Un Suisse sur quatre est binational, mais chut, ne le dites pas trop fort

Publié le 1 août 2019

© 2019 Bon pour la tête / Matthias Rihs

Le 1er août est toujours une bonne date pour s’interroger sur l’identité suisse. Les résultats d’une étude, menée par la Commission fédérale des migrations, ont été peu débattus. La mononationalité perd du terrain: en 1996, 77,2% de la population ne disposait que du passeport rouge à croix blanche, en 2016, cette part a chuté à 63,4%. Et la tendance va inexorablement s’accentuer.

Il y a deux ans, la polémique avait fait rage: pour optimiser ses chances de devenir conseiller fédéral, Ignazio Cassis avait annoncé qu’il renonçait à sa nationalité de naissance et qu’il allait rendre son passeport aux autorités italiennes. A la suite de cet épisode, mais aussi de quelques interventions parlementaires sur les élus ou les fonctionnaires binationaux, la Commission fédérale des migrations a lancé une passionnante enquête sur les risques et les opportunités liés à la détention de plusieurs passeports.

Publiés en décembre 2018, les résultats ont été peu débattus, peut-être parce qu’ils cassent l’image d’une Suisse divisée entre autochtones pur sucre et étrangers. Et aussi parce que, pendant longtemps, la statistique nationale s’est intéressée uniquement aux Suisses de l’étranger détenteurs d’un autre passeport et n’a pas recensé systématiquement les naturalisés qui auraient gardé leur nationalité de naissance. Formellement, ce n’est que depuis 1992 que les étrangers devenus des citoyens à part entière ne sont plus contraints de renoncer à leur origine.

Mariages mixtes et émigrants

Regardons d’abord les chiffres: un Suisse sur quatre est binational, c’est-à-dire détenteur d’un ou de plusieurs autres passeports. La réalité est même encore plus spectaculaire puisque l’étude ne prend pas en compte les moins de 18 ans. Or, l’augmentation du nombre de binationaux doit beaucoup aux mariages mixtes: depuis plusieurs décennies, un tiers des unions officielles impliquent un ressortissant suisse et un étranger… qui donnent naturellement naissance à des petits binationaux dès le berceau.

Autre raison de ce pourcentage élevé, les émigrants. Oui, vous avez bien lu: les émigrants, c’est-à-dire les Suisses qui ont quitté le pays. Au début de la collecte des données, en 1926, la quasi-totalité des 200’000 Suisses de l’étranger déclaraient posséder uniquement la nationalité suisse. En 2016, ils ne sont plus qu’un quart. Sur les 775’000 Suisses vivant à l’étranger, 570’000 annoncent détenir un autre passeport.

Si on oublie la Cinquième Suisse et qu’on ne considère que la population vivant sur le territoire helvétique, la part des binationaux est de 13% (901’851 personnes en 2016). Elle croît plus vite que la part des étrangers. Ce qui amène les auteurs de l’étude à annoncer que la mononationalité va continuer à perdre du terrain. En 1996, 77,2% de la population ne disposait que du passeport rouge à croix blanche, alors qu’en 2016, cette part a chuté à 63,4%. «Il faut s’attendre, soulignent les auteurs de l’étude, qu’à moyen terme, les Suisses mononationaux deviennent une minorité en Suisse – comme cela est déjà le cas parmi les Suisses de l’étranger.» De quoi faire paniquer ceux qui croient dur comme fer que tous les habitants du pays devraient descendre en droite ligne des Waldstaetten.

«L’un des déficits démocratiques les plus importants»

Ce phénomène d’internationalisation s’accompagne toutefois d’un paradoxe: la proportion d’immigrés augmente davantage que la proportion de naturalisations. Globalement, le fossé se creuse entre le nombre de personnes qui sont assujetties aux lois de la Confédération en tant que résidants et le nombre de votants qui peuvent décider de celles-ci. En privant de droit de vote un quart de la population (les étrangers), «la Suisse présente l’un des déficits démocratiques les plus importants en comparaison européenne», pointent les auteurs. La démocratie directe suisse n’est pas aussi parfaite qu’elle croit l’être.

Différences de genres

Après les chiffres et les tendances, un peu d’histoire. En matière de transmission de la nationalité, les Suissesses reviennent de très, très loin. Il est bon de le rappeler en cette année de revendications féministes.

