Marges alimentaires: comme il est bon que personne ne sache

Publié le 26 mai 2023

Un supermarché Migros à Zurich. – © Chad Davis – CC BY 2.0

L'Autriche veut la transparence sur les marges alimentaires. La France est déjà en avance. Et la Suisse? Elle n'est nulle part. Malgré des marges records, les plus élevées d'Europe, le Surveillant des prix fait face à la pression des grands distributeurs.

Marco Diener, publié sur Infosperber le 22 mai 2023, traduit par Bon Pour La Tête


En mars, le renchérissement annuel sur les denrées alimentaires s’élevait à 14,5% en Autriche. Une raison suffisante pour que le gouvernement autrichien prenne des mesures. Ce dernier «publiera à l’avenir régulièrement les prix d’achat du commerce alimentaire dans un rapport de transparence sur les denrées alimentaires».

Car en Autriche, le commerce de détail est l’objet de soupçons. Malgré une forte baisse des prix de gros, les prix du commerce de détail sont restés stables au cours des dernières semaines. Cela signifie que les détaillants ont probablement augmenté leurs marges. Le ministère autrichien compétent veut rendre cela transparent et faire ainsi pression pour que les détaillants baissent leurs prix.

La France est plus avancée

La France est déjà plus avancée que l’Autriche. Un organisme de contrôle public y recense les prix et les marges. L’Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires dépend du ministère de l’Economie et des Finances et du ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation.

Chaque année, il dresse la liste de qui gagne quoi et combien dans un rapport de 500 pages. Le dernier rapport montre par exemple que la marge brute de toutes les catégories de produits alimentaires est de 29,5%. Elle est la plus élevée pour les produits de boulangerie et de pâtisserie avec plus de 56%, la plus faible pour les produits laitiers avec 24,3%.

En Suisse, une telle situation est impensable. Le Surveillant des prix Stefan Meierhans a mené à partir du printemps 2021 une «enquête préalable concernant les prix des denrées alimentaires (bio) dans le commerce de détail». Mais les avocats de Migros ont exercé une telle pression sur le Surveillant des prix que celui-ci a finalement édulcoré son rapport.

«Une marge extra-élevée»

Entre-temps, le rapport a été publié. Mais même dans la version édulcorée, certains passages sont caviardés. Pourtant, les conclusions de Meierhans seraient tout à fait intéressantes. Il écrit en effet «que les détaillants suisses ont les marges les plus élevées d’Europe». Et il suppose que Migros et les autres appliquent «une marge extra élevée» sur les produits bio.

Les marges en Suisse semblent en effet extraordinairement élevées. Le magazine romand des consommateurs Bon à savoir a récemment rapporté que la Migros ne payait que 80 centimes à la laiterie fribourgeoise Cremo pour sa boisson au café au lait Lattesso, mais qu’elle la vendait 2,35 francs. Marge brute: 66%.

Migros a demandé un droit de réponse et écrit qu’elle payait à la laiterie 1,30 franc. La rédaction a maintenu sa version des faits. Mais même si Migros avait raison, la marge serait toujours de 45%. A titre de comparaison, les détaillants français ajoutent deux fois moins de marge sur les produits laitiers.

Un secret

Avec 6,3% en mars, le renchérissement annuel sur les denrées alimentaires était nettement plus bas qu’en Autriche. Mais dans ce pays, personne ne sait qui profite des hausses de prix et dans quelle mesure, car les marges sont un grand secret. Elles ne devraient toutefois pas être élevées uniquement pour Lattesso, mais aussi pour d’autres produits. Et il est même possible qu’elles aient augmenté ces dernières années.

En voici deux exemples: Migros et Coop ont augmenté le prix d’une livre de pain bis de 27% depuis l’automne 2020, et le prix des spaghettis M-Budget de 56%. Le prix de l’ingrédient principal, le blé, a certes effectivement flambé temporairement, mais il est désormais presque revenu au même niveau qu’à l’automne 2020. On peut donc soupçonner Coop et Migros d’avoir augmenté leurs marges.

Il n’y a pas que dans le commerce alimentaire que la formation des prix manque de transparence. Récemment, le Surveillant des prix a examiné l’évolution des marges dans les raffineries et les stations-service. La raison en était que le prix de l’essence était passé à 2,20 francs le litre il y a un an, mais que cette hausse ne s’expliquait pas par les cours du pétrole brut. Mais même le Surveillant des prix n’y voit pas clair. Il écrit: «L’évolution des marges dans le domaine des raffineries peut expliquer en partie le découplage des prix du pétrole brut et des prix de détail. Il faudrait examiner de manière approfondie s’il y a un comportement contraire au droit de la concurrence».

Contre le gaspillage alimentaire

Le gouvernement autrichien n’exige pas seulement la transparence en ce qui concerne les marges. Ainsi, «le commerce alimentaire devra à l’avenir indiquer quelle quantité de denrées alimentaires il détruit et quelle quantité de denrées alimentaires il met à disposition pour des dons en nature». Les organisations d’utilité publique se sont en effet plaintes de recevoir de moins en moins de dons de la part du commerce alimentaire. C’est pourquoi on soupçonne que davantage de choses finissent à nouveau à la poubelle…

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