les «contre» l’initiative «Pas de Suisse à dix millions» échangent dans les médias des arguments rationnels, des chiffres, des prévisions, des hypothèses d’avenir. C’est le jeu. Un peu court. Le sujet est aussi émotionnel. Normal, puisque l’on parle de notre pays, de notre futur, de la vie (...)

Jacques Pilet
Economie, PolitiqueAccès libre

Plus d’heures de travail, moins de salaire

Alors qu’en Suisse les hôpitaux, les EMS et de nombreux secteurs peinent à recruter, le Parlement fédéral multiplie les attaques contre le droit du travail. Conditions de travail dans les soins, salaires minimaux, travail dominical ou temps partiel: sous la pression des milieux patronaux et des assureurs, plusieurs protections des (...)

Bon pour la tête