Démocratique, la France? Pas si sûr

Publié le 21 juin 2024

Le milliardaire Vincent Bolloré, en juin 2013 lors d’une conférence à l’UNESCO. © Copyleft – CC BY 3.0

Comme d’autres, notre chère voisine aime donner des leçons de démocratie au monde entier. Elle aurait pourtant de quoi s’interroger sur la sienne. Une vaste part du champ médiatique est aux mains de milliardaires soucieux d’exercer ainsi leur influence, faisant leurs grosses affaires dans d’autres secteurs. L’un d’eux se déchaîne sans vergogne: Vincent Bolloré. Les jeux, à cet égard, s’en trouvent pipés.

La fureur des mots, le bal des égos, la crispation des idées fixes, le vacarme du rejet et de la peur, ce n’est pas nouveau dans l’histoire française. Ce qui l’est, c’est le paroxysme préparé depuis des années dans le champ médiatique. Pour une grande part il est dominé par des géants de la finance. Certains sont relativement retenus sur le pouvoir politique qu’ils détiennent ainsi. Comme Xavier Niel (Nice-Matin, France-Antilles, copropriétaire du Monde, et d’autres participations). Comme le Tchèque Daniel Kretinski (Télé-7jours, Franc-tireur et Marianne mis en vente). Comme Bernard Arnault, le plus riche parmi les riches (Les Echos, Le Parisien). Comme les champions de l’armement, les Dassault, qui possèdent Le Figaro. Comme Rodolphe Saadé, l’armateur marseillais. Il a acheté La Tribune, La Provence, dont la rédaction s’est rebellée avec succès contre une intervention. Mais attention, celui-ci est sur le points de conquérir la chaîne BMFTV dont le Franco-israélien Patrick Drahi a dû se séparer en raison d’un endettement énorme de son groupe Altice. Théoriquement domicilié à Genève, il y est poursuivi pour fraude fiscale.

Mais le grand manitou, c’est le Breton, catholique intégriste, à droite de la droite. Il régnait hier sur les ports africains. Puis il a choisi de bâtir un empire médiatique en France. Avec les chaines du Groupe Canal+ (C8, Canal+, CNews, CStar), l’éditeur Editis, les radios Europe 1 et RFM, ou encore Télé-Loisirs, Geo, Gala, Voici, Femme actuelle, Capital, Paris Match, Le Journal du dimanche, plus le Groupe Havas, géant mondial de la communication.

La presse est du domaine privé, la liberté du marché s’exerce. C’est le jeu. Les radios et les télés privées en revanche bénéficient de fréquences octroyées par l’Etat, sous conditions. Elles doivent respecter la diversité des opinions. Ce dont Bolloré et ses sbires se moquent éperdument. Quand un pays laisse à ce point manipuler l’information par la puissance de l’argent, on peut parler d’atteinte à la démocratie. Sans parler du fameux article 49.3 de la Constitution qui permet d’ignorer la majorité parlementaire, ou de l’article 16 qui, en cas de périls, peut donner les pleins-pouvoirs au Président. Et côté médias, cela pourrait empirer: le RN prévoit la privatisation de l’audiovisuel public. On voit qui a l’eau à la bouche…

La chaîne CNews, très regardée, avec l’incontournable Pascal Praud, mise depuis longtemps sur le même fonds de commerce: les faits divers, l’immigration et encore l’immigration. Réel problème, comme dans d’autres pays, mais agité ici à l’extrême. Les Français, disent les sondages, attachent autant ou plus d’importance à la détérioration du pouvoir d’achat, aux pannes de l’école ou de l’hôpital. Mais non, les étrangers «non-européens» sont coupables de tout. Chaque soir les sempiternels «chroniqueurs» rabâchent la leçon… du RN de Bardella-Le Pen. Chaque crime commis par des islamistes – il y en eut tant et de révoltants – est rappelé pendant des semaines, des mois, des années. Mais pas un mot bien sûr lorsqu’en Haute-Savoie, une mère de famille romanichel est assassinée par des chasseurs devant sa caravane déjà à maintes reprises criblée de balles.

L’autre âme damnée de Bolloré, Cyril Hanouna fait son show quotidien sur C8. D’une vulgarité méchante inédite. Entouré lui aussi de «chroniqueurs» sans compétences particulières, des faire-valoir que le meneur de jeu maltraite aussi. Et voilà que cet agitateur, aussi marqué politiquement que Praud, fidèle à son maître Bolloré, se voit confier, à la veille des élections, une nouvelle émission de deux heures sur Europe 1, «On marche sur la tête». Titre pertinent en revanche!

La montée du RN a bien des causes. Mais il est évident que ce matraquage médiatique est l’une d’elles. Autre effet dont on parle peu: la montée des peurs. Bardella polit son discours, évitant de s’afficher en xénophobe, islamophobe. Mais la musique de ce camp libère la parole latente des haineux. Manifeste sur les réseaux sociaux. Où s’expriment par ailleurs nombre de Maghrébins et Africains gagnés par la crainte et la colère. Beaucoup, les mieux formés, les mieux intégrés, quittent la France ou envisagent de le faire. Une femme marocaine, à l’élocution brillante, s’explique en substance: «Les plus diplômés d’entre nous se heurtent aussi à la discrimination. Ils n’ont pas les mêmes chances d’embauche s’ils ont un nom arabe. Mais je vais quitter la France, où je suis née, où j’ai beaucoup reçu, pour une autre raison. Les Français sont démoralisés, ils n’ont plus d’élan. Je vais donc au Maroc, un pays en pleine expansion, où tous les projets personnels sont bienvenus.» Vous avez vu une émission sur ce registre de préoccupations? Nous pas.

Car le secteur audiovisuel public n’est pas innocent. Certaines émissions penchent trop systématiquement à gauche. Avec parfois un brin de complaisance à l’égard des révolutionnaires romantiques et follement irréalistes La diversité des opinions? Plus que douteuse. Hier sur le Covid, aujourd’hui sur la guerre en Ukraine, pas question d’apporter des regards un peu déviants de la vision conforme. Et attention aussi sur le Moyen Orient. Un mot trop dur sur le comportement d’Israël en Palestine et l’on se trouve vite banni pour «antisémitisme». Les radios publiques françaises sont, grosso modo, de bonne facture. Trop centrées sur les élites parisiennes, elles ont néanmoins peine à capter les préoccupations de la France profonde. Quant au vaste monde, France Culture et RFI mises à part, elles l’abordent de bien loin. Plusieurs postes de correspondants à l’étranger ont été supprimés.

Avant l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale, le gouvernement préparait une loi pour concentrer les diverses radios publiques dans un même organisme. Pour mieux les contrôler? La directrice de France Inter, en tout cas, ne cache pas ses penchants autoritaires. Ainsi elle a décrété que toute opinion divergente sur la question du réchauffement climatique serait bannie de l’antenne par principe. Elle a par ailleurs décidé, sans consulter ses partenaires, de supprimer une émission coproduite par plusieurs pays, La Librairie francophone. Suisses, Belges, Canadiens, Africains, plus besoin de vous! Vos livres, gardez-les. On est tellement mieux, pense-t-elle sans doute, entre nous, dans l’Hexagone livré au spectacle de ses passions destructrices.

Chers voisins, la France, nous l’aimons. Et même ceux qui la boudent en sont pétris. Mais de jour en jour, nous la reconnaissons moins dans ce qu’elle a de meilleur. Tristesse.

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