Vous voulez la paix, nous attendons la vengeance

Publié le 3 novembre 2023

Emmanuel Macron et le président israélien Isaac Herzog, à Jérusalem le 24 octobre dernier. – © Amos Ben Gershom / Government Press Office – CC BY-SA 3.0

La vengeance. C’est le sentiment peu avouable qui m’a saisie aux premières heures du 7 octobre, et qui, les images et les réactions affluant, ne me quitte toujours pas. Lecteurs et lectrices de «Bon Pour La Tête», il ne vous a pas échappé que nombre de nos articles, depuis l’attaque du Hamas sur Israël, concernent les perspectives de paix et encouragent à privilégier les négociations sur la riposte armée, examinent les conséquences d’un conflit de grande ampleur dans la région, alertent sur le danger de l’embrasement. Il en était de même dès le début de la guerre en Ukraine, et la question de la paix, qu’elle soit entre Russes et Ukrainiens ou entre Israéliens et Palestiniens, a toujours une grande place dans nos colonnes. Je suis française, et cela ne cesse de m’étonner.

De me heurter, même, lorsqu’il s’agit des appels à la paix postérieurs aux pogroms du 7 octobre. Faut-il y voir l’effet de mes liens affectifs et familiaux avec Israël? Il s’agirait alors de mettre cela de côté, pour mener une véritable réflexion. Il se trouve que je n’en ai aucun avec l’Ukraine, et que le même désir de revanche, d’assister à une réplique, m’avait étreinte, quoique moins fort, au matin du 24 février 2022. 

Nous discutions dernièrement avec l’équipe de BPLT des prochains articles à publier, et j’ai été une fois de plus stupéfaite de voir mes confrères s’accrocher à de minuscules espoirs de paix pour le Moyen-Orient. Je n’ai pu m’empêcher de leur faire remarquer que cela n’était pas à l’ordre du jour. Le Premier ministre Netanyahu a qualifié dernièrement de «capitulation» l’idée même d’un cessez-le-feu, et c’est aussi mon sentiment. 

La capitulation. Ce mot frappe fort les consciences françaises, et nous y reviendrons.

Cette particularité est saisissante. Sitôt les premiers coups de feu tirés, où que ce soit et par qui que ce soit, le premier réflexe en Suisse est de préparer la paix, d’organiser des négociations, de faire cesser les combats. La tradition de neutralité et l’humanitaire y sont bien sûr pour beaucoup. Car en France, cette idée ne nous effleure pas d’abord. Faut-il en conclure que nous sommes un peuple belliqueux? Je tacherai de me passer de généralisations abusives. Mais le fait est que les appels à la paix les plus éloquents viennent ces temps-ci des rangs de la France Insoumise, où ils passent, à tort ou à raison, c’est un autre débat, pour le faux-nez de l’antisémitisme. Car ne pas soutenir la riposte d’Israël et plaider pour un cessez-le-feu reviendrait à lui retirer le droit à la riposte, ou le droit à se défendre, et finalement à exister. Nous attendons la vengeance, nous réclamons vengeance, pour ou contre Israël, pour ou contre la Palestine, pour ou contre le Hamas, suivant les points de vue, mais d’un bout à l’autre de l’échiquier politique, dans presque toute la société, nos passions guerrières sont éveillées, le mot de paix, inaudible, incongru, synonyme de reddition.

Certes, la France n’a pas voulu prendre part à la guerre d’Irak en 2003. Le plaidoyer de l’ancien Premier ministre Dominique de Villepin avait marqué les esprits, et la popularité du président Chirac avait monté en flèche après ce refus. L’histoire et l’opinion ne sont heureusement pas monolithiques. 

Dès le début de l’invasion russe en Ukraine, en revanche, il a été clair pour nos dirigeants et pour une grande majorité d’entre nous que notre devoir était de soutenir l’Ukraine, alors même qu’aucun traité international ne nous y obligeait. Cela n’a fait l’objet d’aucun débat au Parlement, de très peu de discussions entre nous, citoyens, qui nous sentions plutôt fiers de participer au combat des Ukrainiens contre l’envahisseur, et avons mobilisé de grandes ressources de solidarité pour accueillir les quelques réfugiés parvenus jusque chez nous. Cette absence de débat a ulcéré mes confrères suisses, tandis que je m’étonnais même que cette question se pose, tant notre engagement pour l’Ukraine semblait évident. Pire, la neutralité helvétique, qui a pourtant fort vacillé devant l’invasion russe, pouvait apparaître comme une lâcheté (c’est ainsi que l’ont exprimé certains de mes amis suisses), un refus de défendre l’Occident, voire une complaisance avec la Russie. Elle rappelait même, pour les plus mauvais esprits, les petits arrangements bancaires entre la Suisse et l’Allemagne nazie…

«Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà», disait Pascal. Mais comment expliquer cette profonde différence entre nous, voisins et de même langue, qui confine quelquefois à l’incompréhension totale?

