Publié le 11 août 2023

Marche de soutien à la junte militaire et au général Abdourahamane Tchiani à Niamey (Niger) le 30 juillet dernier. On peut lire de nombreux slogans anti France sur les pancartes des manifestants. – © General_Tchiani via X

Jamais un coup d’Etat en Afrique – il y en eut tant! – n’a provoqué un tel déferlement d’informations. Parce que l’enjeu géostratégique, il est vrai, apparaît de plus en plus clairement. Mais dans tout ce que l’on lit et entend, il y a des trous étranges. Ainsi je ne vois aucune discussion sur la question de la légitimité d’une éventuelle intervention armée contre la junte qui a pris le pouvoir au Niger. Qui serait donc déclenchée, avec l’appui de la France – fort mal prise dans cette affaire –, par la CEDEAO, la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest. Son but officiel? «Promouvoir l'idéal d'autosuffisance collective de ses membres et viser également à créer un grand bloc commercial unique par le biais de la coopération économique». De quel droit une telle association pourrait-elle déclencher une guerre contre un pays dont le gouvernement déplaît soudain?

Ces temps-ci les Occidentaux ne cessent de répéter, non sans raison, combien le droit international, le respect des frontières nationales sont essentiels à l’équilibre du monde. Fort bien. Mais là, au Niger, on envisage de bazarder d’un coup ces principes? Plus question de feu vert du Conseil de sécurité des Nations-Unies! Allez-y les gars! Renversez donc ces méchants militaires!

Ladite intervention n’aura pas lieu. Parce qu’au sein de la CEDEAO, certains gouvernements s’y opposent, dans d’autres c’est l’opinion publique qui la voit d’un très mauvais œil. Même au Nigeria qui était en pointe. Même au Sénégal, le chouchou de la France, où la tension politique intérieure est extrême à l’approche des élections: l’accès à internet sur les portables y a été coupé, l’irritation populaire est grande.

Nombre d’experts disent le risque qu’aurait une telle opération militaire d’enflammer une Afrique saisie de colère anti coloniale, le risque aussi que les groupes islamistes qui rongent ces pays tirent profit du chaos annoncé.

Il y a un autre aspect de la donne qui est bien peu ou pas évoqué dans le vacarme des médias. C’est le rôle des Etats-Unis. Qui ont encore plus de mille soldats au Niger, reclus sur leurs bases. Dont ils ne sortaient guère avant le putsch, peu enclins à crapahuter dans le désert contre les rebelles, préférant gérer des systèmes électroniques d’observation qui, soit dit en passant, n’ont pas suffi à prévenir les services de renseignements des intentions de l’armée locale. Il faut lire Foreign Policy pour prendre la mesure de l’embarras américain. On y apprend que l’un des chefs du coup d’Etat, le général de brigade Moussa Salaou Barmou, a été formé outre-Atlantique dans le cadre d’un vaste programme du Département de la Défense US. Comme des dizaines d’officiers africains. Dont sept au moins se sont retrouvés au sein de juntes militaires putschistes. L’éditorialiste du magazine, Matthew Koenig, directeur aussi de l’«Atlantic Council’s Scowcroft Center for Strategy and Security» se désole et constate l’échec de cette politique d’influence. Mais pourquoi diable celle des Russes paraît-elle avoir plus de succès? Le revers a de quoi secouer Washington. Sa représentante envoyée en hâte à Niamey, Victoria Nuland, a reçu un accueil glacial. Celle-là même qui tire depuis longtemps tant de ficelles à Kiev subit un camouflet en Afrique. Mais les manœuvres continuent dans l’ombre.

Autre «oubli» dans le panorama généralement dressé. L’alarme internationale est grande à propos du Niger car ce pays se trouve sur le trajet du gazoduc prévu et déjà entrepris qui doit relier le Nigeria, avec ses réserves gigantesques de gaz naturel, à l’Algérie. Puis à l’Europe. Européens et Américains s’apprêtent à investir des milliards dans le projet, devenu vital depuis le sabotage de Nord Stream et l’arrêt de la fourniture russe. Si le nouveau pouvoir de Niamey stoppe ce transit, ou le freine, ou renchérit l’opération, cela fera mal. D’où la tentation, pour tant de pays, de le renverser. A moins qu’au bout du compte, tous acceptent la nouvelle donne au nom de leurs intérêts très concrets, d’un bout à l’autre de la chaîne.

