L’économie ou la santé? Absurde question

Publié le 14 avril 2020

Magdalena Martullo Blocher, autoproclamée spécialiste du coronavirus, plaide pour une reprise du travail rapide. Mais le monde ne se remettra pas si facilement de la crise. – © Basel Zeitung

Ainsi donc, pour beaucoup, c’est clair: la droite (UDC et PLR) privilégient l’économie au détriment de la santé, alors que la gauche veut protéger celle-ci. Et si c’était un peu plus compliqué? Qu’il y ait débat, c’est plutôt une bonne nouvelle dans une démocratie. A condition de partir des faits et non pas des a priori idéologiques.

Nul besoin de suivre les injonctions des fanatiques partisans du confinement dur, ni les conseils de la prêtresse UDC, Mme Martullo Blocher, qui se pose en «Coronavirus-Spezialistin». Elle préconise la reprise du travail partout et immédiatement… mais l’enfermement prolongé des vieux! Car ils sont peu utiles dans les usines et coûtent cher quand ils tombent malades, n’est-ce pas? Qu’ils croupissent et meurent loin des leurs, chez eux ou dans les homes débordés. Tous les patrons ne la suivent heureusement pas dans son cynisme. Espérons que le Conseil fédéral ne l’écoutera pas non plus. 

Les faits? Le virus tue. Beaucoup trop. Entraîne des souffrances choquantes pour les malades graves, bien soignés mais isolés affectivement, pour les familles privées de contacts et après l’issue fatale, privées des rassemblements en hommage aux chers disparus. Tout doit être mis en œuvre pour tenter de vaincre le mal. Pour au moins freiner la pandémie. Mais jusqu’à quel point?

Il faut aussi ouvrir les yeux sur les conséquences de l’effondrement économique en cours. Il touche et touchera quasiment chacun et chacune, surtout les plus faibles. Pas seulement les patrons. Seuls les riches ont peu à craindre. Les plus malins se sont même fait beaucoup d’argent en achetant des actions au moment du trou et en les revendant un mois après, après une hausse de 30 %!

On a beaucoup parlé, non sans raison, des indépendants, des petits commerçants, des restaurateurs. Penser que les aides suffiront à leur survie est illusoire. Les crédits faciles (500 millions pour le seul canton du Valais!) ne font que repousser les tracas. Le redémarrage sera lent et difficile. Le tourisme est blessé pour des mois et des années. L’industrie? Elle tourne encore, certes, mais ses débouchés internationaux futurs sont incertains au vu de la panne mondiale. Quant aux services, ils souffrent aussi et craignent l’avenir. Des plus petits aux plus grands. Un exemple: Swissport, helvético-chinois, un des leaders de la gestion des aéroports, annonce que sur ses 65’000 salariés à travers le monde, il en a déjà licencié 10’000 et en a mis 40’000 au chômage partiel. Bien des entreprises seront tentées, même en cas de reprise, de «faire le ménage», de licencier le plus possible et de renoncer aux engagements nouveaux. Bonne chance aux jeunes en quête d’emplois. 

Quand on lit que la France, en cinq semaines, a déjà perdu tout le bénéfice de la croissance des cinq dernières années, qui peut y voir une bonne nouvelle? Seuls les utopistes écologistes sûrs que tout repartira sur de nouvelles bases, l’économie étant débarrassée de ses tares passées. On peut espérer des corrections mais sûrement pas un monde idéal. Et le repli massif du commerce international (jusqu’à moins 30% selon certains économistes)? Réjouissant? Certainement pas pour l’Afrique, l’Amérique du sud, l’Asie… et si l’on y songe sérieusement, pas non plus pour l’Europe.

La Suisse, se diront certains, est moins vulnérable. Vraiment? Avec une économie d’exportation qui fait notre richesse? Certes 60% de nos produits vont vers les voisins européens, et les 40%? Surtout vers l’Amérique dans la panade, vers la Chine qui se rétablit très lentement et plus que jamais centrée sur elle-même.

La présidente de la Confédération peut bien se féliciter de la façon dont les sept sages ont géré la crise. Si tôt alertés, si avisés en tous domaines, si bien préparés… Vraiment? Haha! L’autosatisfaction est plus risquée que l’autocritique. Notre sort est lié à celui des proches pays comme à celui du monde. 

Le catastrophisme, en matière économique et sociale comme dans d’autres, est un poison. Il casse les élans individuels et collectifs dont nous avons et aurons un si grand besoin. Mais fermer les yeux sur les périls à venir, c’est se préparer à de grandes détresses qui s’ajouteront aux douleurs d’aujourd’hui. La perte de tant d’emplois, le chômage prolongé, la misère grandissante, ce sont aussi des atteintes à la santé. Psychologique et physique. Bonjour les dépressions qui, soit dit en passant, c’est prouvé, diminuent les défenses immunitaires. Les banales grippes, comme la pire, en profiteront. Ces détresses risquent bien de déboucher aussi sur des révoltes sociales qui plairont à certains mais alourdiront un peu plus le paysage. 

Sans parler – ou alors plus tard – des atteintes aux libertés fondamentales. S’imaginer qu’elles seront toute restaurées après la crise est bien naïf. L’acceptation quasi unanime de leur abolition au nom de la santé laissera des traces tentantes pour tous les pouvoirs. Et le «tracking», le traçage électronique des personnes est un outil trop pratique pour qu’il ne soit pas développé et utilisé à l’avenir dans d’autres circonstances. Orwell n’est pas loin.

Le défi est double. D’abord, freiner la peur qui fait chavirer la raison. Chercher en soi la sagesse qui fait accepter l’idée, si longtemps enfouie, de la mort proche ou lointaine. Et puis agir! Faire repartir la vie de la société, avec toutes les précautions nécessaires bien sûr, mais en réanimant les rues, les villes, les entreprises, les théâtres, les cinémas, les lieux de fêtes. En rétablissant, tout simplement, la liberté.

Vivre, c’est prendre des risques. De natures diverses. Privés et collectifs. Aucune science, aucun pouvoir ne nous en débarrassera totalement. Accepter cela sans désarmer les efforts pour les réduire, c’est une épreuve d’une difficulté immense. Mais vitale.


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