Lorsque nous tentons, entre Suisses et Française, de démêler cette incompréhension, le spectre de la Seconde guerre mondiale surgit. S’il est peu pertinent de tracer des parallèles entre l’actuelle guerre menée par Israël contre le Hamas et la guerre de 1939-1945, le mot de «capitulation» employé par Benjamin Netanyahu résonne particulièrement. Nous ne sommes pas remis du traumatisme, de l’humiliation de 1940. Si les Alliés ont finalement consenti à compter la France au rang des vainqueurs, si le culte voué au général De Gaulle et à la Résistance, à juste titre, permet de panser un peu nos plaies, le fait est que la France de Vichy et l’armistice signée par Pétain ont laissé une tache indélébile. Nous ne nous pardonnons pas d’avoir participé avec zèle à la Shoah. Nous ne nous pardonnons pas d’avoir capitulé devant l’Allemagne, alors notre ennemi séculaire. Cette «étrange défaite», comme l’a écrit Marc Bloch, pourrait bien avoir façonné nos réflexes, nos passions, nos réactions. 

Ne chercherions-nous pas à nous venger de nous-mêmes et de notre propre histoire en nous jetant à corps perdu dans les conflits armés des autres? Ne chercherions-nous pas à effacer le stigmate de la capitulation en prenant parti, en nous engageant, par des paroles ou des actes, aux côtés de tel ou tel belligérant? Les débats, dans ces circonstances, sont en effet très loin des perspectives dépassionnées que l’on entend en Suisse. Nous allons trop loin. Que l’on se souvienne des propos de Bruno Le Maire qui voulait «mettre la Russie à genoux» (économiquement s’entend), que l’on se rappelle la formule employée par Emmanuel Macron lors de la pandémie de Covid-19: «Nous sommes en guerre». Le langage des armes, au propre comme au figuré, nous est doux à l’oreille. Notre hymne national le chante haut: «aux armes, citoyens! formez vos bataillons!» La neutralité ne fait pas partie de notre histoire ni de notre identité; et je crois ne pas trop m’avancer en disant que nous, Français, ne la comprenons tout simplement pas. 

Comme nous nous targuons aussi d’être le «pays des droits de l’homme», il nous faut bien donner un coup de main à l’humanitaire suisse. Mais cela n’est pas incompatible avec la guerre: si les convois peuvent entrer, même sous les bombes, nous nous en satisfaisons. Nous réclamons à Israël une «pause humanitaire», et nous sommes pleinement et fermement solidaires de ses opérations visant à détruire le Hamas… pourvu qu’elles s’efforcent d’épargner les civils gazaouis, ce qui, ne nous leurrons pas, est une gageure.

D’autres pays semblent déterminés dans leurs réactions par les cicatrices de leur histoire. La projection du drapeau israélien sur la porte de Brandebourg, en Allemagne, au lendemain du 7 octobre, avait frappé les esprits: ce soutien inconditionnel et sincère est aussi une manière de rompre toujours davantage avec l’horrible passé allemand.

Mais n’y voyons ni essentialisation, ni fatalisme. Certes les Suisses ne me changeront pas, les Français ne changeront pas, nous portons fièrement les couleurs de nos marchands d’armes autant que les salissures et les grandeurs de notre histoire. La guerre, où qu’elle soit, réveille nos pires passions, même confortablement assis dans nos canapés occidentaux, et nous l’avons rappelé ici maintes fois en guise d’avertissement. En avoir conscience, sans doute, est déjà un pas vers la paix, c’est s’extraire de la rage fanatique, c’est aménager les possibilités du dialogue.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique

Vivre sous les décombres du possible en Iran

Ils parlent depuis l’intérieur d’un pays que l’on ne voit plus qu’en flammes. Ces Iraniens ont accepté de témoigner via des canaux sécurisés, au péril de leur vie. Ils ne plaident ni pour le régime des mollahs, ni pour ceux qui le bombardent. Ils racontent un Iran sous les bombes (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Moyen-Orient: la guerre des nuages et le spectre des armes climatiques

Après plusieurs années de sécheresse, le retour inattendu des pluies et de la neige dans plusieurs régions iraniennes alimente d’étranges interrogations. Dans un contexte de guerre avec Israël et les Etats-Unis, certains responsables et médias iraniens évoquent l’hypothèse d’une «guerre climatique» et accusent des puissances étrangères d’avoir manipulé les conditions (...)

Hicheme Lehmici
Histoire, CultureAccès libre

Grandson–Morat: le trésor, le mythe et les ombres de l’Histoire

A l’occasion du 550e anniversaire des batailles de Grandson et de Morat, le Musée historique de Berne revisite un épisode fondateur de l’histoire suisse. Entre trésors bourguignons mythifiés, mise en scène édulcorée et relecture contemporaine parfois biaisée, l’exposition interroge notre rapport à l’Histoire. Et révèle, en creux, les tensions entre (...)

Jean-Claude Péclet
Politique

Le Liban entre ruines et rêves

Des gravats de la Dahiyé aux salons feutrés de Washington, le Liban se cherche un avenir. Portrait d’un pays épuisé, tiraillé entre guerre et paix, résistance et normalisation, avec un Etat absent et une milice qui refuse de mourir. Un nouveau Liban peut-il naître de ces cendres?

