«Il n’y a pas de données scientifiques qui justifient les mesures coercitives»

Publié le 23 janvier 2021

Michael Esfeld. – © DR

Michael Esfeld est professeur de philosophie à l’Université de Lausanne. Chercheur, il s’intéresse aux liens entre science et philosophie, entre corps et esprit. Dans cet interview, il affirme qu’aucune donnée scientifique ne justifie l’empiètement des libertés.

Professeur de philosophie à l’Université de Lausanne, Michael Esfeld est un chercheur réputé en ce qui concerne la philosophie des sciences et la philosophie de l’esprit. Il s’intéresse ainsi aux liens entre science et philosophie et entre corps et esprit. Attaché à la raison autant qu’à la liberté, toutes deux héritées des Lumières, il dénonce dans un article publié récemment sur le site de l’Institut libéral le manque de pesée des «pour» et des «contre» concernant les mesures coercitives prises par le gouvernement suisse. Plus fondamentalement, il affirme qu’aucune donnée scientifique ne justifie l’empiètement des libertés et s’inquiète de ce qu’il qualifie de tendance «scientiste». Voici la parole importante et libre d’un scientifique sérieux pour qui tout dogmatisme scientifique est une insulte faite à la vérité.

Dans votre article «Sciences et Lumières durant la crise du coronavirus», vous suggérez que les effets négatifs dus aux mesures sanitaires seraient plus importants que leurs effets positifs. Quels sont ces effets négatifs et comment les mesurer?

Il y a des effets négatifs sur trois plans au moins: sanitaire (p. ex. traitement de maladies reporté, augmentation des maladies psychiques, accroissement du nombre de suicides, augmentation du stress en général et l’on sait que cela se traduira dans l’augmentation de cas de cancer dans les années à venir); social (p. ex. réduction de l’égalité de chances parce que seules des familles d’une couche sociale élevée peuvent se retirer en télétravail et faire l’école à domicile avec leurs enfants); économique (p. ex. par rapport aux pays occidentaux, on sait qu’il y a une corrélation étroite entre croissance économique et gain des années de vie; dans les pays en développement, on observe une croissance de pauvreté, tandis que celle-ci était drastiquement réduite dans les décennies précédentes, avec comme conséquences une augmentation du taux de mortalité des enfants, des maladies non-traitées, etc.). On peut mesurer tout cela avec les méthodes statistiques habituelles, à savoir en comparant les données des années précédentes avec les données que l’on reçoit dès maintenant au fur et à mesure et en faisant des prédictions sur la base des effets connus des crises économiques précédentes.

Comment expliquer la place prépondérante laissée aux scientifiques dans les processus de décisions du Conseil fédéral (en ce qui concerne la gestion du covid-19)?

Ces mesures sont motivées par de la panique et par une tendance – inhérente à tout gouvernement central – à vouloir contrôler le comportement de la population. Les gouvernements se cachent derrière des scientifiques qui sont apparemment enthousiastes d’acquérir du pouvoir politique sans aucune légitimation démocratique et qui ne respectent pas les normes de la science dans la production et la vulgarisation des connaissances. C’est un fait qu’il n’y a simplement pas de données scientifiques qui justifient les mesures coercitives prises par les gouvernements. Il serait également utile de montrer un peu de conscience historique, en se rappelant la manière dont on a géré des situations pareilles dans le passé, par exemple la grippe de Hong Kong en 1968-70.

Y a-t-il des précédents historiques à cette situation où l’on a presque exclusivement entendu parler de santé durant un an?

Oui, bien sûr, mais ce sont des situations qu’on ne veut pas se rappeler aujourd’hui: dans les années 1920, par exemple, on entendait des scientifiques recommandant des mesures d’eugénisme pour sauver nos populations de ce qui était considéré comme des mauvaises gènes à se reproduire. Cette situation a mené à des violations graves des droits de l’homme, aussi dans des pays démocratiques, par exemple sous forme de stérilisations imposées. Il faut se rendre compte que dans ces situations historiques comme dans la situation actuelle, il n’y a pas LA science. Il y a toujours eu des discussions à l’intérieur de la science. Dans une société démocratique et pluraliste comme la nôtre, la science n’est pas un bloc monolithique. Il y a aussi un pluralisme en science – sur une base commune de respecter les données empiriques, les méthodes d’inférence et d’argumentation, bien sûr. Les gouvernements ont tendance à écouter et à présenter comme LA science uniquement les scientifiques qui sont disposés à abuser de la science pour légitimer l’augmentation du pouvoir des gouvernements centraux – étant donné le fait qu’une légitimation démocratique d’une telle augmentation du pouvoir est absente.

Au niveau plus philosophique, vous décrivez une tension inhérente aux Lumières entre droits individuels inaliénables et pouvoir de la science. Expliquez-nous cette tension.

La tension inhérente aux Lumières est celle d’une libération de l’Homme d’une part qui implique que chaque être humain est doté de raison et de libre arbitre et peut utiliser sa raison pour prendre ses propres décisions et, d’autre part, l’idée que la science peut prendre la place de la religion en fournissant des connaissances qui prescrivent ces décisions. Des exemples de cette dernière sont de prime abord l’idéologie communiste et l’eugénisme.

