L’Afrique, accro au pain, redoute une flambée des cours du blé

Publié le 18 mars 2022

Vendeuses de pain au marché de Soubré (Côte d’Ivoire). – © Cyriac Gbogou

L’Afrique, accro au pain, dépendante du blé qu’elle ne cultive pas mais importe en grande partie de la Russie et de l’Ukraine, retient son souffle. Et si le conflit s’éternise, que les prix du pain continuent à grimper, que les réserves de farine s’épuisent, et que la baguette disparaît des étalages, quelles en seront les conséquences?

Dans le quartier du vieux Cocody à Abidjan, où se côtoient jeunes cadres dynamiques et classes populaires, le pain est un aliment de base qui fédère tout le monde. De l’aube jusque tard dans la nuit, 7 jours sur 7, des files se forment devant ces boulangeries industrielles ou artisanales, qui ont poussé comme des champignons au cours des dernières années. Les gens se pressent pour acheter la précieuse baguette ou les viennoiseries proposées par les enseignes françaises «Paul» ou la «Brioche Dorée», qui quadrillent désormais des villes comme Abidjan ou Dakar.

Cet engouement pour le pain, on le retrouve partout sur le continent, du Caire à Libreville, d’Alger à Lagos. Encore boosté par l’approche du ramadan qui démarre cette année le 2 avril, une période où pain et croissants accompagnent la coupure du jeûne musulman lorsque la nuit tombe, ainsi que le repas pris avant le lever du soleil. Pour transporter les dizaines de millions de tonnes de blé consommées par des pays qui n’en cultivent que très peu, d’immenses navires céréaliers sillonnent les mers en provenance de France, du Canada, des Etats-Unis, mais aussi et surtout de Russie et d’Ukraine, deux pays désormais en guerre, qui font planer de vives inquiétudes: et si le conflit s’éternise, que les prix du pain continuent à grimper, que les réserves de farine s’épuisent et que la baguette ou la galette disparaissent des étalages, quelles en seront les conséquences?

Le prix de la baguette a déjà augmenté au Cameroun ainsi qu’au Gabon, où, dès l’entrée en guerre de la Russie contre l’Ukraine, le prix du sac de farine a connu une hausse brutale. Le gouvernement du Sénégal, qui importe la moitié de son blé de Russie, plafonne le prix de la baguette de pain à 175 Francs CFA (0,28 CHF), mais pour combien de temps encore? Quant à l’Egypte, où le prix de la galette de pain, éminemment politique, est subventionné, sur les 13 millions de tonnes de blé importées en 2021, plus de 80% provenaient de Russie ou d’Ukraine.

Au cours de ces dix dernières années, dans un contexte d’urbanisation accélérée et d’émergence d’une classe moyenne qui donne le ton, la consommation de blé des pays africains a augmenté de quelque 50%. Ils représentent aujourd’hui les plus grands importateurs mondiaux de blé. «C’est l’un des grands paradoxes de l’Afrique: nous produisons tout ce que nous ne consommons pas et consommons tout ce que nous produisons pas», ironise le journaliste-écrivain Venance Konan dans sa chronique publiée le 15 mars dans le quotidien ivoirien Fraternité Matin. Rebondissant sur les incertitudes liées au conflit entre la Russie et l’Ukraine, il estime que le temps est venu «de se passer de blé»; et encourage du coup ses compatriotes à renoncer à leur statut de «colonisé alimentaire» en troquant le pain et le beurre du petit déjeuner contre de la bouillie de mil ou de l’igname braisé.

C’est que ces importations massives de blé se font forcément au détriment des paysans locaux, qui peinent à écouler leurs productions de mil, de maïs, de sorgho, de fonio – les consommateurs, surtout dans les villes, étant désormais accros au pain. Une aubaine pour les grands pays exportateurs, qui, depuis des décennies, font du blé un atout stratégique pour étendre leur influence internationale. Ce fut le cas des Etats-Unis qui utilisèrent le blé comme produit-phare de leur politique extérieure à l’époque de la Guerre froide. Tandis que l’essentiel des exportations de blé français approvisionnent les pays maghrébins et d’Afrique subsaharienne. Mais en 2016, une récolte catastrophique empêchant la France de tenir ses engagements a poussé ces pays à se tourner encore davantage vers le blé russe et ukrainien. 

Depuis des temps immémoriaux, la géopolitique et le cours des céréales sont étroitement liés. Les révolutions aussi. L’inconscient collectif garde en mémoire le cri des sans-culottes de la Révolution françaises de 1789, qui exigeaient «du pain et de la liberté». Ce fut le même cri de ralliement qu’ont scandé les foules qui firent «tomber» plusieurs dirigeants lors du Printemps arabe, en pleine envolée des prix du blé, du pain, et des produits de première nécessité. En 2008, une trentaine de pays connurent des pénuries alimentaires et des émeutes de la faim, parmi lesquels l’Egypte, où l’armée avait distribué du pain pour calmer les foules. Que nous réserve 2022? 

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