«La ville trouve sa force dans son histoire»

Publié le 11 mai 2020

Le Tessinois Mario Botta est l’un des architectes les plus célèbres de Suisse. – © Il Caffè

L'architecte tessinois le plus connu au monde va à contre-courant. Alors que le coronavirus devrait bouleverser l'architecture et l'urbanisme de nombreux milieux, Mario Botta est plutôt convaincu que les villes, en elles-mêmes, sont plus fortes que les contingences. Et que leur valeur est donnée par le «territoire de la mémoire», comme il l'explique dans cette interview à l’hebdomadaire tessinois, Il Caffè.

Interview de Andrea Stern parue sur Il Caffè le 10 mai 2020


En tant qu’architecte, en quoi l’urgence sanitaire modifie-t-elle votre travail?

L’introduction du travail dit à distance, interprété par la communication électronique comme un simple changement instrumental, implique en fait un bouleversement total de la créativité, qui en est profondément affectée.

Pourquoi?

Le travail lent traditionnel, depuis l’esquisse initiale jusqu’à la conception, les modèles et les plans définitifs, a apporté avec lui un temps de réflexion, de critique et de modification continue. En d’autres termes, il offrait la possibilité de croissance pour un projet de qualité.

N’est-il pas possible d’atteindre la qualité à distance?

Malheureusement, le travail à distance n’est utile que pour ceux qui conçoivent par catalogue, où les solutions sont pré-construites, schématiques et bon marché. L’Amérique et la Chine en sont les meilleurs exemples.

Ne pensez-vous pas que cette interruption forcée pourrait également avoir des conséquences positives?

J’ai des doutes sur l’architecture. Pour la vie collective, j’espère qu’elle pourra devenir une pause de réflexion. Bien que je craigne que la tendance infernale de la société de consommation finisse par s’aggraver.

Beaucoup de vos collègues prédisent que le coronavirus marquera le début d’une nouvelle ère. Pourquoi préférez-vous être plus prudent?

Parce que j’avais déjà entendu ces discours après l’attaque des tours jumelles le 11 septembre. Je ne suis pas prudent, mais je suis convaincu de la valeur extraordinaire du témoignage de la ville historique européenne. Je ne crois pas aux nouvelles époques mais à la continuité donnée de génération en génération. Je crois que la ville trouve sa force dans le fait d’être l’histoire de peuples éteints.

La ville est donc plus forte que les contingences?

La ville, encore aujourd’hui, est la plus belle, la plus performante, la plus fonctionnelle, la plus souple, la plus intelligente forme d’agrégation que l’humanité ait pu réaliser depuis le néolithique jusqu’à nos jours. Nos tissus urbains détiennent l’expression la plus évoluée du travail, des labeurs, des connaissances, des désirs et des espoirs collectifs de l’homme.

Quelle est la force de la ville?

La force de la ville n’est pas donnée par les fonctions ou les services auxquels elle répond mais surtout par le «territoire de la mémoire» dont l’homme a immensément besoin.

On ne peut pas vivre sans le passé. Les contingences avec leurs urgences passent, les villes restent.

Quels ont été les effets historiques des épidémies sur les villes?

Historiquement, après les épidémies et les catastrophes, les villes ont toujours été en mesure d’intégrer des avantages pour la vie communautaire. Après la peste, par exemple, il y a eu des améliorations dans les infrastructures de santé, l’assainissement, des égouts qui se sont consolidés comme autant de conquêtes dans l’interprétation des besoins collectifs.

Les gens vont donc continuer à se retrouver dans la ville?

La ville, comme tous les artefacts humains, devra continuellement se corriger tout au long de son histoire.

La manière dont elle le fera dépendra à nouveau des hommes. Je crois que la vie collective restera le grand désir, au-delà des contingences et des urgences. La ville est la forme la plus évoluée de la vie sociale. C’est pourquoi il est nécessaire d’être vigilant. Une plus grande densité n’est pas un bien en soi, pas plus que le culte de la liberté économique illimitée, vis-à-vis duquel nous percevons de plus en plus un inquiétant sentiment d’insécurité, de peur, peut-être même de crainte.

A quoi ressemblera le logement à l’ère post-coronavirus?

Le coronavirus passera… la ville, les villages, les banlieues et les maisons resteront dans l’attente que d’autres hommes les transforment comme ils l’ont toujours fait dans l’histoire.

Au fil des siècles, les maisons de nos villages se sont toujours adaptées à l’esprit du temps. De nombreuses structures agricoles sont devenues des résidences principales ou secondaires, tout le village de Corippo sera un hôtel, même la maison de l’évêque accueillera une autre institution. Cette stratification continue est la véritable richesse de notre belle vieille Europe, dont Karl Kraus a rappelé aux nostalgiques qu’elle était autrefois nouvelle.

Comment nos pays vont-ils continuer à s’adapter?

Ce qui est certain, c’est que dans un avenir proche, notamment pour des raisons économiques, nous devrons parler et raisonner de plus en plus en termes de «réutilisation», c’est-à-dire donner une nouvelle fonction à des structures obsolètes. Une façon de faire revivre le passé en changeant son utilisation, sans utiliser de nouvelles terres, sans autres infrastructures, sans urbanisation supplémentaire.

Ce ne seront donc pas de plus grandes maisons?

Je pense que la plupart des citoyens aimeraient avoir plus d’espace: la vraie richesse n’est pas le luxe mais l’espace. Puis nous en arrivons à une épreuve de force, car dans notre vie, plus grand veut dire plus cher. Dans l’économie de marché actuelle, j’ai donc peur que les futures maisons soient «condamnées» à être toujours plus petites…

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