En matière de nationalité, on s’est surtout focalisé sur les hommes. Il fallait des soldats, et ils ne pouvaient l’être que sous un seul et unique drapeau. C’est pourquoi, sur le plan international, la double nationalité fut longtemps mal considérée. Dans ce contexte, les Suissesses qui épousaient un étranger perdaient donc leur nationalité, alors que les étrangères qui épousaient un Suisse devenaient automatiquement Suissesses. Cette conception très patriarcale fut contestée par les associations féminines qui se battaient pour l’égalité. Dans les années 1930, elles adressèrent une pétition au Conseil fédéral demandant à ce que la nationalité soit reconnue comme un droit personnel inaliénable. Il faudra attendre 1953 pour que ce soit le cas. Et 25 ans de plus pour que, en 1978, les Suissesses épousant un étranger puissent transmettre leur nationalité à leur progéniture, à condition d’habiter sur le territoire national – ce n’est qu’en 1985 que ce dernier obstacle fut levé.

Loyal vassal

Courageusement, l’étude soulève la question de la loyauté. Les détenteurs de plusieurs passeports représentent-ils un risque pour la démocratie suisse? L’idée que l’on ne peut «servir deux maîtres» relève d’une conception absolutiste et monarchiste du pouvoir, où l’individu ne serait qu’un fidèle vassal. Elle a été farouchement combattue depuis l’époque des Lumières, même si elle reste profondément ancrée dans l’esprit de ceux qui fustigent la possession de plusieurs passeports, voulant y voir un danger là où il n’y a qu’une histoire familiale ou personnelle par dessus les frontières institutionnelles.

L’étude de la CFM note que les immigrés qui ont acquis le livret rouge à croix blanche sont mieux intégrés, économiquement et socialement. Et qu’ils ne sont ni plus ni moins abstentionnistes lors des votations que les Helvètes de souche.

Le fait d’être reconnu comme appartenant aussi bien à son pays d’origine qu’à son pays de domicile apporte à nombre de binationaux de la sérénité. Ils se sentaient «ni ni», ni vraiment d’ici, ni vraiment de là-bas, souvent tributaires du choix de leurs parents de venir travailler en Suisse, les voici devenus ++, c’est-à-dire Suisses, comme leurs amis d’enfance, sans avoir eu à renier la nationalité de leurs pères. Réconciliés avec eux-mêmes, ils incarnent le formidable pouvoir d’intégration de la société suisse, bien plus fort que les années Schwarzenbach et les décennies blochériennes ne le laissent penser.

Bon premier août à toutes et à tous!


«Nationalité et démocratie en période de migrations transnationales: contexte, opportunités et risques de la double nationalité», décembre 2018. Disponible sur le site de la Commission fédérale des migrations.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Philosophie

Les non-dits du monde multipolaire

Le nouveau contexte mondial en pleine reconfiguration se situe non seulement dans un espace à comprendre, mais aussi dans un temps particulier à reconnaître.

Igor Balanovski
Histoire

Quand remontent les fantômes du passé

Ce livre n’est ni un roman ni un travail d’historien. «Les zones grises du passé», d’Alexandra Saemmer, est une «enquête familiale à la lisière du Troisième Reich», comme indiqué en surtitre. Une plongée dans le destin d’un communauté peu connue, les Sudètes. Ouvrage troublant à maints égards.

Jacques Pilet
Politique

Arctique et Grand Nord: la bataille mondiale a bel et bien commencé

La fonte accélérée des glaces transforme la région en nouveau centre névralgique de la puissance mondiale: routes maritimes émergentes, ressources stratégiques et militarisation croissante y attisent les rivalités entre pays. Le Grand Nord — dominé pour l’heure par Moscou — est devenu le théâtre où se redessinent les rapports de (...)

Hicheme Lehmici
Culture

Vallotton l’extrême au feu de glace

A propos de la rétrospective «Vallotton Forver» qui a lieu à Lausanne, dix ans après l’expo déjà mémorable du Grand Palais à Paris, et d’un petit livre d’une pénétrante justesse sensible de Maryline Desbiolles.

Jean-Louis Kuffer
PolitiqueAccès libre

Pacifistes, investissez dans l’armement!

Le journal suisse alémanique «SonntagsZeitung» n’a aucun scrupule: dans sa rubrique Argent, il recommande désormais, avec un certain enthousiasme, d’acheter des actions dans le secteur de la défense… lequel contribue à la paix, selon certains financiers.