Et l’uranium, ce trésor du NIger? Pour l’entreprise française qui l’exploite, Orano (ex-Areva), quel désastre… Paris assure pouvoir s’en passer. Il est vrai que le précieux combustible des centrales nucléaires n’est pas inclus dans les sanctions contre la Russie qui continue d’en fournir à la France. L’hypocrisie n’a pas de limites.

Enfin on peut s’étonner qu’un autre «détail» soit peu évoqué: le Niger utilise, comme quinze autres pays d’Afrique occidentale, le franc CFA. La monnaie créée par la France au moment de la décolonisation. Elle est arrimée à l’euro, gérée par la Banque de France qui détient ces réserves. Cela fait grincer depuis longtemps au sud du Sahara… Si les putschistes nigériens relancent l’idée d’en sortir et de se tourner vers une autre devise, cela fera hurler à Paris. Dont on voit, sur ce sujet aussi, les raisons de s’alarmer. Alors la belle chanson sur le but proclamé, «le rétablissement de la démocratie», merci, mais basta.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Histoire

Quand la Suisse soutenait les génocidaires du Rwanda

Le récent livre de Anne Emery-Torracinta éclaire un sombre chapitre de la coopération suisse. Et ses causes aussi, comme l’aveuglement de la Direction du développement et de la coopération (DDC) qui, aujourd’hui encore, fonctionne comme un Etat dans l’Etat, enfermée dans sa logique, sans guère considérer les enjeux politiques. Question (...)

Jacques Pilet
Politique

La liberté de parole en peau de chagrin

L’Europe, qui se targue d’être le lieu le plus démocratique du monde, a du souci à se faire. On apprend qu’un citoyen allemand et sa famille ont été frappés par le Conseil européen des mêmes sanctions que le fameux Jacques Baud. Et voilà que la Cour de justice européenne en (...)

Jacques Pilet
Politique, Histoire, Société

Comment Trump a domestiqué la FIFA

La FIFA (Fédération internationale de football association) gouvernait autrefois le football mondial. Elle doit désormais composer avec les intérêts des grandes puissances. À travers la Coupe du monde 2026, les crises de gouvernance de l’organisation et la proximité croissante entre Gianni Infantino et Donald Trump, se dessine un basculement plus (...)

Hicheme Lehmici
Politique

Damas, Beyrouth, Ankara: la nouvelle carte du Levant

Pendant que la France mise sur la reconstruction syrienne et que l’Iran cherche à revenir dans le jeu régional, le Liban, lui, reste à l’écart, oublié du cortège présidentiel français et des priorités diplomatiques. Entre insécurité persistante et rivalités de puissances, Paris joue seul sa carte au Levant, sans filet (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Guerre en Iran: «Les médias occidentaux déforment la réalité»

Un groupe d’Iraniens, tous titulaires d’un doctorat de l’EPFL, a contacté notre rédaction pour partager une vision de la guerre et de la réalité iranienne qui tranche avec celle véhiculée par les grands médias occidentaux. Sans ménager le gouvernement de Téhéran, qu’ils critiquent ouvertement, ils dénoncent une représentation partielle, parfois (...)

Martin Bernard
Politique, Histoire

Les Etats-Unis se sont construits sur un mensonge

Washington fête ce week-end le quart de millénaire de son indépendance. Le récit est bien huilé: l’expérience américaine aurait en son cœur les principes démocratiques. L’histoire dit pourtant l’inverse: les pères fondateurs, hostiles à l’idée même de démocratie, ont bâti un gouvernement pensé pour protéger les privilèges d’une élite face (...)

Martin Bernard
Politique

La Genève internationale perd sa centralité

La crise financière des organisations internationales ne fait qu’accélérer une évolution plus profonde: dans un monde devenu multipolaire, Genève perd progressivement la position centrale qu’elle occupait au sein de la gouvernance mondiale.