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Trump, l’Iran et la faillite morale d’une superpuissance

Bluffer, mentir, menacer, se renier. Dans le registre de la parole sans foi ni loi, Donald Trump s’est imposé comme un cas d’école. La Fontaine l’avait écrit: à force de crier au loup, le berger finit seul. Trump, lui, crie aux mollahs depuis la Maison-Blanche. Et le monde ne sait (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Iran: l’Etat fantôme et ses trois gardiens

Dans la brume de la trêve et des négociations d’Islamabad, le régime des mollahs révèle une métamorphose silencieuse. Sans guide visible, sans économie viable, face à un peuple épuisé mais étrangement soudé, la République islamique entre dans une phase inédite de son histoire.

Sid Ahmed Hammouche

Histoires de foi

Il est assez rare que regarder le cul de la voiture devant soi au feu rouge suscite la méditation philosophique. Et pourtant, cet autocollant aperçu l’autre jour m’a laissé songeur: «Jésus est mon airbag». La croyance chrétienne protège-t-elle vraiment du tumulte des guerres dans nos têtes?

Jacques Pilet
Politique

Cessez-le-feu Iran-Etats-Unis: une mise en scène pour masquer une victoire iranienne?

Présenté comme une victoire diplomatique de Washington, ce cessez-le-feu pourrait en réalité traduire un recul stratégique américain. En filigrane, l’accord révèle l’influence croissante de nouveaux équilibres géopolitiques, notamment sous l’impulsion de la Chine.

Hicheme Lehmici
Politique

L’Ukraine à l’offensive tous azimuts

L’attention du monde s’en était détournée. En ce printemps 2026, sur ce théâtre, il se produit pourtant des rebonds qui changent les perspectives d’avenir. Pas d’issue à la guerre pour le moment, mais les rapports de force se modifient.

Jacques Pilet
PolitiqueAccès libre

Quand le passé historique nous rattrape

Plusieurs pans de l’histoire s’imposent au souvenir ces temps-ci. Un film français nous renvoie à la collaboration avec Pétain. Les USA publient une liste énorme des membres du parti nazi. En Suisse, des historiens se battent jusqu’au Tribunal fédéral pour l’ouverture de documents interdits sur le passage chez nous de (...)

Jacques Pilet
Politique

Mais où sont passés les crimes de guerre?

Dans les guerres contemporaines, tous les camps estiment être du bon côté de l’histoire — mais tous ne sont pas jugés de la même manière. Derrière les récits dominants, une réalité plus dérangeante apparaît: celle d’une indignation sélective, où certains crimes de guerre sont amplifiés tandis que d’autres sont passés (...)

Guy Mettan
PolitiqueAccès libre

La guerre sans visages: le Moyen-Orient à l’heure de la censure de la mort

Il y a quelque chose d’obscène dans la propreté de cette guerre. Depuis que les Etats-Unis et Israël ont lancé leurs premières frappes contre l’Iran, le 28 février dernier, les écrans du monde entier sont remplis de panaches de fumée, de graphiques militaires, de porte-parole en uniforme récitant des bilans (...)

Sid Ahmed Hammouche
Economie, Politique

Iran, une nouvelle guerre pour le pétrole?

Et si le pétrole était, finalement, l’une des causes premières de la guerre en Iran? Beaucoup d’experts ont spéculé sur les raisons, en apparence irrationnelles, de l’administration Trump derrière le déclenchement des frappes contre Téhéran. Contrairement au Venezuela, l’accaparement des hydrocarbures n’a pas été immédiatement au centre de l’attention médiatique. (...)

Martin Bernard
Histoire

Quand l’armée suisse était un laboratoire de la guerre cognitive occidentale

Dans la mémoire collective suisse, l’armée incarne la défense ultime de la neutralité. Une armée de milice, ancrée dans le territoire, méfiante à l’égard des grandes puissances, gardienne sourcilleuse de l’indépendance nationale. Pourtant, dès les années 1950, cette institution se retrouve au cœur d’un flux intense d’informations stratégiques venues de (...)

Jean-Christophe Emmenegger
Politique

Les fous de Dieu incendient le monde

Dans toutes les guerres les belligérants défendent ce qu’ils croient être leurs intérêts nationaux, sécuritaires, économiques, géopolitiques. Mais au cœur du trio engagé dans le conflit actuel au Moyen-Orient, une autre donne pèse lourd. L’extrémisme religieux. Trois eschatologies se mêlent et s’affrontent. Judaïque, évangélique et chiite.

Jacques Pilet
Politique

La guerre en Iran vue d’Afrique

Même si les responsables politiques font preuve d’une certaine retenue, par crainte de mesures de rétorsion, aux yeux d’une bonne partie de l’opinion publique africaine, la guerre menée par les Etats-Unis et Israël en Iran est illégale et relève de l’hégémonie occidentale sur le reste du monde.

Catherine Morand