Marco Diener
Histoire

La Suisse des années sombres, entre «défense spirituelle» et censure médiatique

En période de conflits armés, la recherche de la vérité est souvent sacrifiée au profit de l’union nationale ou de la défense des intérêts de l’Etat. Exemple en Suisse entre 1930 et 1945 où, par exemple, fut institué un régime de «liberté surveillée» des médias qui demandait au journaliste d’«être (...)

Martin Bernard
PolitiqueAccès libre

Qui a des droits et qui n’en a pas, la démocratie à géométrie variable

Les votations cantonales vaudoises en matière de droits politiques, notamment pour les résidents étrangers, soulèvent des questions allant bien au-delà des frontières cantonales et nationales. Qu’est-ce qu’une communauté? Qui a le droit d’en faire partie? Qui en est exclu? Est-ce la raison et la logique ou bien plutôt les affects (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

Les BRICS futures victimes du syndrome de Babel?

Portés par le recul de l’hégémonie occidentale, les BRICS — Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud — s’imposent comme un pôle incontournable du nouvel ordre mondial. Leur montée en puissance attire un nombre croissant de candidats, portés par la dédollarisation. Mais derrière l’élan géopolitique, l’hétérogénéité du groupe révèle des (...)

Florian Demandols
Politique

Pologne-Russie: une rivalité séculaire toujours intacte

La Pologne s’impose désormais comme l’un des nouveaux poids lourds européens, portée par son dynamisme économique et militaire. Mais cette ascension reste entravée par un paradoxe fondateur: une méfiance atavique envers Moscou, qui continue de guider ses choix stratégiques. Entre ambition et vulnérabilité, la Pologne avance vers la puissance… sous (...)

Hicheme Lehmici
SantéAccès libre

PFAS: la Confédération coupe dans la recherche au moment le plus critique

Malgré des premiers résultats alarmants sur l’exposition de la population aux substances chimiques éternelles, le Conseil fédéral a interrompu en secret les travaux préparatoires d’une étude nationale sur la santé. Une décision dictée par les économies budgétaires — au risque de laisser la Suisse dans l’angle mort scientifique.

Pascal Sigg
Politique

Quand la religion et le messianisme dictent la géopolitique

De Washington à Jérusalem, de Téhéran à Moscou, les dirigeants invoquent Dieu pour légitimer leurs choix stratégiques et leurs guerres. L’eschatologie, jadis reléguée aux textes sacrés ou aux marges du mysticisme, s’impose aujourd’hui comme une clé de lecture du pouvoir mondial. Le messianisme politique n’est plus une survivance du passé: (...)

Hicheme Lehmici
Politique

La neutralité fantôme de la Suisse

En 1996, la Suisse signait avec l’OTAN le Partenariat pour la paix, en infraction à sa Constitution: ni le Parlement ni le peuple ne furent consultés! Ce document, mensongèrement présenté comme une simple «offre politique», impose à notre pays des obligations militaires et diplomatiques le contraignant à aligner sa politique (...)

Arnaud Dotézac
Politique

Honte aux haineux

Sept enfants de Gaza grièvement blessés sont soignés en Suisse. Mais leur arrivée a déclenché une tempête politique: plusieurs cantons alémaniques ont refusé de les accueillir, cédant à la peur et à des préjugés indignes d’un pays qui se veut humanitaire.

Jacques Pilet
Economie

Le secret bancaire, un mythe helvétique

Le secret bancaire a longtemps été l’un des piliers de l’économie suisse, au point de devenir partie intégrante de l’identité du pays. Histoire de cette institution helvétique, qui vaut son pesant d’or.

Martin Bernard
Sciences & Technologies

Des risques structurels liés à l’e-ID incompatibles avec des promesses de sécurité

La Confédération propose des conditions d’utilisation de l’application Swiyu liée à l’e-ID qui semblent éloignées des promesses d’«exigences les plus élevées en matière de sécurité, de protection des données et de fiabilité» avancées par l’Administration fédérale.

Solange Ghernaouti
Politique

Les poisons qui minent la démocratie

L’actuel chaos politique français donne un triste aperçu des maux qui menacent la démocratie: querelles partisanes, déconnexion avec les citoyens, manque de réflexion et de courage, stratégies de diversion, tensions… Il est prévisible que le trouble débouchera, tôt ou tard, sous une forme ou une autre, vers des pouvoirs autoritaires.

Jacques Pilet