Guy Mettan
Politique

Amérique latine: le grand virage

Enfin un sujet de contentement pour Donald Trump. Son poulain, qui est aussi citoyen des Etats-Unis et a voté pour lui, va accéder à la présidence de la Colombie. Dans un pays profondément divisé, il a manqué à la gauche sortante 250 000 voix sur 26 millions de votants. Il (...)

Jacques Pilet
Politique

La mise en spectacle du monde et ses trompe-l’œil

De tout temps, les puissants ont usé de leur image et de leur verbe pour s’affirmer. Dans des mises en scène cadrées, contrôlées. Mais avec la technologie d’aujourd’hui, la fiction devient envahissante. Le G7 d’Evian, qui n’a rien produit de concret, ne fut qu’un show orchestré. Scruté aussi par une (...)

Jacques Pilet
Economie, Politique

La «paix» au Proche-Orient nous sauvera-t-elle de la crise économique?

Du brut à l’hélium, du soufre au naphta, la guerre américano-israélienne contre l’Iran a mis à nu la fragilité des chaînes d’approvisionnement mondiales. L’accord de paix entre Washington et Téhéran ouvre la voie à une décrue. Mais la paix ne suffira pas à refermer aussitôt des plaies économiques qui mettront (...)

Sid Ahmed Hammouche
Société

Assassinat ou suicide? Les zones d’ombre persistent autour de la mort de Marilyn Monroe

Le destin de la célèbre actrice continue de fasciner autant qu’il interroge. Plus de soixante ans après sa mort, les circonstances de son décès nourrissent d’innombrables controverses. La version officielle, lacunaire, a fait fleurir de nombreuses théories alternatives. A l’occasion du centenaire de la naissance de la star, plongée dans (...)

Martin Bernard
Politique

L’accord américano-iranien: la fin du Moyen-Orient américain?

Les négociations entre Washington et Téhéran, ainsi que les conséquences de la guerre, alimentent les interrogations sur l’avenir du Moyen-Orient. Au-delà du dossier nucléaire, la crise d’Ormuz et la résilience iranienne pourraient avoir révélé les limites du leadership américain et accélérer l’émergence d’un ordre régional plus multipolaire, où de nouvelles (...)

Hicheme Lehmici

La guerre, l’euphorie et l’effroi

Les Européens ont toutes raisons de détester la guerre. Mais quelques-uns de leurs chefs paraissent fascinés par sa perspective. Le 14 juillet que prépare Emmanuel Macron en atteste. Outre les Français, des Britanniques, des Allemands et des Ukrainiens défileront ensemble, en présence d’Ursula von der Leyen. Ce vacarme,
comme (...)

Jacques Pilet
Politique

Gouverner par le spectacle: qui a besoin d’un Etat profond quand on a l’Amérique?

Entre vidéos virales de la Maison-Blanche, divulgations partielles sur les OVNIs et sortie imminente du nouveau film de Steven Spielberg «Disclosure Day», l’Amérique brouille les frontières entre politique, divertissement et imaginaire collectif. Sans qu’il soit nécessaire d’invoquer un complot, un même écosystème nourrit désormais défiance, fascination et récits alternatifs.

Tatiana Crelier
Economie

Jamais les leaders européens n’ont été aussi impopulaires. Crise en vue?

Emmanuel Macron, Friedrich Merz, Keir Starmer: les principaux dirigeants européens battent des records d’impopularité, tandis que les leaders dits «populistes» résistent mieux à l’épreuve de l’opinion. Au-delà des sondages, ce décrochage interroge la capacité des élites libérales à entendre les attentes de leurs peuples et à répondre à leurs préoccupations (...)

Guy Mettan
Politique

La résistance à l’empire américain s’organise. Non sans succès!

Le troisième volet de cette série consacrée à l’hégémonie américaine examine l’évolution de la confrontation entre les Etats-Unis et les pôles de résistance émergents, notamment eurasiens. A travers l’analyse des rapports de force économiques, militaires et géopolitiques, il met en lumière un monde de plus en plus fragmenté. Un affrontement (...)

Guy Mettan