La guerre sans visages: le Moyen-Orient à l’heure de la censure de la mort

Publié le 27 mars 2026

Image satellite d’un bombardement sur l’Iran. © DR – Capture d’écran

Il y a quelque chose d'obscène dans la propreté de cette guerre. Depuis que les Etats-Unis et Israël ont lancé leurs premières frappes contre l'Iran, le 28 février dernier, les écrans du monde entier sont remplis de panaches de fumée, de graphiques militaires, de porte-parole en uniforme récitant des bilans aussi précis qu'abstraits. Mais pas l’ombre d’une victime.

Plus de 1200 morts selon le ministère iranien de la Santé, 1708 selon l’organisation de défense des droits humainsHRANA, basée aux Etats-Unis, 486 au Liban, des dizaines dans les pays du Golfe. Des chiffres qui circulent, qui s’accumulent, qui finissent par s’annuler mutuellement dans l’esprit du téléspectateur. Mais pas un visage. Pas une dépouille. Pas une mère qui pleure dans une rue de Téhéran. Ce vide n’est pas un accident. C’est une politique.

La transparence sélective de la mort

Le régime iranien a très tôt compris qu’une guerre se gagne aussi dans le registre des images. Interdire la publication des faire-part d’obsèques, verrouiller l’accès des journalistes étrangers — Téhéran affirme n’avoir reçu que peu de demandes d’accréditation hormis de la part d’Al Jazeera, de CNN, de l’agence turque Anadolu et de quelques médias turcs —, contrôler minutieusement ce que l’on voit des destructions: telle est la grammaire visuelle d’un régime qui entend démontrer sa résistance sans exhiber ses plaies. Les milliers de frappes israéliennes n’auraient produit, à en croire le silence officiel, que des gravats sans chair. La mort, en Iran, est affaire d’Etat, et l’Etat en a le monopole narratif.

Mais Téhéran n’est pas seul dans cette entreprise d’effacement. Dubaï, Abou Dhabi, Doha, Riyad, Koweït City: dans l’ensemble des monarchies du Golfe frappées par les représailles iraniennes, les autorités ont imposé un black-out quasi total sur les victimes. Vingt-trois morts officiellement reconnus dans la région, dont sept militaires américains: des chiffres que le United States Central Command (Centcom) distille avec la même économie de mots qu’un communiqué financier. Ces Etats, qui ont fait de leur image de prospérité et de stabilité leur principal produit d’exportation, ne peuvent se permettre que la mort vienne ternir la vitrine. Le luxe et le sang font mauvais ménage dans les brochures touristiques.

L’héritage américain: la mort propre comme doctrine

Cette «sanitisation» du conflit ne surgit pas du néant. Elle s’inscrit dans une longue tradition de communication de guerre, inaugurée, ou plutôt perfectionnée, par Washington. Après le 11 septembre 2001, l’administration américaine a imposé l’interdiction de photographier les morts et même les cercueils de soldats rapatriés d’Afghanistan et d’Irak. La justification officielle était humaine: protéger le deuil des familles, préserver la dignité des morts. En réalité, il s’agit de protéger l’opinion publique de la conséquence la plus brutale et la plus convaincante de toute décision de guerre: un corps dans un sac.

Cette doctrine a désormais contaminé tous les belligérants du conflit moyen-oriental. Chacun, pour ses raisons propres, a adopté le même manuel: montrer la puissance de feu, taire le prix humain. Les Iraniens veulent prouver qu’ils résistent. Les monarchies du Golfe veulent préserver leur image. Et les Occidentaux, faute de correspondants déployés sur le terrain — les rédactions n’en ont plus les moyens et les régimes ne délivrent plus de visas — couvrent le conflit depuis leurs studios, en appliquant, souvent sans le formuler, la grille de lecture que Washington leur a fournie.

Une guerre de civilisation sans son iconographie

Ce qui manque, ici, c’est précisément ce qui a fait basculer l’opinion mondiale dans d’autres conflits. Le petit Aylan Kurdi — un bambin de trois ans, d’origine kurde, réfugié de la guerre syrienne — échoué, sans vie, sur une plage turque en 2015. La photo de «la petite fille au napalm» de Nick Ut, au Vietnam. Les images de Lynsey Addario au Liban, en Syrie, en Libye: cette grande photographe du New York Times, dont les portraits des victimes de guerre ont contribué à forcer des débats que les diplomaties préféraient éviter, est l’archétype d’un journalisme de terrain qui rend à la mort son visage individuel, irréductible, insupportable. Ce journalisme-là est aujourd’hui structurellement empêché au Moyen-Orient. Non par manque de courage des reporters, mais par la conjonction d’un refus d’accréditation et d’une indifférence croissante des rédactions à financer des déploiements coûteux sur des théâtres d’opérations fermés.

Car ce conflit est aussi une guerre de civilisation et de religion, même si peu osent l’énoncer avec cette franchise. Les commentateurs européens l’habillent volontiers en termes géopolitiques ou énergétiques. Le récit dominant, celui qui structure les angoisses des opinions publiques occidentales, c’est le prix à la pompe. Comment s’assurer que l’automobiliste de Berlin ou de Saint-Louis ne paie pas son litre d’essence vingt centimes de plus? Comment garantir que le détroit d’Ormuz ne ferme pas, que les chaînes d’approvisionnement asiatiques ne s’emballent pas, que le slip Calvin Klein reste à son prix? La mort d’un enfant, à Ispahan ou à Téhéran, pèse infiniment moins dans cette équation que le cours du Brent.

Le double standard de la douleur visible

Il suffit de comparer pour mesurer l’abîme. A Gaza, la chaîne de télévision Al Jazeera a déployé, malgré toutes les obstructions israéliennes, une couverture visuelle d’une intensité rarement égalée. Des images qui ont polarisé les opinions, nourri des manifestations sur les campus américains, contraint la presse occidentale à douter de la véracité des atrocités. Ces images existaient parce que des journalistes palestiniens y étaient, parce que des médias choisissaient de les publier, et parce que l’une des parties au conflit, le Hamas, dans une logique inverse mais symétrique, avait tout intérêt à ce que la souffrance palestinienne soit documentée.

En Iran, aucune de ces conditions n’est réunie. Le régime des mollahs réprime ses propres citoyens dans l’obscurité, Amnesty International et Human Rights Watch ont documenté les manifestants tués par les forces de sécurité entre le 31 décembre 2025 et le 3 janvier 2026, contraignant certaines familles à attribuer publiquement la mort de leurs proches à des accidents, sous peine de représailles. Les victimes des frappes étrangères, elles, n’ont même pas droit à ce théâtre macabre de la négation: elles n’existent tout simplement pas dans l’espace médiatique.

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