Si nous bénéficions toutes et tous de privilèges, ceux-ci sont souvent masqués, voir niés. Dans son livre «Privilèges – Ce qu’il nous reste à abolir», la philosophe française Alice de Rochechouart démontre les mécanismes qui font que nos institutions ne sont pas neutres et que nos sociétés sont inégalitaires. Elle propose de réinventer le politique.
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«A la loterie de la vie, j’ai eu de la chance. Je suis blanche, née dans une famille aisée à Paris, issue d’une classe sociale élevée. Je respecte le contrat hétérosexuel, et je suis (pour le moment) ni trop jeune, ni trop âgée. Je ne suis pas en situation de handicap. Je suis multiprivilégiée.» Alice de Rochechouart ne triche pas, elle sait d’où elle parle, elle le dit. C’est une philosophe. Elle adhère à l’idée de Gilles Deleuze selon laquelle la philosophie consiste à créer des concepts, des concepts qui servent «non seulement à comprendre mais aussi à agir: à construire et à détruire». Elle s’attaque aujourd’hui aux privilèges, pour mieux comprendre de quoi il s’agit et pour enfin nous en débarrasser – pour autant qu’on souhaite le faire; nombreux sont les privilégiés qui souhaitent le rester.
Les privilèges n’ont pas disparu
En France, le 4 août 1789, les députés réunis à l’Assemblée constituante annonçaient triomphalement l’abolition des privilèges. L’égalité était inscrite sur le fronton des mairies, tout allait bien aller dans le meilleur des mondes. Pour Alice de Rochechouart, croire à la disparition des privilèges relève de l’illusion. Certes, les statuts juridiques réservés aux nobles ou au clergé ne sont plus en vigueur mais, relève-t-elle, les avantages injustes se sont transformés en mécanismes invisibles, inscrits dans les institutions, les habitudes, les normes. Les privilèges d’aujourd’hui ne disent pas leur nom: ils se cachent dans la facilité avec laquelle certains accèdent aux ressources ou dans le peu d’empêchements qu’ils rencontrent à l’inverse d’autres qui les subissent constamment. «Les privilèges sont le fondement de notre société moderne. Autrement dit, il n’y a pas « des » privilèges, il n’y a que des privilèges.» Or, poursuit l’autrice, «si nous vivons dans une société de privilèges, nous ne vivons pas vraiment en démocratie».
Avantage ou privilège?
Pour bien saisir les propos d’Alice de Rochechouart, il faut comprendre ce qu’est un privilège, ne pas le confondre avec un avantage. Gagner un concours ou une distinction grâce à un travail acharné est un avantage. Bénéficier d’un réseau social ou d’une réputation héritée, sans effort particulier, relève du privilège. Cela n’a rien d’abstrait, les privilèges contemporains sont bien connus: être un homme plutôt qu’une femme, blanc plutôt que racisé, valide plutôt qu’handicapé. Ces privilèges, explique l’autrice, ne signifient pas que la vie est pour autant «facile» pour ceux qui les détiennent − être par exemple un homme blanc hétérosexuel sans handicap n’empêche pas de se retrouver au chômage. Mais les privilèges évitent à ceux qui en bénéficient d’affronter certains obstacles. Ne pas être interrogé sur sa légitimité, ne pas avoir à justifier sa présence dans un espace, ne pas être réduit à une différence: voilà des privilèges invisibles, mais puissants. «Les privilèges sont le système d’avantages injustes dont bénéficient certains groupes sociaux au détriment des autres, et qui révèlent les rapports de domination entre les individus.»






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