Vous qualifier la tendance actuelle de «scientiste». Qu’entendez-vous par là?

Le scientisme est un terme technique qui signifie la réclamation de connaissances scientifiques qui sont en mesure de prescrire à la société et aux familles jusqu’aux individus comment conduire leur vie.

La majorité des scientifiques est-elle scientiste d’après vous?

Ceux qui endossent explicitement le scientisme sont une petite minorité. Le scientisme a été abandonné suite aux crimes contre l’humanité commis par le communisme, l’eugénisme, etc. Le problème est que dans la situation actuelle, le scientisme est de retour sans qu’on s’en rende compte. La réaction irréfléchie de vouloir répondre à une crise en installant une planification centrale de la société jusqu’à la vie des individus et en mettant ainsi en suspens des droits de l’homme fondamentaux reste apparemment ancrée dans certains milieux. On oublie simplement que dans le passé, cette réaction a toujours mené à de grandes souffrances. Au lieu de garder une tête calme et claire, on cherche à répondre à une crise en causant beaucoup plus de mal que la crise pourrait en engendrer même dans le scénario le plus pessimiste. Il est apparemment difficile de se rendre compte de cette leçon que l’histoire nous enseigne.

Vous montrez que la question de l’efficacité du confinement, par exemple, est débattue au sein même des épidémiologistes. Certes, la plupart des médias ne nous donnent guère cette impression. Mais est-ce vraiment souhaitable que ces débats soient connus? N’est-ce pas une stratégie consciente du «système» – et salutaire – pour faire respecter les mesures?

Ce n’est que dans un Etat totalitaire que l’on impose des mesures coercitives au moyen de propagande. Une société ouverte et un état démocratique supposent un débat dans lequel on considère les données empiriques, les cas historiques, etc. et où l’on s’engage dans un processus d’examen et d’essai de plusieurs stratégies pour gérer la crise. Il faut simplement se rendre compte du fait que la science est aussi ouverte que la société.

Y a-t-il d’autres sujets d’actualité où le philosophe que vous êtes déplorez qu’on présente comme des certitudes des choses qui n’en sont pas?

Le changement climatique est évidemment un tel exemple: c’est un fait que le changement climatique a lieu et qu’on observe une corrélation étroite entre l’émission de CO2 et l’augmentation globale de la température depuis la révolution industrielle. Mais les faits s’arrêtent là. A nouveau, c’est une discussion ouverte dans la science comme dans la société de savoir comment réagir face à ces faits avec plusieurs stratégies de réaction possibles, qu’on peut soutenir avec des données empiriques et des arguments fondés. C’est une illusion de croire que certains scientifiques possèdent un savoir normatif privilégié pour la manière de gérer cette situation.

Pour citer un philosophe, David Hume avait bien montré qu’on ne peut pas passer logiquement d’énoncés factuels («Il est le cas que…») à des énoncés normatifs («Il faut …») En somme, les faits se trouvent ou s’attestent, tandis que les normes se discutent. Déplorez-vous un manque global de débat au sein de la société?

Oui, il y a un manque de débat global au sein de la société sur des questions fondamentales qui concernent notre avenir. L’idée semble être séduisante que l’on puisse éviter de faire face à un tel débat en déléguant les décisions à certains experts (et, bien sûr, il ne manque pas de personnes qui se réclament d’être de tels experts et de saisir le pouvoir qui vient avec ce statut).

La dérive scientiste que vous dites constater explique-t-elle selon vous la méfiance importante et sans doute grandissante d’une certaine partie de la population à l’égard du vaccin, de la science et même de la vérité de manière générale?

C’est en effet la réaction qu’on engendre si les scientifiques ne se limitent pas à la recherche de connaissances empiriques, mais réclament de posséder un savoir normatif qui leur permet de prescrire à la société jusqu’aux familles et aux individus ce qu’il faut faire. Bien sûr, ceux qui ne sont pas disposés de se laisser priver de leur liberté, leur dignité et leurs droits fondamentaux par une telle science ont tendance à réagir en se tournant contre la science. Pour sauver la science et sa place légitime dans la société, il faut que les scientifiques arrêtent de se réclamer de connaissances normatives qu’ils ne possèdent pas.

Vous qui vous intéressez beaucoup à la question de la dualité du corps et de l’esprit, quelle est votre vision philosophique de l’être humain et du bonheur? Dans quelle mesure imprègne-t-elle vos réflexions sur des sujets tels que celui de notre entretien?

Ce qui distingue l’être humain, c’est d’être doté de liberté et de raison – les deux vont ensemble: une liberté qui ne se baserait pas sur la raison ne serait pas une liberté, mais l’esclave de passions momentanées. Cette liberté implique qu’il n’y a pas de notion universelle de bonheur. C’est là l’erreur primordiale, de penser d’avoir des connaissances qui déterminent ce qui est le bonheur général et d’essayer ensuite d’imposer ce «bonheur» aux gens. C’est qui a engendré les souffrances les plus graves dans l’histoire, surtout dans l’histoire du XXe siècle.

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